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Le Hobbit: Un Voyage Inattendu de Peter Jackson


Il est des moments fondateurs dans une vie, de ces images que rien ne pourra vous arracher, qui feront partie de vous jusqu’au jour de votre mort. Je me souviens avec passion de ma lecture insatiable de Tolkien. La toute première, juste avant la sortie de la Communauté de l’anneau de Peter Jackson au cinéma. Le Seigneur des anneaux est la quintessence de ce qui me faisait rêver quand j’étais gosse. J’aurais aimé le lire à douze ans, je l’ai lu à vingt. Et je ne m’en suis jamais vraiment remis. Ça a fait mon éducation, autant que Baudelaire, les Doors ou Georges Brassens. C’est une référence absolue. Quelle ne fut pas ma surprise en constatant que la vision du cinéaste correspondait à ma lecture, à ce que j’avais imaginé. Et la surpassait. J’ai depuis lors un rituel. Je retourne régulièrement en Terre du Milieu, visionnant dans l’ordre les trois volets en version longue (dans ces merveilleuses éditions DVD que j’avais attendues avec fièvre à l’époque de leur sortie). Dire que j’attendais le Hobbit et le prélude qu'il constitue à une nouvelle trilogie, tient de l'euphémisme.


Pour autant, le livre est bien différent de cette cathédrale qu’est le Seigneur des anneaux. Il est assez mince, d’une naïveté touchante et d’un ton plus léger. Certains diront enfantin, je dirais allègre. Je préférais les ténèbres de la glorieuse trilogie. Peter Jackson a choisi ici une technologie audacieuse, qui lui permet de tourner en 48 images par seconde (au lieu des 24 habituelles au cinéma), et a composé son récit des aventures de Bilbon en tournant en 3D. Cela me fait toujours un peu peur. J’ai mes appréhensions de vieux con. J’ai peur de la prouesse technique, où le film ne deviendrait que la vitrine d’un procédé, aussi admirable soit-il.  La 3D est une attraction, pleine de promesses, mais en dehors d’Avatar, dans tous les films que j’ai vus de cette manière, on guette la flèche qui pointe, la balle qu’on lance vers vous… L’artifice se voit. Le Hobbit est peut-être le premier exemple où il s’oublie. On est totalement immergés, emportés, enivrés. Le « voyage inattendu » promis par le titre est aussi celui-là. Car oui, j’ai voulu voir ce film en « HFR » (high frame rate) ainsi que son réalisateur l’a voulu.




Vous vous souvenez de ces séances qui ont changé votre vie ? Qui ont fait de vous le cinéphile que vous êtes ? Pour moi, ce fut Indiana Jones et la Dernière croisade dans un cinéma d’Auxerre où il y eut tant d’affluence qu’on avait été quérir des chaises au café d’à côté. J’ai revécu ça. C’était exceptionnel. A couper le souffle. En vérité, je n’en reviens pas de pouvoir encore être bouleversé si fort par une mise en scène. Le cinéma de ces derniers mois m’ennuyait. A chaque sortie, je rentrais chez moi déçu, frustré. J’en étais à me dire que sans doute avais-je trop écrit dessus, en avais-je trop mangé, peut-être que j’arrivais au bout du rouleau de cette ancienne passion. Et puis j’ai été voir le Hobbit. A ce centre commercial « Belle Epine », là où mon père a grandi, là où ma grand-mère m’emmenait faire les courses dans mon enfance. Et je suis véritablement redevenu ce gamin-là. Pendant trois heures.

La salle est grande. Un peu en forme d’amphithéâtre. J’entre. Quinze, vingt spectateurs pas plus, clairsemés sur les sièges rouges. Ce n’était pas la peine de réserver. Je pense à mes travaux en cours, je pense à ce bouquin que je finirai d'écrire bientôt, aux messages que j’attends. Je pense à ma vie que j’ai choisi d’abandonner le temps de cette parenthèse. Je ne sais pas à quoi m’attendre. J’ai relu un peu du livre, pas trop, avant de venir. Les bandes annonces défilent, je tripote mes lunettes nerveusement. Enfin le noir se fait.

Dès lors un frisson court dans mon dos et une grande émotion m’envahit.



Je suis de retour à la Comté. Près du vieux Bilbon, dans sa demeure sous la colline, alors qu’il écrit ses mémoires auprès du jeune Frodon. Tant de fois je me suis replongé dans cet univers. Je suis étonné, parce que ce n’est pas dans le livre, parce que je ne m’attendais pas à telle densité, à telle cohérence. On voit dans le prologue le terrifiant dragon Smaug s’emparant du trésor des nains. Une séquence magistrale et en vue subjective. Avec ce souffle propre à Jackson, qui me fait souvent songer aux grandes figures épiques du septième art comme Cecil B. Demille. Personne d’autre que lui ne peut orchestrer un récit de cette envergure, suggérer et maitriser à ce point le foisonnement d’un univers (à l'exception peut-être de George Lucas, du temps où il était grand). Il vous fait abandonner tout cynisme et toute résistance. Il vous emporte. Ce réalisateur, c’est un peu Gandalf qui frapperait à la porte de votre paisible refuge pour vous entrainer dans une folle aventure. Sans que vous puissiez lui faire aucune objection.

