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James Bond: Skyfall

Skyfall murmurait la rumeur. Sam Mendes, renchérissais-je, l'un de mes réalisateurs préférés (l'homme derrière la caméra de American beauty, les Sentiers de la perdition ou Les Noces Rebelles). Et bien-sûr, James Bond, icône du septième art, qui n'a que rarement eu les honneurs d'un metteur en scène digne de ce nom. Alliance étrange et singulière. Intrigante. L'une des promesses les plus excitantes au cinéma, ces derniers temps. J'étais tout disposé à perdre tout sens commun et à m'enthousiasmer sans retenue, comme ce fut le cas devant la bande annonce, découverte le mois dernier. Bilan: c'est un beau film, esthétiquement le plus abouti de la saga, mais j'ai mes réserves.



Devant 007, on se fout de la cohérence, du sérieux, de la psychologie. Tout au long de la saga, c'est un plaisir régressif que l'on ressent, devant les gadgets les plus improbables, l'action la plus débridée et les missions totalement invraisemblables. C'est le second degré et l'ironie qui prévalent, devant l'agent le moins secret de la planète, érotomane avéré à l'humour douteux et à la gâchette facile. James Bond pour moi, c'est un peu Indiana Jones... C'est en tous cas ce genre de cinéma là, populaire, fantaisiste et outrancier à l'occasion, mais avant tout jouissif. Et faire un James Bond d'auteur a tout d'une contradiction dans les termes.

Pourtant, c'est ce qui s'est amorcé avec Casino royale après les surenchères aux limites du grotesque (mais que j'appréciais avec une volupté honteuse), de l'ère Pierce Brosnan. On allait ramener l'agent sur terre, le tourmenter, l'affubler d'un traumatisme fondateur, un coeur brisé en l'occurrence, pour justifier son cynisme, son comportement inacceptable et politiquement incorrect. Casino Royale était très bon dans ce sens, car il gardait son panache, ce côté insoumis et chenapan, et son cheminement vers la gravité en faisait un très bon film (et il y avait Eva Green dedans). Quantum of solace fut un ratage notoire et luxueux, pâtissant d'un scénario défaillant et d'un montage épileptique à la Jason Bourne en beaucoup moins efficace. On attendait beaucoup de cet opus du cinquantième anniversaire. Il s'annonçait comme une résurrection... Une de plus.


A la première séquence, une poursuite dantesque en moto, puis sur le toit d'un train, on se dit que si le film tient ce rythme, on va en prendre plein la tronche et en redemander comme il se doit. Le train se disloque, Bond rajuste, flegmatique, ses boutons de manchettes. Sur le toit il se fait tuer par sa partenaire. Il tombe du haut d'un aqueduc. Le générique commence. On en a pour notre argent. Même si dans ce cinéma de banlieue, des gamins surexcités se sont fait invectiver grossièrement par un "fermez vos gueules putain, sinon le premier qui bouge je le défonce", que la salle a applaudi et qu'un vieillard frontiste a lâché Dieu sait pourquoi "Vive la France!" (je déteste décidément de plus en plus les ruminants de pop-corn qui ruinent les films en salles). Cette scène d'ouverture était si efficace que la mésaventure a été vite oubliée.

Seulement voilà, après ce feu d'artifice inaugural (et traditionnel), on entre dans autre chose et le soufflet retombe. Bond est laissé pour mort. M rédige sa nécro. Il a survécu on ne sait trop comment. Il apparait brisé, passablement alcoolique. Il réintègre péniblement le MI6. Un mystérieux méchant fait chanter l'auguste M en dévoilant au compte goutte les noms d'agents infiltrés dans le monde. Il la vise personnellement, et fait exploser son bureau. Il l'enjoint à méditer sur ses péchés. Bond va la protéger, puisqu'elle est ce qu'il a de plus proche d'une mère. C'est cet Oedipe que ce film se charge d'explorer sous toutes ses formes.



La mise en scène est somptueuse. Chaque cadre est extrêmement composé, le jeu avec la perspective et ses possibilités est constant. C'est un véritable délice formel d'une grande élégance. Jamais un Bond n'a été aussi classieux, aussi soigné, aussi léché. Pour un cinéphile, ne serait-ce que pour cette seule raison, Skyfall vaut le détour, c'est son grand atout et son grand apport à l'univers de l'espion britannique. Sa grande limite également.

