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Un Métro de retard: Detachment


De longs couloirs carcéraux rythment l'existence des désarrois adolescents. Y retourner confine à l'héroïsme. Et à croire au père Noel. Detachment parle de cet idéal bafoué. Pamphlet sans solutions et brûlot nihiliste, il évoque surtout toutes les impasses auxquelles sont confrontés quotidiennement les enseignants. Et même s'il paraitra outré à pas mal de bonnes âmes (habitant dans le 16ème ou à Versailles), celles qui croient qu'on peut encore se sortir de la merde, il m'a paru plutôt juste.  Son réalisateur Tony Kaye, responsable de American History X, n’est pas du genre à laisser indifférent. Ou à dresser le portrait d’une société rose bonbon.



C'est un film sur les ravages de notre fadeur et de notre médiocrité intellectuelle généralisée. Sur la violence de l'ignorance crasse et de l'inculture qui a imposé peu à peu sa paresse dans toutes les consciences. Sur les destins que ça brise, sur cette pensée de l'instantané permanent, de la gratuité, du fast food, de l'absence de "prise de tête", de l'inconséquence en tout. Certes, c'est manichéen comme du Zola. Mais la conclusion qu'on en tire n'en est pas moins assez alarmante. Car ce qu'on retient de ce film, c'est qu'on a dépassé depuis longtemps l'état d'urgence dans les quartiers les moins favorisés, et qu'on en est au marasme. Aux Etats Unis comme ailleurs.

Par une ironie du sort, j'avais regardé juste avant une comédie totalement débile, qui devait s'adresser à des gamins de six ans qui n'auraient pas dépassé le stade anal. Deux heures ou pas loin, à me prendre des blagues de beaufs dans la gueule. Il m'est certes arrivé de rire comme un abruti mais je me sentais pour tout dire, vaguement piteux et franchement souillé par ce vide quasi vertigineux. Il me fallait quelque chose pour me remettre et me souvenir que j'avais un cerveau en état de marche. Une amie m'a parlé de ce Detachment, que j'avais loupé au ciné et qui n'avait pas longtemps tenu l'affiche. C'était l'occasion de me rattraper et de découvrir ce qui l'avait troublée si fort. Alors j'ai loué ce film. Et j'ai reçu mon coup de pied au ventre.



L'oeuvre s'ouvre, une image granuleuse et réaliste, des gens qui disent comment ils en sont venus à enseigner. A consacrer leur vie à se bagarrer contre des moulins à vent, contre une société qui s'employait de plus en plus à abêtir les foules (mais j'anticipe). C'est une vocation à l'origine, celle de transmettre un auguste savoir et d'inspirer de jeunes esprits à dépasser leur condition, à prendre conscience d'eux mêmes. La mission est noble et ambitieuse. Dans la pratique elle ne sera que désillusion. Celle vécue par Adrien Brody, dont on découvre le témoignage en gros plan, introduisant cette saison en enfer qui l'a plongé dans le découragement.

Le détachement du titre provient d'une citation d'Albert Camus. Et c'est ce qui domine le personnage principal. Comme un réflexe de survie devant toutes les offenses auxquelles il est confronté. Il ne peut pas s'engager, les prendre trop à coeur, s'attacher à une réalité totalement désenchantée. Ainsi il est prof remplaçant. L'ultime roue de secours et l'illusion de la continuité quand les autres ont craqué. Il prend le relai, avec d'emblée une attitude désabusée et indifférente, presque comme une manière de défense contre l'agression permanente et absurde dont il sera l'objet. Le pédagogue sur son estrade devient la cible des quolibets, des intimidations et des détresses qu'il ne pourra résoudre. L'allure un peu dégingandée et nonchalante de Brody fait ici merveille, en même temps que son visage à la mélancolie singulière.



Face à lui, il y a le chaos, le terrifiant quotidien que l'on s'applique à ne pas voir. Une violence si ordinaire qu'elle est devenue la norme. De son vieux grand père que l'on délaisse à l'hospice et dont il est le seul visiteur, à cette gamine perdue qui fait la pute et qu'il recueillera, sans trop s'en apercevoir et presque en se défendant de s'attacher à elle. La relation est touchante, porteuse peut-être des seuls moments de répit de cette histoire. Un espoir ténu. Car ailleurs, le monde impose sa laideur généralisée. C'est d'un profond pessimisme, du moins d'une lucidité sans complaisance. De ce grand gamin noir qui l'accueille par des menaces, de ces invectives ordurières qui parsèment les cours, des parents irresponsables et d'une mauvaise foi absolue devant la bêtise sauvage de leur incontrôlable progéniture. Et les profs, les conseillers d'éducation, servis par des comédiens tous excellents (James Caan, Lucy Liu, Marcia Gay Harden, Christina Hendricks), sont laissés seuls sur la ligne de front. Ils se défendent comme ils peuvent, sauvant ce qui peut l'être, les infimes étincelles qui résistent encore… Mais l'adolescence est l'âge des mimétismes, des envies d'appartenance, malheur à qui voudra se détacher du troupeau par l'art ou par la manifestation d'une forme de pensée ou d'intelligence qui le distinguerait. C'est un âge où l'on s'efface derrière la tyrannie du commun et de ses tics de langage. Une période supposée transitoire et qui chez certains peut durer une vie entière.

