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Aimee Mann: Charmer Tour


Il y a des messages inattendus parfois dans les boites mail. Un jour, alors que je n'avais rien fait pour, un homme m'écrit qu'il s'occupe de la tournée de Aimee Mann, me demande si je serais intéressé par une interview. J'étais prêt à lui répondre "Demande t'on à un aveugle s'il a envie de voir?". Après pas mal d'attente, la rencontre ne s'est pas faite. Cependant, mes questions lui ont ont été transmises. Je ne sais pas si elle pourra y répondre. Toujours est-il que cette péripétie m'a permis d'obtenir une invitation au concert du Bataclan, où j'ai entraîné mes parents, qui subissent la musique de mon Aimee comme des fumeurs passifs depuis des années. Sans avoir d'opinion très arrêtée dessus malgré mon zèle à les convertir.


Nous arrivons par un soir glacé devant le bâtiment où s'agglutine déjà une partie du public. Ma condition de VIP roulant permet aux barrières de s'ouvrir et de pénétrer dans la salle avant l'affluence. A l'accoutumée, on me met près des issues de secours, au fond de la fosse. Je serai loin. J'hésite un peu. J'avise la scène et je dis à mon père que l'on serait idiots de ne pas profiter de l'aubaine. Il m'aide à descendre les quelques marches. On se retrouve appuyés contre le précieux piédestal, au premier rang, plus prêt que je ne l'ai jamais été. En attendant que le concert commence, les gens rentrent tranquillement, sans la fébrilité stressante que l'on ressent parfois aux spectacles vivants. Je détaille les trois ou quatre superbes guitares exposées sur scène.

Un homme évolue sur scène, au milieu des allées et venues des techniciens. Le vieux théâtre commence à bourdonner de la rumeur d'une foule patiente et encore clairsemée. Il a amené sa Gibson de Blues et s'accorde, face à son ampli. La lumière s'éteint. C'est Ted Leo, un chanteur talentueux aux compositions énergiques. Il s'accompagne de sa guitare avec intensité, d'une belle voix pleine, appuyé par un son clair, épuré. L'ambiance est intimiste, presque celle d'un show acoustique. Il se risque à un français hésitant, fait quelques blagues, se gagne les faveurs d'un public qui patiente. La première partie est un exercice souvent délicat. Souvent très intéressant, car cela permet des découvertes. J'aime beaucoup ces surprises. Et puis il annonce un duo. Avec une personne qui lui est chère. Aimee Mann fait son entrée, souriante et désinvolte. Elle devise un instant avec lui, lâche ses mots d'esprit et cette ironie constante qui la caractérise en live. Le tandem est beau, la complicité et la chaleur entre les deux artistes absolument manifeste. Quelques chansons et Ted Leo s'éclipse. Un peu d'attente encore.


C'est émouvant de voir s'incarner une voix qui fait partie de votre vie, d'en témoigner au plus proche. J'ai fait son portrait, la rétrospective de toute sa carrière et la chronique de son dernier album, Charmer. Je ressens avec son oeuvre une intimité et une connexion assez singulière. C'est simplement quelqu'un que j'aime, comme une amie vers laquelle je me réfugie quand le poids des jours se fait trop lourd. Je sais qu'elle sera seule à être source de réconfort. Je ne saurais trop l'expliquer. Ses chansons me correspondent totalement. Je les connais, je me les suis appropriées, elles font partie de mon monde et de mon inspiration. Aimee Mann, comme Jim Morrison ou Bob Dylan, me font penser que la vie vaut la peine d'être vécue. C'est aussi simple et profond que ça. Alors quand les premières notes de l'excellent "Disappeared" retentissent, j'ai un sourire idiot. Et je marmonne les paroles. Elle est là. A cinq mètres à ma gauche. Je suis aux pieds de l'excellent bassiste Paul Bryan, qui a produit avec elle ses deux derniers albums.

Je me souvenais de cette intimité, qu'elle parvenait à avoir avec son public. C'est ce qui m'avais frappé je l'ai vue à la Cigale il y a cinq ou six ans. Une soirée extrêmement agréable. Et allègre. C'est étonnant et cohérent ce contraste avec ses compositions qui évoquent souvent des êtres tourmentés et brisés. Ses mélodies ne sont jamais au premier degré. Elle montre toujours pudiquement et élégamment la souffrance. Parfois avec ironie. Les chansons n'apparaissent pas feutrées, mais elles gagnent en puissance. Il y a de l'intensité dans sa manière de les interpréter, une grande intégrité également. Alors que pas mal de gens usent d'artifices pour noyer le son direct des concerts, l'approche de Aimee Mann est frontale et épurée. Pas de poudre aux yeux. Pas de changements de costumes. Pas d'interminables solos. Juste une musique, une signature, un style reconnaissable entre tous qu'elle incarne parfaitement. C'est de la haute couture.

Son oeuvre est à l'épreuve du temps, n'a aucun besoin de céder à la tyrannie du présent, de nouveaux arrangements. Elle parcoure son répertoire avec assurance jusqu'aux albums plus anciens Whatever et I'm with stupid (respectivement de 1993 et 1995). J'ai le plaisir de redécouvrir le déchirant "Ray", le bouleversant "I've had it". Avec juste le son de sa Gibson J45 et sa voix cristalline qui emplissent l'espace avant de se déployer au refrain. Et l'émotion m'emporte. Avec très peu de fioritures. Simplement parce qu'il n'y a là pas de triche. Juste un art consommé de la nuance et de la justesse. Mes yeux brillent.


