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Skunk Anansie au Zénith: Black Traffic Tour


Certaines soirées ne devraient pas finir.


Elles passent en un éclair, sans qu’on ait le temps de réagir ou de s’y attarder. De ces parenthèses qui ressemblent à des vacances, où on est là où on est censé être, à faire ce qu’on ne devrait jamais cesser de faire. C’est ce que j’ai ressenti samedi soir, au concert de Skunk Anansie au Zénith. Et le temps, ce salaud, avec sa fâcheuse tendance à passer, est en train de transformer ce moment en souvenir. Alors j’ai envie de m’y accrocher encore un peu. De le retenir en quelques mots.





C’était prévu de longue date. J’avais débauché pour l’occasion une amie, c’est un peu grâce à Skunk que l’on s’est liés, ainsi qu'à la musique en général. A la première rencontre, elle m’a parlé de l’album Wonderlust que j’avais chroniqué ici et de la reformation de ce groupe qui avait bercé ma jeunesse. A l’annonce d’une nouvelle tournée, l’occasion de rattraper l’acte manqué et d’être témoin du phénomène en live était trop belle.


Les portes s’ouvrent un peu avant pour les êtres roulants. Le Zénith se découvre, encore dans l’attente de sa prochaine tempête, amphithéâtre de sièges écarlates autour d’un cercle sombre. On se place en bas des gradins, surplombant la fosse. La scène est drapée de noir. L’attente commence. On parle musique, on continue de se raconter nos vies, on observe distraitement la foule qui commence à s’amasser, dont quelques couples exhibitionnistes qui se refaisaient le baiser de l’Hôtel de ville sans Doisneau, avec mains balladeuses en option, ou ce mec très content de se faire photographier avec son Jambon-fromage dos à la scène. Les mecs de Shaka Ponk passent à côté de nous (ils ont enregistré un duo avec Skunk Anansie sur leur dernier album, Black Traffic). L’un d’entre eux hésite à se placer dans le carré VIP réservé aux intouchables, vu qu’il est en béquilles avec un genou explosé, avant de se raviser et de se réfugier dans les hauteurs, près de la console.


La première partie se passe bien. Un bon groupe, The Jezabels, avec une chanteuse qui a une voix un peu à la Kate Bush et des chansons à l’ambiance bien sentie (j’ai parfois songé au meilleur de U2, le mélange était assez heureux). Et même si faire l’ouverture d’un concert est une tâche finalement assez ingrâte, le public se laisse doucement retourner et séduire. Le set est assez court. Commence ensuite l’attente et la tension qui monte. Alors que nous avions devisé toute l’après-midi et juste avant le concert, aucun de nous ne parle. On observe les gens, on s’abandonne à l’expectative, à cette transition de néant avant le trop plein. Le curieux sentiment de se tenir au bord du vide, à se demander quand est-ce qu’on saute. Quand est-ce que le rideau se lève. Impatience, appréhension qu’aucune parole ne saurait apaiser. Alors autant se taire.