La glorification de l'éternelle jeunesse est la pire des escroqueries à laquelle on ait jamais été soumis. Je dirais même qu'il s'agit d'une gangrène. Et présentée comme telle ici. C'est même une tyrannie. La réussite n'est plus d'atteindre une quelconque forme de sagesse (si ça a jamais été le cas), mais de se rendre aux mirages, de nourrir l'ambition pitoyable de "percer dans le mannequinat", de passer à la télé, même en étant con comme une oie. Ou pour les mecs de se taper des nanas objets dans tous les sens. C'est abject. Le trait est gros et caricatural. Seulement… seulement quand on s'aperçoit à quel point on subit cette pression là, même sans s'y exposer, à quel point il faut connaitre le dernier gagnant d'une émission minable, à quel point on doit entonner la dernière bouillie musicale sous peine de se sentir dangereusement marginalisé, il y a là une certaine réalité. Du moins une pression de groupe qu’un adolescent doit subir de plein fouet.

Il y a au fond de la classe, toujours, cette gamine un peu grosse, un peu mal dans ses pompes et moquée de tous qui veut se consacrer à l'art, à explorer sa sensibilité. Comment fait-elle quand elle est cernée par tant de vulgaires et fiers de l'être? Soit elle se planque et mime les usages pour ne pas trop les dépasser de quelques têtes sur les photos de classe, soit elle se résigne à un douloureux isolement, pas toujours supportable. C'est une peinture sans fards de cela, ce film. De cette forme d'exclusion, cette capitulation de l'intelligence face à la tyrannie du plus grand nombre et de ses usages que l'on commence à subir au collège.


Alors? Alors il faut du cran. Comme lors de ce cours merveilleux où le jeune prof sort de ces gonds et dénonce la fadeur et la grossièreté des archétypes qui nous asservissent et nous définissent, histoire de bien nous garder sous contrôle. Le seul salut est de se cultiver, de se retrouver dans la grande culture, débusquer nos émotions propres, notre sensibilité enfouie, notre malaise commun, qu'il met ici en lumière grâce à une oeuvre d'Edgar Poe. Le courage et la volonté d'abolir la distance, d'atteindre ce qui parait inaccessible, ce qui n'est pas pour nous. On nous élève ces barrières invisibles. L'opéra, la poésie, la grande littérature ne seraient réservés qu'à l'élite. Et c'est vrai que ça demande de s'investir, de n'être plus gavé par ce qu'on nous sert instantanément et en streaming (donc sans qu'on enregistre). Cela va même à l'encontre des usages modernes où tout -et surtout n'importe quoi- est à portée de clic...On n'est pas loin du gavage. Il s'agit au contraire de choisir, de connaitre. D'aimer ou de ne pas aimer  une oeuvre, pour savoir qui on est, pas ce qu'on nous dit d'être. Les professeurs courent tous après ça (enfin les bons). C'est vouloir aller contre le courant, contre la facilité, contre les réflexes, contre l'évidence.

Mais la bataille est perdue d'avance, puisque la tonalité du film est impitoyable. Et puisque l'inclination naturelle de l'humain n'est pas forcément de s'élever. Même avec sa maladresse, cette allure crue des films indépendants, son absence de nuances, ce long métrage vous laisse vous débrouiller avec le malaise qu’il engendre. Il n'y a pas de solution à l'impasse. C'est assez courageux finalement, de choisir cette option. Je me souviens de critiques qui le rejetaient carrément. Un happy end à la Esprits rebelles aurait désamorcé la bombe. Anesthésié le désarroi, mis un brin d'artifice et de romantisme dans la désillusion. On aurait pu le souhaiter. Un final en fanfare comme celui du Cercle des poètes disparus… Seulement là, il n'y a rien d'autre qu'un constat totalement désabusé.

Ce film dure comme une colère et un découragement face à une situation à la fois tragique et absurde. Et ça fait du bien, parfois, les oeuvres qui révoltent sans cette lâcheté finale qui apaise, sans cette bonne conscience qui réconforte. Detachment est un film à charge, une oeuvre excessive, qui appelle une réaction épidermique.

Je l'ai aimé pour y avoir retrouvé un peu du malaise de mes jeunes années... et toutes les raisons pour lesquelles je ne suis pas devenu professeur.
D'autres détesteront peut-être.

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