Chaque lumière, chaque tonalité de couleur est un délice de raffinement. Peut-être trop, car au bout d'un temps, cela devient un parti-pris presque ostentatoire. La forme prime sur le fond. Et si l'on s'émerveille par exemple de l'entrée majestueuse de Javier Bardem (toujours monumental), seigneur de sa cité en ruines, délicieux de déviance et d'ambiguité, si l'on goute fort ce plan où il s'approche du fond de l'image jusqu'en gros plan dans une perspective symétrique et parfaite, c'est cette perfection qui peu à peu devient l'intérêt central. Le jeu de Daniel Craig, plus monolithique que jamais, n'arrange rien. Le personnage est toujours au centre de l'image, encadré de lignes régulières, d'un classicisme et d'une élégance qui est propre à Sam Mendes. On se réjouit qu'il ait imposé sa patte à une franchise aussi codifiée que celle-là. On peut aussi trouver qu'il l'a fagocitée et détournée. Entre les deux, mon coeur balance.



Certes je suis un amateur de belle mise en scène. Certes, c'est par Kubrick que j'ai aimé le cinéma. Certes je suis un amateur inconditionnel de l'oeuvre de Bergman. J'ai aimé la façon dont Christopher Nolan s'est réapproprié Batman et sa mythologie. Parce qu'il y avait là un discours, un peu nihiliste, un peu inhabituel (au moins dans The Dark Knight), ambitieux et révolutionnaire dans l'univers des grosses productions. Ici, on sent une intention voisine, une volonté de faire une sorte de "James Bond begins". Seulement voilà, on la ressent précisément trop fort. Le personnage, riche de tout ce qu'il a incarné depuis cinquante ans (d'un genre qu'il représente à lui seul) ne se prête pas vraiment à ce dépouillement, à cette sobriété.

L'agent de sa majesté est selon moi un personnage à prendre totalement au second degré, comme ceux des serials des années 30. Et le rendre sérieux et "plausible" est révélateur d'une époque devenue totalement inapte à l'ironie, à la dérision et à la gaudriole. Enlevez-lui cette dimension là, et vous avez ce film, extrêmement beau, parfait, lisse, sans aspérités qui décomplexera les esthètes d'aimer ce héros-là. Parce qu'enfin, il présente bien. Il a une psychologie (ou du moins une ébauche d'intériorité), on comprend ses motivations. Et il n'y a plus ses gadgets idiots, parce que bon, quand même, on est trop vieux pour ces conneries... faut savoir grandir et s'assagir.

Eh bien je dis non.



Malgré ses beaux tons crépusculaires, ses éclats de feu, sa James Bond Girl magnifique (même si la véritable femme d'importance, c'est ici Judi Dench), ce Bond là, je le désapprouve. Je suis bien le seul, car à peu près partout, j'ai entendu crier au génie. Pourtant, il y a finalement tromperie sur la marchandise et on se retrouve devant une oeuvre hybride et bizarre. Entre film d'auteur formellement ambitieux et film d'action un brin téléphoné, et surtout un peu paresseux, il ne se définit jamais vraiment. Et on finit par l'apprécier pour sa plastique, sans vraiment s'y investir, sans même s'attacher aux personnages ou à l'histoire (finalement assez mal foutue). Aucun aspect n'est ici suffisamment approfondi, de la haine que Bardem voue à M au traumatisme fondateur de Bond l'orphelin. Tout cela est délayé, avec un rythme d'une mollesse étonnante, de plans parfaits en plans parfaits, avec parfois une fusillade pour faire bonne mesure, une explosion pour rester fidèle au cahier des charges, un clin d'oeil pour titiller la nostalgie (imparable Aston Martin).

Nulle part ne subsiste la légèreté, l'humour. Et pour tout dire, je trouve cette remise au sérieux de la mythologie pataude, maladroite, putassière. Elle est surtout un contresens absolu.

Ce n'est pas cela qu'on va voir. On n'est pas préparés à cet ennui, cette respectabilité après cinquante ans de plaisirs coupables et pas du meilleur goût, après pas mal de répliques absolument foireuses qui faisaient paradoxalement le charme de la saga. Ce côté foutraque et de série B. Ce héros qui nous a prouvé à maintes reprises que le ridicule ne tuait pas. James Bond n'est, après tout, pas fait pour être si respectable, pour mériter autant d'égards, autant de soins, autant d'éloges. Il y perd finalement une bonne partie de son âme: la malice, le côté grand-guignol, l'ironie, la dérision...  des vertus désormais de plus en plus bannies de son univers.

Et du nôtre.


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