L’obscurité tombe enfin, totale, avec les acclamations d’espoir et de délivrance qui l’accompagnent. Sur l’écran géant, en fond de scène qui s’est dévoilé, une route défile à toute vitesse. Les guitares et les rythmes énergiques du dernier album s’élèvent et se déploient de tout leur fracas. La lumière est écarlate. La chanteuse Skin fait son entrée dans un déchainement de danse et de souffle, d’urgence, de cris et d’extase qui ne connaitront pas de baisse de régime. La salle était un peu amorphe au début. Grâce à son énergie proprement hallucinante, elle l’enflamme en quelques morceaux.
Je chante dans mon coin. Je commence à me tortiller sur mon siège. J’applaudis de plus en plus fort, avec un sourire de plus en plus large. Ma compagne musicale me lance parfois un sourire à peu près aussi extatique que le mien. A la fin de chaque morceau, je lâche un « waow » éloquent, un peu sonné, un peu groggy. A chaque amorce, un frisson me parcoure tout entier comme une décharge électrique. Et bientôt je m’oublie. La rambarde devant nous que j’hésitais à agripper pour me lever et me soutenir, je la saisis d’un bond à l’intro de « Twisted (Everyday hurts) ». Parce que ce groupe me fait vibrer comme bien peu d’autres. Mon amie me lance un regard surpris que je traduirais par « Tu es sûr ? On y va ? ». Oui j’étais sûr, et bien perché sur mon nuage, décalqué à chaque chanson. 
J’ai vu pas mal de concerts. Je ne suis pas un perdreau de l’année dans ce domaine. J’ai vu des groupes énergiques et des grands pro qui faisaient admirablement leur boulot (ACDC, Aerosmith, Bruce Springsteen ou David Bowie). Mais toujours dans un concert, il y a ce moment où on s’emmerde un peu. Une distance entre l’artiste et le public qui jamais ne s’abolit vraiment. Parfois aussi des performances sur pilote automatique « on sait ce qui marche, pourquoi changer ? ». Et ici j'ai ressenti fort l’imprévisible, la force brute, quelque chose de l’âme du rock, de ce qu’il aurait toujours dû rester, de cette allégresse sauvage dont je n’avais jamais été témoin. Je ne connais ces rites que par des images d’archives dont je me gargarise depuis longtemps. Jim Morrison plongeant dans le public ou Iggy Pop marchant sur la foule, ou voguant sur une mer de bras qui le portent au gré d’un courant étrange. Cet abandon-là je pensais ne jamais le connaitre ou le voir.




Ça a pourtant été le cas, grâce à cette chanteuse magnifique. Au moment où elle interprète « Weak » elle plonge dans la foule, se laisse porter. Bientôt elle se hisse au dessus du public, simplement supportée par les « strong french arms » qui lui assurent son équilibre. Elle est triomphante comme une figure de proue -une Victoire de Samothrace-. Elle éveille une émotion inédite. Et surtout cette impression quasi sensuelle de déchainement absolu qu’elle dégage en permanence. Il n’y a plus de limites ni de barrières à franchir, juste une communion admirable entre un groupe et son public. A présent, l’incendie a pris. Chacun s’est animé. On s’égosille sur « I can dream » et sur d’autres pépites que l’on découvre comme de nouvelles splendeurs (comme le merveilleux « This is not a game », extrait du dernier album).

Vient le moment d’un discours, inattendu et réconfortant. Pour qui a vu le prix prohibitif des billets de la dernière tournée de Paul McCartney ou encore de la prochaine des Rolling Stones, où il s’agit davantage de spéculation et d’inflation qu’autre chose, il résonne assez fort. La vocaliste flamboyante nous remercie d’avoir puisé dans nos précieuses économies pour venir les soutenir, en ces temps où nos gouvernants nous assomment d’austérité, et que la dernière chose que l’on puisse faire, c’est d’aller à un concert (dont le prix n’avait rien d’exorbitant). Cette conscience (politique et humaine) et ce respect là se perdent, à l’heure où les rock-stars sont également souvent de redoutables businessmen. Elle entonne ensuite « Secretly », hymne mélancolique, de sa voix pure et merveilleuse, dont le temps n’a pas altéré la puissance.



Je suis conquis, retourné, bouleversé, K.O. Le point d’orgue de cette fête dionysiaque et païenne, c’est lorsqu’elle s’assure que la foule prendra soin d’elle avant de s’aventurer dans la fosse et traverser la salle dans toute sa longueur. Le morceau, alternant les moments calmes et rageurs, obéit bientôt à une chorégraphie collective qu’elle orchestre. Aux accalmies tout le monde s’assoit. Elle est seule, solaire, au milieu de ses adorateurs. Puis lorsque la tempête éclate, chacun bondit et elle se joint à l’ivresse générale. Jamais je n’ai vu un tel degré de communion. Un tel frisson parcourant tout un concert.


Je souris, j’ai l’impression de rêver pour tout dire. De me dire qu’il faudra le garder et le chérir ce moment là. Comme un très beau voyage. Une claque épique et que je n’attendais pas, aussi sublime et aussi intense. Ce soir-là, j’ai été heureux comme un gamin. Ça m’a poursuivi au lendemain. Et je sais que ça m’accompagne encore. On sent quand on est devant quelque chose d’exceptionnel. Ça passe en un clin d’œil. Mais paradoxalement, ça dure toujours.


Certaines soirées ne se finissent jamais.

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