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Hélène Grimaud et moi: Histoire(s) d'un Duo


C'était par une fin d'après midi d'automne, il y a une quinzaine d'années. J'étais alors tout jeune étudiant, j'ingurgitais tout ce que je pouvais de culture classique, avec un appétit insatiable qui me laisse rétrospectivement pantois. J'étais au début d'une sorte de quête initiatique qui n'a pas cessé depuis, où je me nourrissais de cinéma, de musique et de littérature. J'avais l'enthousiasme des grands commencements. J'étais au pied de grandes montagnes dont je savais déjà pertinemment que je n'atteindrais jamais le sommet. L'important n'est pas la destination mais le voyage. J'avais une passion naissante pour Beethoven qui résonnait beaucoup avec les amours déçues qui ont peuplées ce temps de l'existence, celui des premières désillusions, celles qui durent longtemps. Premières mélancolies aussi et grandes aspirations. Ce fut une période mélangée, une fin d'adolescence très chaotique et indécise. Alors que sort le nouvel album d'une artiste que j'ai découverte à ce moment là, c'est d'abord à un souvenir que j'ai envie de revenir.



Je me souviens de la scène. Je me souviens de l'album. Je me souviens de la pochette. Un visage. Une jeune femme magnifique au regard immense, dont j'avais vu à la télévision (tôt le matin, je dormais peu) qu'elle était une pianiste prodige et précoce et s'occupait également de loups. Bizarrement, cela aussi m'avait parlé, peut-être davantage que la musique qu'elle jouait, car je nourris depuis mon plus jeune âge une grande fascination pour cette noble créature (Jack London en est sans doute le premier responsable). J'avais acheté son disque, pour ce tas de raisons très intimes et très désordonnées. Une lumière orange et belle de début de crépuscule envahissait la pièce quand je me suis mis à l'écouter. Je m'étais installé dans ce beau fauteuil bleu qui se trouvait près de la fenêtre, j'écoutais les sonates opus 109 et 110 du grand Ludwig Van, juste après le concerto n°4. C'était un jour en septembre 1999. Je n'oublierai jamais ce moment, car il m'a ouvert un nouveau monde. Ainsi, je ressens une gratitude particulière envers son interprète, Hélène Grimaud, et une sorte de fidélité aussi qui m'a fait acheter depuis chacun de ses disques, en mémoire de cet instant fondateur et de ces transports que je n'avais jamais éprouvés auparavant.

J'écrivais souvent en même temps que je l'écoutais, elle a été longtemps liée à ma découverte du classique et une inspiration majeure. C'était comme une histoire d'amour (la seule à sens unique qui ne fut pas affreusement douloureuse, bien au contraire). Elle a été mon initiatrice et ne le saura jamais. elle m'a mené à l'opéra, elle m'a invité à approfondir mes connaissances dans un domaine que je ne connaissais pas. Il est probable qu'elle me pousse encore à apprendre à lire la musique. La belle Hélène fait partie de ces gens qui ont été pour moi des déclencheurs, comme Jim Morrison, Charles Baudelaire, Dostoievski, Stanley Kubrick ou Marlon Brando dans d'autres parties de mon panthéon personnel.


Beethoven - Hélène Grimaud - Sonate 31 par _006-serie-TS_

Si je n'ai jamais écrit à propos de la musique classique, c'est que je ne m'en sentais pas la légitimité. Comme ça a été le cas avec le cinéma pendant longtemps. On est intimidés par les cuistres et les gardiens du temple, qui eux sauront mieux s'exprimer que vous (du moins possèderont-ils davantage de jargon). Pourtant j'ai rarement connu d'émotion aussi forte que devant ce premier disque que j'ai connu d'elle. Par la suite, j'ai découvert Brahms à ses côtés, le merveilleux concerto n°2 de Rachmaninov par lequel je crois qu'elle a commencé sa carrière. Elle m'a conduit vers des rivages inattendus aussi (ceux de Gershwin ou de Ravel), jusqu'à cette composition étrange d'Arvo Pärt (dont j'ai appris plus tard qu'il était l'idole d'Hubert Selby jr). Elle m'a permis de redécouvrir les grands compositeurs comme Bach ou Mozart. Elle a une manière de suggérer sa sensibilité à travers ces grands musiciens (on entend souvent sa respiration entre les notes). Elle les interprète et s''exprime à travers eux. Cette passion absolue, cet engagement, cette flamme m'avaient émerveillé à l'époque. Et c'est toujours le cas.

