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Patricia Petibon: Nouveau Monde


J'ai souvent déploré que le classique soit empoussiéré. Réservé aux grands bourgeois conservateurs à la bouche pincée, à la perruque poudrée. Ce genre d'apriori a la vie dure. Et si j'ai aimé instantanément la musique romantique (Chopin, Beethoven, Verdi, Puccini ou Wagner), il m'a fallu beaucoup plus de temps pour me convertir à l'époque antérieure au XIXème siècle (à la musique baroque en somme). J'imaginais toujours quelque chose de désuet, de la musique de musée, d'un intérêt archéologique certain, mais dont les codes sont si éloignés de nous qu'ils ne sauraient nous toucher. Comme souvent, j'avais tort. Comme souvent, je me suis ravisé. Je n'aime pas céder à la facilité des raccourcis, à l'attrait des caricatures et des idées reçues. Cela donne l'air d'avoir des opinions bien tranchées sur le moment sans doute, mais ça rend surtout totalement stupide. Mais je m'égare.


Il m'a fallu, pour revenir de mes belles certitudes ignares, croiser le chemin de Patricia Petibon. Autant le constater: il faut qu'une femme soit belle pour que je la suive et pour que je l'aime, superficialité dont je ne suis pas très fier -mais qui toutefois confirme une certaine normalité-. Elle a ce quelque chose en plus. Cette fantaisie et cette folie qui lui permet d'épouser l'audace d'époques apparemment lointaines. Je l'ai connue d'abord uniquement par voie discographique (je crois que c'était Rosso, il y a deux ou trois ans). Avant, je m'étais essayé aux recueils ambitieux proposés par Cecilia Bartoli. J'en admirais l'érudition, la liberté, cette volonté de faire redécouvrir les compositeurs méconnus ou méprisés. Mais elle ne m'a pas fait vibrer si fort, son chant étant assez particulier. C'est Patricia Petibon qui s'est imposée doucement à moi dans ce registre, comme une ivresse.

Elle m'a fait sursauter en vérité. Elle se permet des rires, parfois des cris de joie, une allégresse contagieuse, et surtout une voix pure et constante, presque cristalline, angélique et enfantine, capable de grandes furies, de grands éclats imprévisibles. L'orchestration des oeuvres dont elle est l'interprète est souvent plus minimaliste que celle des grands airs d'opéras auxquels on est habitués. Mais elle a une telle générosité, une telle conviction et une telle superbe qu'elle vous entraine à sa suite. Souvent je me suis dit qu'elle m'emportait dans ses jeux comme une gamine turbulente et irrésistible. Un tempérament de feu. N'étant pas difficile à dévergonder, je l'ai suivie sans résistance. Découvrant avec elle un "Nouveau monde". C'est ainsi qu'elle a titré fort à propos son nouveau disque. Il s'agit en effet d'un voyage dans l'espace et dans le temps, à la découverte de grands rêves anciens qu'elle ravive avec son ardeur puissante et coutumière.

Nous sommes d'abord transportés à l'aube du XVIIème siècle dans une oeuvre de Jose De Nebra, compositeur espagnol (pays qu'elle aime et dont elle a déjà exploré le répertoire dans un précédent opus, Melancolia). Le rythme est rapide, l'orchestre est tonitruant. Les temps anciens recouvrent leur vigueur. Et il y a sa voix, énergique, virevoltante, ensorcelante. Le tourbillon commence et l'on ne songe plus à un temps jadis précieux. Au contraire, on se retrouve à l'orée d'une grande exploration musicale. C'est une introspection singulière également,  puisque les passions humaines, les élans du coeur demeurent inchangés, par delà les tourments de l'époque dont ils sont issus. Je déteste parler de modernité en art, c'est impropre... Cette espèce de tyrannie du présent est finalement ce qui vieillit le plus vite. Ici, on est au delà. Cela parle à quelque chose d'autre, d'atemporel et d'invariable. Ce que j'aime dans le chant de Patricia, c'est l'absence de fioritures, elle est profondément intègre, sincère, jusque dans les plus grandes acrobaties vocales. Pas de trémolos exagérés. Parfois une stridence surgit, parfaitement maitrisée. Elle ressemble à un chant de verre. Un crescendo de folie, des accents de colère, d'exaltation. Des aigüs somptueux et une musique qui donnerait presque envie de danser. Sa voix est vertigineuse, magnifique, ébouriffante d'anticonformisme, d'espièglerie et de liberté.