La qualité d'écoute est étonnante également. A chaque chanson,  le public est concentré, absorbé. Certains comme moi murmurent les paroles. Les regards sont grand ouverts, les coeurs également. Certains acquièscent discrètement et en rythme. A la fin de chaque chanson l'ovation se fait plus nourrie, plus durable. Chacun s'est laissé embarqué par l'irrésistible conviction qu'elle met dans chaque chanson.

Il y a une exigence dans la musique et dans les textes d'Aimee Mann. Et toujours ce lien fort et mystérieux avec son auditoire. Elle parle au coeur, à ses secrets. Elle n'a pour autant rien de sentimental. Elle va parler de rupture (notamment dans le duo "Living a lie", qu'elle entonnera avec Ted Leo où chacun des protagonistes, artistes et égomaniaques, lancera des horreurs à la tête de son partenaire). Elle va évoquer les blessures que rien ne peut guérir, que chacun a éprouvé à des degrés divers. C'est le moment sublime où elle interprètera quelques uns des morceaux de la B.O de Magnolia ("Wise up", "Save me" et "One"). Elle les introduira à sa manière espiègle, parlant de sa nomination aux Oscars, ruminant pour de faux l'amertume qu'elle éprouve encore contre Phil Collins qui l'a coiffée au poteau pour la B.O de… Tarzan. Ensuite, elle vous prend la main et vous entraîne dans des vertiges d'émotions. "Come on and save me". Une amie me disait l'autre jour que cette chanson la hantait. Moi aussi. Et quand le murmure obsédant "It's not going to stop til you wise up" se transforme peu à peu en cri de désarroi, j'ai écrasé une larme. Saisi et la gorge serrée. C'était un pur moment de grâce.



"Lost in Space" fut l'un de ces moments péchus que l'on n'entend pas forcément dans les disques, dont j'ai souvent loué la douceur. Il y eut également quelques parenthèses enchanteresses auprès des amants maudits de The Forgotten arm, le souffle puissant de "Goodbye Caroline".

Survient la peur que ça s'arrête. Je crois que c'était au moment de "That's just what you are". Elle dit que ça sera la dernière chanson, elle prépare l'adieu. On la rappelle fort. La foule semble murmurer « Reviens ». Je me souvenais d'un truc amusant. Au concert de la Cigale, quand je l'avais vue pour la première fois, elle avait fait circuler un papier dans le public où chacun devait voter pour la chanson qu'il aimerait voir jouée. Adepte de twitter (son compte est de loin l'un des plus amusants), elle a mis ses suiveurs à contribution. A sa grande surprise, c'est "Video" merveilleuse complainte désespérée qui a remporté les suffrages. Elle ne l'a pas jouée très souvent. Elle bute une première fois, puis oublie les paroles. Elle s'en amuse. Puis elle l'interprète parfaitement, avec ce phrasé sublime qui semble accompagner chaque respiration, au rythme de funestes pensées que l'on ruminerait. Elle invite ensuite à l'envoutement du sublime « 4th of July », avec sa voix pure, sans cesse suggérant l’émotion sans jamais sombrer dans le pathos. Ce timbre superbe de sobriété, plus beau encore que sur ses disques.

Il y eut aussi le merveilleux "Soon enough", ma chanson préférée du dernier album. Morceau imprégné de malaise qui monte graduellement jusqu'à l'explosion d'une guitare qui sanglote. L'âpre valse de "Slip and roll"... A chaque crescendo, les musiciens s'animent. Echangent des regards, des clins d'oeil, des sourires. Le plaisir à être là. Sincère. Et à faire ce qu'ils sont censés faire. Elle les entraine de fort belle manière, avec sa classe, sa force tranquille, cette manière de dégager et de suggérer tant de choses, avec très peu d'effets.



Elle a cette façon unique de demeurer proche. De s'adresser à son public comme à un ami. C'est très rare. Les pauses entre les chansons sont ailleurs si souvent stéréotypées, à grands coups de "je vous aime" ou "vous êtes formidables". Ici, pas de pilote automatique. On la sent libre. Elle peut raconter sa rencontre avec Aaron Sorkin, l'excellent scénariste de The Social Network et le projet d'une comédie musicale qu'il lui a fugitivement suggéré. C'était son quart d'heure de gloire, ça ne se fera sans doute jamais, mais ça a donné une chanson.

Rien n'est téléphoné, préparé. On savoure cette spontanéité, cette intégrité et ce respect devenus si rares. On mesure à quel point il est important d'aller soutenir en live, ces artistes qu'on aime. A quel point on a besoin d'eux. Aller casser la routine d'un samedi soir alangui pour être témoin de quelque chose de vrai et qui ait du sens. Ce raffinement et cette intelligence que l'on crève de ne pas trouver dans la soupe servie au grand public. Certes Aimee Mann n'est pas connue autant qu'elle le mériterait. Elle est cependant une artiste majeure, qui compte parmi les plus grands songwriters de sa génération. Mais j'aime qu'elle soit un peu comme un secret, une confidence pour ceux qui l'aiment. Avec ce public qu'elle s'est choisi, à l'écart des labels et avec une indépendance têtue, elle a un rapport très particulier, très intime, presque complice. Ainsi qu'elle l'a répondu avec une ironie bienveillante à un quidam hurlant "Aimee, I love you!": "I love you too… in a very special way". Amour singulier et précieux en effet.

Je me tenais donc, tout prêt de la musique que j'aime. Que j'ai sans cesse au fond de mon coeur... Si j'avais composé des chansons, ça aurait été certainement celles-là. Cet univers est le sien. C'est aussi le mien. Et elle le fait partager avec beaucoup de grâce.

A la fin de la soirée et de ce beau concert, mes parents étaient enfin convertis.

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