Se servir du grand art pour dire qui on est, ce qui nous meut, comme une force vitale, c'est très proche de la manière dont je conçois la culture. Cela nous permet de nous connaitre et de nous découvrir. Ce n'est pas la chasse gardée de vieux happy few snobinards (ainsi qu'on imagine le sérail du classique). C'est quelque chose qui touche au coeur et à ces secrets, à ces émotions profondes qui se trouvent en chacun de nous. C'est quelque chose de viscéral qui défie le sens, la maladresse des mots. Quelque chose de mystique et d'universel. C'est ce que j'ai connu de plus proche du sacré. C'est pourquoi l'idée d'écrire à ce propos m'intimide, car cela se ressent davantage que ça ne s'articule. Nous sommes dans le dionysiaque.


Ma réticence à en parler s'explique aussi par le fait que j'ai déjà essayé, à l'époque de ma grande découverte et que j'ai échoué, au terme d'un grand manuscrit pompeux composé d'un roman boursoufflé et de poésies maladroites. J'étais plein d'influences, saturé de passions et je ne savais pas  trop quoi en faire. Pourtant, aujourd'hui qu'Hélène Grimaud célèbre sa rencontre musicale avec la violoncelliste Sol Gabetta dans cet album titré Duo, j'ai voulu commencer par raconter mon histoire avec elle, comme une forme d'hommage, un témoignage de ma reconnaissance.

Je veux dire aussi à quel point la musique ne vient pas d'une longue éducation mais plutôt d'une rencontre fortuite, d'un accident, quelqu'un qui s'aventure là où il n'aurait jamais dû aller et s'y attarde. Ce genre de détour peut changer la vie. L'autre jour, j'ai rencontré un homme qui avait ressenti ce genre de choc en écoutant la chanteuse Patricia Petibon et en avait eu les larmes aux yeux. J'ai ressenti cela en découvrant Hélène Grimaud. Je n'ai pas eu besoin d'un long apprentissage. C'était là et ça me parlait. Qu'elle fut une pianiste reconnue par les spécialistes m'importait peu (il s'avère qu'elle l'est). Il y avait là un univers qui m'était familier, tout un pan de mon âme qu'elle m'a permis d'explorer. Evidemment, on la considère parfois avec méfiance car elle est médiatisée, très belle et assume ses passions extra-musicales. On ne pardonne pas si facilement d'échapper aux étiquettes et de prendre sa liberté dans un milieu aussi conservateur (et prétendument élitiste) que celui du classique. Mais elle n'en a cure et continue son chemin en s'accordant de beaux moments d'indépendance. Découvrons donc le programme de cette belle rencontre entre la pianiste et la violoncelliste, Sol Gabetta.



Les compositeurs que les interprètes ont choisi pour célébrer leur osmose sont différents et complémentaires, à leur image. Elles proposent un véritable périple musical, du 19ème au 20ème siècle à travers différentes contrées. Cela commence par la mélancolie de Schumann et de ses Drei Fantasiestücke. Le piano prend vie avec des arpèges légers, la voix profonde du violoncelle vient le rejoindre et lui répondre. D'emblée l'alchimie fonctionne et vous transporte tant l'alliance des musiciennes est admirable. D'accalmies en crescendo, on entre dans une contemplation intense, des images s'invitent, viscontiennes. On songe à des lacs troublés, des arbres nus, à des promenades solitaires et chargées d'émotions. On se souvient de ce qu'on a aimé dans les grands romans. On écoute et on passe par des sentiments changeants, allègres puis plus graves, avec une admirable fluidité, sans cette impression de rupture que l'on ressent parfois quand deux instruments se joignent sans forcément s'accorder l'un avec l'autre. Jusque dans les moments aux rythmes plus énergiques, les explosions furieuses de "Rasch und mit feuer", cette flânerie auprès de Schumann est d'une majestueuse harmonie. Cela vous élève comme seules les belles interprétations en ont le pouvoir.

Puis c'est la sonate pour piano et violoncelle n°1 de Brahms qui débute. Plus sombre, aux premiers accords plaqués par Hélène et aux premières complaintes de Sol. C'est comme un sanglot qui s'élève en ouverture de l'oeuvre. Les larmes cristallines du piano viennent amplifier l'émotion, avec toujours ce soupçon de réconfort que je lui trouve même dans les moments les plus désolés. Une sorte de légèreté, de politesse du désespoir qui vient former un admirable contrepoint à la gravité du violoncelle. Cela donne l'impression d'une danse funèbre. Et même si elle n'est qu'à deux voix, rien ne lui manque. Elle est riche de telles nuances et d'une telle générosité qu'on l'aime à la première écoute. Il n'y a pas non-plus cette suspension que l'on ressent parfois, cette impatience de retrouver la ligne mélodique principale d'un morceau. On a le sentiment de suivre les deux femmes à chaque variation, et de ne jamais les perdre.

