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Beyond Croissant: Utopie culinaire


Rendez-vous près de la Cité de la Musique un samedi pas si frileux, même si j'ai mis une écharpe et un chapeau pour me tenir au chaud, me donnant vaguement l'allure mitterrandienne.



Avant d’assister ensemble à un concert hallucinant de Skunk Anansie au Zénith, je veux interviewer mon amie Aurel Daniel, qui vient de lancer sa boite au concept innovant "Beyond Croissant", proposant de relancer l'idée d'un diner chez l'habitant à l'ère du 2.0. Ce n'est pas un sujet habituel pour moi. Mais le personnage, je l'aime beaucoup. Elle a une approche de l'existence artistique et passionnée. Et un parcours singulier, Sciences-Po, études de droit, et cette façon de ne pas se couler dans le moule, de suivre son coeur et sa trajectoire. Elle est également bassiste, musicienne et chanteuse de talent. Aurel est une confluence d'énergies et d'inspirations qui en font quelqu'un d'assez irrésistible. L'une des seules personnes capables de me rendre spontané, moi qui calcule tout. L'une des seules aussi qui se donne les moyens de ses plans sur la comète et concrétise ses aspirations, sans les entretenir comme d'inaccessibles étoiles ou des châteaux en Espagne. Quelqu'un de vivant. Ce n'est pas si courant. Rien que ce concept qu'elle défend passionnément et cette façon de croire en elle justifiait cet article. C'est véritablement quelqu'un qui fait tomber les barrières au lieu d'en ériger.

Qu'elle co-fonde le site « Beyond croissant », avec son amie Sarah-Lou, rencontrée sur les bancs de Sciences-Po et discutant avec elle de voyages et de mets exotiques (lorsque d'autres discutaient en costard-cravate de leur brillant avenir), n'a rien d'étonnant. Pour qui a voyagé un peu et a connu la frustration impersonnelle des comptoirs d'hôtels ou les restos surpeuplés de vacarmes et saturés de malaises, l'idée parait belle. Aller au delà du cliché, de la carte postale proposée en devanture aux touristes à la dérive, pris dans la paresse des circuits préfabriqués. En France, il s'agit donc de dépasser le "croissant", symbole national trompeur s'il en est. Comme pourrait l'être la bouteille de rouge où le béret. ça suffit à remplir les albums de souvenirs paresseux, mais il est vrai que ça n'a pas beaucoup de sens.



Dans un monde de plus en plus virtuel où les rencontres réelles se font plus délicates (on peut avoir des centaines d'amis facebook et vivre dans une solitude sourde et un isolement paradoxal), "Beyond Croissant" est une alternative. Sur le site, les hôtes (nommés "Foodhosts") remplissent leur profil et indiquent quelle formule de diner ils souhaitent proposer. Leurs invités venus d'horizons lointains ou non (les "Foodfellows") choisissent la formule et les gens qui peuvent leur convenir. Et le lien se fait.

Il s'agit avant tout de vaincre les défiances dans lesquelles on est élevés, les méfiances au milieu desquelles on évolue, les idées préconçues que l'on peut se faire des autres à les cataloguer trop vite. Et se rencontrer, enfin. Le temps d'un repas. Abolir la distance entre les peuples, entre les gens, et véritablement se parler, s'apercevoir que ce n'est pas si terrible. Aux premiers diners, la rencontre a été instantanée, sans cette gêne que l’on ressent parfois aux premiers abords. Les gens étaient là pour échanger, quels que soient leur âge ou leur origine sociale. Cela a donné lieu à des moments inattendus et enrichissants, à l'image de la cuisine venue de tous les coins du monde que le site suggère d'expérimenter.



A l'encontre de tout ce qu'on peut voir dans notre univers saturé d'infos angoissées qui projettent sur le monde un regard biaisé et anxiogène. Comme elle me l'a dit joliment "Arrête n'importe qui dans la rue, il aura une histoire, quelque chose d'intéressant à raconter. Il vaudra le détour". Et on pourra ainsi sortir des chemins tous tracés. Il y a une démarche profondément humaine, assez loin de la froideur cynique d'approches moins généreuses et plus ouvertement mercantiles. L'âme de « Beyond Croissant » est profondément "collaborative". La passion, la découverte et la surprise en sont le coeur. Chaque repas partagé peut devenir une aventure et un voyage en soi.

Evidemment, Aurel est une amie, j'ai su avant même de me livrer à l'exercice que cela ne prendrait pas la forme d'une interview, que le jeu de rôle serait absurde (du reste je n'ai jamais adopté cette pose en ces lieux, que cela soit avec Marie Cherrier ou Caroline Vié). Je préfère lancer quelques impressions, et laisser la conversation s'épanouir. Nous sommes à la terrasse d'un petit café. Je laisse tourner mon dictaphone. Davantage pour la forme que pour autre chose. Et il s'agit de dépeindre l'univers de quelqu'un d'autre dans lequel je peux me retrouver.

Il y a cette flamme que j'aime, dans cette belle tête blonde, et son débit soutenu. On ressent aussi parfois cette appréhension aussi de ceux qui défient l'inconnu, qui mettent tout ce qu'ils ont dans la balance. Simplement parce qu'ils ont quelque chose d'un idéal qui les magne, et surtout cette manière d'être eux-mêmes, de ne pas se comporter comme des clichés qu'ils ne sont pas. Ils sortent du lot, parce qu'ils se composent une existence plutôt que de se soumettre à la fatalité des voies toutes tracées.


« Beyond Croissant » ressemble à Aurel, dans sa générosité, dans son insatiable curiosité, dans son humanité, et dans cet enthousiasme qu'elle rend communicatif comme personne. Et parce que c'est une initiative qui permet de se lancer dans le voyage et dans l'inconnu, au lieu d'en avoir peur. Quelque chose d'une résistance résolue à tous les défaitismes, à tous les renoncements, qui ne peut qu'emporter mon suffrage.

On peut encore se connaitre en ce monde. S'apostropher par des questions aussi candides et belles que "On dine ensemble?" (l'un des slogans du site). C'est assez rassurant.

Il y a encore du monde à connaitre sur cette planète.

Visitez le site et tout ce qu'il a à proposer par ici: www.beyondcroissant.com

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