La séquence d’exposition est longue. Les nains s’invitent chez Bilbon, le prenant pour le grand cambrioleur que leur a vanté Gandalf. Après un début estomaquant, c’est une veine plus explicative qui se développe, comme au début de la Communauté de l'anneau, dont ce film rappelle la structure. On prend son temps. On pose chacun des enjeux. Tout ne démarrera vraiment que lorsque l’on s’aventurera hors de ce havre de paix qu’est la Comté. Et nous prendrons part à ce grand périple avec intensité car nous en comprendrons profondément chaque aspect. Ainsi on admirera la ruse du héros devant les Trolls, on croisera un magicien fantasque, on frémira avec Bilbon lorsqu’il aura ces terrifiants orques chevauchant leurs gigantesques créatures écumantes à ses trousses. On rencontrera Gollum, que l’on retrouvera avec grande joie. On retombera sous le charme et la grâce de la belle Dame Galadriel (Cate Blanchett, je t’aime). On admirera le courage des nains de la compagnie... C’est un enchantement permanent que de se retrouver au milieu de cette mythologie à nulle autre pareille. C'est un univers que le cinéaste a su représenter, enrichir, investir, s'approprier avec une puissante conviction.


Véritablement,  je me suis senti au milieu de l’action. La barrière de l’écran s’est peu à peu estompée. Passées mes dernières réticences, où je trouvais que le « HFR » conférait à l’ensemble un aspect de théâtre filmé, ou d’opéra… Ce procédé m’a finalement plongé au milieu d’un spectacle vivant, organique, immersif comme jamais. Le cinéaste use de la 3D en maitre et orchestre un jeu étourdissant avec la perspective. Et c’est la première fois de ma vie que je trouve une technologie réellement émouvante. Car elle donne le sentiment que tout ce passe en direct devant vous. La profondeur de champ est époustouflante (il n’est pas rare d’éprouver du vertige), la netteté de chaque image est admirable… on voit tout. L’action gagne surtout en fluidité et en rapidité. Là où les combats paraissent ailleurs saccadés, à coups de montages épileptiques, ils s’intègrent ici parfaitement au récit.

J’ai frissonné. J’avais l’impression d’être sur le plateau. C’est au début assez déroutant, de perdre ainsi totalement ses repères. On se dit que ça a l’aspect immédiat d’une vidéo de très haute définition. Et ce qui dérange, c’est qu’au fil du film, une fois qu’on a abandonné la quête d'analogies oiseuses, c’est qu’il n’y a plus de distance. On ne croit plus à l’illusion comique, on est dedans.  Il ne s'agit plus d'une image qui sort de l'écran. Au contraire, elle vous engouffre.  Je ne m’y connais pas, je ne vais pas faire semblant d’être familier de la technique employée. Ce que je sais, c’est qu’elle m’a totalement bouleversé. Au point d’écrire ce texte juste après avoir vu le film, ce que je fais rarement. Je ne veux pas perdre la mémoire de cet émerveillement premier.


Qu’ai-je aimé ? Tout. Evoluer dans ces décors, m’imprégner de ce monde, c’était tellement émouvant. Revenir à Fondcombe.  Voir une œuvre totale, d'une envergure presque wagnérienne, qui fait appel à tous les sens. Je me suis rarement autant senti absorbé par un film. J’étais comme le gamin de L’Histoire sans fin qui se retrouve piégé au milieu du livre qu'il dévore. C’est au fond ce que j’ai toujours ressenti en lisant Tolkien. Une proximité d’imagination, une envie d’ailleurs, profonde. Et ce que j’ai cherché au cinéma, ce qui m’y a poussé quand j’étais môme, c’est cette promesse d'évasion-là. Celle que je revivais depuis dix ans, en revenant sans cesse à ces films. Je ne pensais pas éprouver un enchantement pareil après le Retour du Roi. Grand dans son ambition et surtout proposant une expérience absolument inédite et hors-normes. A la hauteur de l'histoire dont il est l’illustration fidèle. C’est majestueux comme une enluminure.

Le cinéaste entretient de plus une continuité admirable avec son grand triptyque. Cela n'est pas le cas du livre, puisque le Hobbit fut d'abord un récit autonome et n'a été relié au Seigneur des Anneaux qu'à posteriori. On retrouve la partition de Howard Shore qui a déjà composé la bande originale de la glorieuse trilogie. On revoit s’incarner Gandalf sous les nobles traits de Ian McKellen, on découvre le Saroumane d’avant la disgrâce, magistralement campé par le légendaire Christopher Lee. Et bien sûr , le charismatique Hugo Weaving qui donne vie à Elrond, l’elfe sage et  auguste, ainsi que l’hallucinant Andy Serkis, qui prête sa gestuelle et sa voix à l’insurpassable Gollum. On ressent une jubilation aussi : celle de découvrir le monde d’avant les guerres de l’Anneau, avant les désolations qu’il a déchainées, avant que Sauron, seigneur des ténèbres, n’étende sa menace et déchaine le chaos en Terre du milieu. Ici on la découvre dans sa magnificence avant qu’elle ne soit souillée par la mort, le sang, la soif de pouvoir. Cette innocence était dans le bouquin. Elle éclate à l’écran.


J’ai survolé les montagnes sur le dos des aigles, j’ai vu des géants de pierre s’affronter, des cités de Gobelins sous-terraines et immenses, j’ai éprouvé le confort d’un trou de hobbit. J’ai vu des sortilèges. J’ai vu des lapins géants tirer le traineau d’un sorcier un peu fou. J’ai vu la magnificience des cités elfiques. Les ouargues carnassiers chevauchés par les orques. J’en ai tant vu que j’aurais voulu tout retenir. A chaque image, je me disais « il faudra se rappeler cela, savoir le dire, savoir l’écrire ». Evidemment, le temps a passé déjà et j’ai semé la moitié de mes emportements sur la route du retour.

Demeure la certitude d’avoir vécu un moment d’exception. L’un de ceux qu’on attend pas.
J’ai regagné mon trou de Hobbit avec l’envie de faire, même maladroitement, le récit de mon aventure.

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