Ce qui frappe, par exemple au début de "yo soy la locura" de Henry le Bailly, c'est cette impression de voyage au coeur de la musique populaire. Ce sont des airs que l'on devait chanter à cette époque, sur lesquels on devait danser. On imagine toujours qu'il faut un moment studieux, une écoute concentrée pour apprécier ce genre de musique. On ne s'attend pas forcément à trouver un luth entrainant, à s'enthousiasmer pour ces nuances contradictoires à la fois fantaisistes et mélancoliques. Et toujours, Patricia, impressionnante, funambule virtuose entre les émotions,  sublime d'abandon et de mélancolie. Cela ressemble à un chant d'amour déçu. Cela vous transporte ailleurs.

Souvent, au son du luth, de la guitare, de la flûte, des chants traditionnels, on songe à l'Amérique des premiers temps. Ce jeune pays où l'on parlait encore espagnol. Ces moments se rapprochent du flamenco, du fado. Racines inattendues et merveilleuses à découvrir. Quand la musique traduit ce nouveau monde plein d'espoirs, ainsi que tout ce qu'on a laissé derrière pour le découvrir. Parfois des castagnettes, auxquelles se joignent des guitares et des violes. Ce programme est une surprise de chaque instant.



Arrive la tristesse magnifique de Purcell. La lamentation de Didon. Retour à une mythologie fondatrice. Avec seulement une viole et un luth. Et la voix constante de Patricia qui impose son envoûtement. Comme un sanglot discret qui peu à peu s'affirme après les folles farandoles. Son désarroi est magnifique, majestueux, irrésistible. Un deuil profond impose son élégance. Un tableau de solitude. Et toujours son équilibre admirable entre le phrasé, la respiration et les émotions qu'elle exprime. On imagine la chanteuse, ses poses tant elle est évocatrice, lyrique, nous conviant ici dans une intimité douloureuse.

Parfois elle ressemble aux choristes féminines épurées des chants sacrés, des airs traditionnels. A d'autres moments, elle est capable d'une expressivité puissante, de vocalises ludiques, aussi virtuoses que malicieuses. Une telle versatilité est rare dans tous les domaines artistiques. On a d'ordinaire une manière et on s'y tient. Mais dans ses humeurs changeantes, Patricia Petibon investit sans cesse les états d'âme les plus divers avec une force de conviction assez impressionnante. Rien que par la magie de son chant.


Ainsi elle peut aborder par exemple un air très connu du grand siècle français, et utilisé dans bon nombre de films d'époque, "la Danse du Grand Calumet de la Paix", extrait des Indes Galantes de Jean Philippe Rameau. Impossible de ne pas penser à Versailles et à ses fastes. Pourtant dans les paroles sont évoquées des forêts paisibles. Une sorte d'hymne rousseauiste. Il s'agit d'un duo avec un homme, les voix se confondent. Ce morceau grandiloquent et monumental est un hommage à un monde inviolé. Allusion directe aux terres encore vierges des nouveaux mondes encore à conquérir... à pervertir. D'ailleurs la candeur vantée dans le texte offre un intéressant paradoxe avec l'orchestration très ouvragée, très pompeuse. Comme si une contradiction se trouvait déjà dans la musique. Et toujours cette impression de danse, de mouvement, d'aventure.

On découvre une cantate espagnole de Handel, les cordes d'une guitare ou d'un luth qui peu à peu forment le motif d'un flamenco. On revient vers un autre monde, à sa légèreté, à ses castagnettes. C'est plus populaire, plus dénudé, plus sensuel, plus audacieux, plus libre. Ce genre de morceau est exotique, inattendu. Et Patricia Petibon est ici éclatante de naturel, sans ce quelque chose de contrefait et de forcé, d'extrêmement technique, qui annihile parfois l'émotion des meilleures sopranos.