Ce duo là ne vous lâche en effet jamais la main. Tous les motifs s'enchainent, comme des paysages à la fenêtre d'un train. Avec cette curieuse félicité que l'on ne ressent qu'en face du beau: cette sensation d'être comblés. Et totalement dans le moment présent. Plus rien ne compte sinon ce que vous écoutez. Cela vous absorbe totalement, par une magie singulière. Voluptueux tourbillon et tourments sublimes. Merveilleux pas de deux (car oui, cela évoque par endroits un ballet). Mais ce tandem n'est jamais uniforme, à chaque fois la musique se développe et l'émotion évolue, se pare d'autres couleurs, comme une surprise sans cesse renouvelée. Aucun chemin ne semble tracé. Cet album, c'est surtout un voyage au coeur de l'inattendu. On accepte de s'abandonner à leurs expressivités confondues.


Ce sont deux coeurs à l'unisson que l'on écoute, évoluant dans le même rythme, le même pouls, le même temps. Il est aussi rare d'entendre cela dans la musique que de le rencontrer dans la vie. Jusqu'aux grandes explosions, les allegro furieux où les colères s'accordent. Pas de discordances, juste un sentiment d'évidence, de fatalité dans la manière dont elle se répondent, s'accompagnent. J'ai souvent senti dans d'autres disques des baisses de rythmes, des attentes. Ici jamais. Leur lien musical est fort, elles le maintiennent, elles l'enrichissent, elle se nourrissent de leurs inspirations respectives et transcendent leur interprétation.

J'étais curieux de découvrir leur sonate de Debussy. D'abord parce que c'est un répertoire que je connais moins. On se plonge dans une sorte d'impressionnisme musical. Et j'ai aimé la manière dont elles le donnent à entendre. Je ne sais pas pourquoi, à l'écoute du disque, j'ai sans cesse pensé à l'eau. Un élément sans cesse changeant et pourtant toujours unique, indissociable. Ce duo fait cet effet là. Je m'aperçois que je parle souvent de la façon dont la musique affecte. Il y a de cela finalement. Elle s'immisce en vous sans résistance, protéiforme, vous éclaire avec des lumières inattendues. Parfois on songe au jazz, parfois à Claude Monet, ou encore à la malice d'une scène burlesque.

Avec la sonate de Chostakovtich (opus 40), la mélodie se fait plus slave et plus classique, avec toutefois cette atmosphère particulière qui rappelle les romans russes, cette intensité, et cette façon de porter l'âme d'une culture, de suggérer une tradition. C'est une autre étape et un autre état, qui convoque d'autres images. La violoncelle y prend des accents tsiganes. Le piano y distille sa fièvre, capable de se retenir ou d'éclater dans de grands orages. Intéressantes variations de ces deux instruments que l'on croyait connaitre: ils sont capables de moments un peu dingues, de danses enivrées, presque bouffonnes, ou bien vertigineuses et inquiétantes. Cela se déroule dans une mélancolie assumée, presque fière, sans nuances: une tristesse majuscule, totale comme c'est le cas dans le "Largo". Au fur et à mesure qu'on a avancé dans le temps, changé d'époques et de latitudes au fil de ce programme, l'espièglerie s'est affirmée. Et la grande liberté sans cesse suggérée par le duo s'exprime ici de manière spectaculaire. Cette sonate est un pur délice. Et vient clore un disque maitrisé de bout en bout, que l'on a écouté comme on dévore un bon bouquin.


Ce qui me fait vibrer dans la musique classique, c'est que jamais un art aussi précis, aussi codifié n'a conduit à tant d'imaginations, à tant d'inspirations, à tant d'audaces, à tant d'invitations au voyage. C'est ce paradoxe que j'aime. Cette insoumission permanente à tout ce qui est attendu. C'est précisément cela que ce disque célèbre. Les oeuvres se suivent et ne se ressemblent pas. Elles profitent pourtant d'une remarquable cohérence, née de la complicité manifeste entre les deux solistes.

Encore un beau moment de grâce que je dois à Hélène Grimaud, ainsi qu'à Sol Gabetta (qui me fait songer que j'aime le violoncelle également). C'est un grand voyage inattendu (pour citer Tolkien…). Je ne pouvais pas évoquer cet opus sans raconter tout ce qu'Hélène Grimaud a pu représenter dans mon parcours et mon éducation (car il s'agit finalement de ça). Et expliquer pourquoi il est toujours émouvant pour moi de découvrir l'un de ses disques.

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