Je ne pensais honnêtement pas gouter aux chants dits "traditionnels". Et pourtant leur naïveté me touche, leur minimalisme aussi (toujours le luth et la flute). Quelque chose de sauvage et d'éternel là aussi, de mutin. Elle lance un "Vamos" exubérant pour ponctuer l'un d'entre eux. Elle dégage toujours quelque chose d'une jubilation, d'une insolence sans cesse nourrie par les airs qu'elle se choisit. Toujours malicieuse, jamais captive de son registre, toujours un peu insaisissable... Je l'ai suivie partout. Jusque dans le folklore de "Mon amy s'en est allé". Parce que j'aime ces romances candides, ces sentiments simples et premiers auxquels la mélodie renvoie. J'ai songé à la langue de Villon, aux chansons que chantait le peuple. C'est émouvant de les retrouver. Et de s'apercevoir qu'on les connait sans le savoir. C'est révélateur aussi de racines très profondes, beaucoup plus qu'on ne le croit.

C'est finalement d'une unité dont je veux parler ici. D'une voix qui s'incarne, toute entière. On imagine aussi le corps de Patricia Petibon, son visage, son expression, son émotion,. Tout est cohérent, et n'a pas cet aspect abstrait ou intellectuel qui peut rebuter dans la musique ancienne. On écoute, frémissants et attentifs à la moindre inflexion, au moindre souffle, au moindre murmure, car il est porteur de visions, de voyages, de nouveaux paysages. C'est un ensemble qu'on explore comme on découvre une terre inconnue. Et comme des enfants, on s'émerveille au premier degré. On frissonne aussi parfois comme des adultes. Ces temporalités, ces ambiances et ces pays mélangés finissent par prendre un écho plus profond: Patricia Petibon s'adresse aussi à l'enfant qu'on a été et à l'homme qu'on est devenu, réveille des émotions enfouies. C'est peut-être cette invitation à l'introspection qui me fait l'aimer fort, car elle le fait sans maniérisme. Sa façon de suggérer un état d'âme est presque instinctive, désarmante. Sans fioritures. L'émotion est simplement là, suspendue à sa voix.




Bizarrement, j'ai souvent bien davantage songé à la chanson la plus populaire et la plus ancestrale qu'à la noblesse du classique. Et cela m'a beaucoup plu, cela m'a fait battre la mesure, cela m'a évoqué des souvenirs lointains, des images qui font partie de ma culture essentielle, dont je ne parle jamais. J'ai songé à mon enfance, à cette fascination pour la Révolution, pour Christophe Colomb, pour les chants courtois et médiévaux, à ces danses folkloriques et pastorales qui parsèment les films d'époque que j'aime. Une sorte de mythologie qui a bercé mes premières fascinations (comme  cet enfer tel qu'il est ici représenté dans le Médée de Charpentier).

L'admirable Patricia m'a ramené la mémoire de ces passions oubliées. En même temps qu'elle ravive les anciens amours, les vieilles légendes qui sont si belles, qui n'ont besoin que de sa voix si naturelle, fluide. J'ai aimé aussi les grandes douleurs. C'est comme un voile qu'elle lève sur tout un passé de sentiments et d'émotions qu'elle transmet dans toute leur puissance, dans toute leur envergure, leur fantaisie, leur folie. Son disque est un bouquet multicolore. Une danse étourdissante, libérée de tous les carcans.



Ce Nouveau monde, c'est finalement celui qu'elle nous permet de redécouvrir en chacun de nous par la grâce de son talent, par son chant évocateur, irrésistible, imprévisible. Ailleurs, j'ai admiré l'harmonie. J'aime chez elle cette manière de tenir les grands écarts, avec une maestria qui n'a pas besoin de grands effets. Patricia Petibon c'est une sensibilité incendiaire, flamboyante, qui peut se faire à tous les cieux, à tous les paysages avec une facilité confondante (de la lumière espagnole au Styx lugubre).



La première fois que j'ai vu Patricia Petibon, je me suis dit "c'est une rock star". J'ai aimé cette émancipation qu'elle ne cesse d'incarner, cette artiste insouciante et sûre d'elle même. Avec ce disque, elle ne m'a pas déçu. Elle a même été réconfortante en ce jour d'une insupportable grisaille.




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