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Le Temps des procureurs

Hier soir, cédant à une nonchalance paresseuse, Je me laissais aller à la dérive sur le néant cathodique. ça arrive parfois. Quand on n'est pas très fier de n'avoir pas l'énergie de prendre un livre ou de mettre un film. On se retrouve en des lieux improbables et souvent insomniaques, devant des chasseurs en battue, des partie de Poker entre zombies mutiques ou des idiots qui se querellent dans une Télé-réalité qui n'a pas eu les honneurs du Prime-time. Dans la demi-torpeur, on se laisse submerger par cette médiocrité bruyante, sans avoir la force d'appuyer sur "off".



Je n'aime pas l'émission de Ruquier. Interminable, mal branlée, une sorte de fourre-tout d'humour pas drôle et de mauvaise culture, à la gloire de chroniqueurs payés pour être toujours fielleux à défaut d'être toujours brillants. Mais ce soir-là, le plateau était investi par les fans de Shaka Ponk, phénomène rock et exceptionnel que j'admire depuis pas mal de temps et dont je reparlerai sans doute en d'autres circonstances. Que la télévision fasse quelque place à mes allumés adorés avait tout d'une rareté. Donc je me suis collé devant le poste, même si j'étais perplexe en chopant la fin de Champs Elysées, à me demander si je n'étais pas tombé dans une faille temporelle qui m'aurait conduit à 1985.

L'émission commence. J'espère de tout coeur que le groupe passera tôt, que je ne subisse pas l'épreuve de la regarder en entier. Mais, vu l'enthousiasme suscité par nos braves monkeys, dont il est apparemment le premier surpris, l'animateur a flairé le bon filon et les fera passer tardivement, après ses tours de table laborieux, ses interviews qui n'en sont pas, ce glorieux mélange de politique, de culture, de sports dont on ne retient rien. De ces émissions où les seules stars sont les chroniqueurs et où les invités passent les plats. C'est le monde à l'envers certes, mais ça a l'air de marcher, puisque chacun s'y presse pour faire sa promo, même s'il s'agit de se faire écharper par des critiques qui cherchent la jugulaire en permanence. Il ne faut pas que le ruminant s'endorme à l'heure tardive.

Je connais la formule. Je la trouve anormale, contre-nature même. Un artiste ne devrait pas avoir à être confronté à ses détracteurs ou à ceux qui le jugent. L'exercice est absurde. Il est devenu courant. On veut du pain, des jeux, du sang, des larmes et du buzz (pour paraphraser les latins qui avaient internet). La télé ne semble plus d'ailleurs exister que par ce biais pathétique.

Le temps passe lentement. Je songe à Ted, que j'ai acheté hier, à la très bonne série Sons of anarchy que j'ai commencée il y a peu, à la pile de bouquins que je veux lire. Je pense à tout ce que je pourrais faire de mieux. Et pourtant je regarde, scotché comme un con en attendant Godot. J'écoute vaguement un imam qui prône l'apaisement avec un discours de tolérance. Je consulte mes tweets. Mon Facebook est déserté. Il faut être un sacré loser pour attendre qu'il y ait de l'animation dessus un samedi soir. Je me dis que je devrais dormir.



Je vois l'hostilité entre Aymeric Caron et Tristane Banon, celui-ci ayant manifestement décidé de la descendre, sous le simple prétexte qu'elle travaille pour son prédecesseur, Eric Naulleau, comme elle le fait adroitement remarquer d'emblée. Ce qui a l'heur de faire sortir le négligeable de ses gonds et d'instiller en lui une haine mortelle. Il lui en faut assez peu. L'habileté de la jeune femme étant qu'elle le savait. Le règlement de compte est en marche.

Mais pourquoi ces duels? On parle de quoi? De culture? Il se trouve en effet que Tristane Banon a une plume et du style, en dépit de la médiatisation qui l'a faite connaitre et dont je ne parlerai pas ici. Le projet romanesque de son livre, le Début de la tyrannie, est assez noble: décrire l'emprise des mères tyranniques sur leurs filles. Du moins tout cela n'est-il pas méprisable et ne justifiait guère de curée. Je ne lui reprocherai pas non plus la part autobiographique de son travail, évidente quand on traite de pareilles questions (ou de n'importe quoi d'ailleurs, un véritable auteur ne s'abstrait pas de son écriture, au contraire de l'objectivité fantasmée des historiens ou des journalistes). Très vite, je me rends compte qu'il s'agit là d'une bataille d'égos, celui blessé du pauvre Caron qui ne se remet pas d'avoir été traité de con par procuration et en adoptera effectivement l'attitude par un mimétisme un brin masochiste.

Je me retrouve dans la posture peu enviable de celui qui freine pour voir un accident de voiture. Ce n'est pas glorieux, je n'en suis pas fier. J'ai fugitivement la nostalgie d'Apostrophes ou de Bouillon de Culture où l'on ignorait l'intérêt putassier de ces jeux de massacre. Où l'on parlait des livres, des films, de la musique. Comme tout ça parait loin. Là Ruquier pose des questions confondantes à Frah, l'un des chanteurs de Shaka Ponk, d'un intérêt primordial comme "il faut être tatoué pour être rocker?". Après Drucker en momie des années 80, bienvenue sur l'ORTF des années 60. Que quelqu'un le prévienne que De Gaulle et Pompidou n'exercent plus... Voeu pieux: j'attendais une référence au duo volcanique avec Skunk Anansie. Peine perdue. Au passage on tentera d'en remettre une couche à propos de Bertrand Cantat, la chanteuse de Shaka Ponk, Sam, dira qu'elle n'était pas intéressée par le fait de le juger une seconde fois et qu'elle admire l'artiste. Bonne réponse comme dirait Philippe Bouvard (j'essaie de m'adapter...). Je me souviens du merveilleux discours du chanteur de Noir Désir, aux Victoires de la musique à une époque déjà lointaine "On est peut-être de la même planète, mais on n'est décidément pas du même monde". On est devant un beau groupe, un bel évènement musical comme la France n'en a pas connu depuis une éternité. Et on les reçoit à la manière de Guy Lux.


Tristane Banon, quand vient le moment de l'exécution annoncée, demeure calme et souriante, ne renâcle ni ne défaille au pied de l'échafaud cathodique. Le moment est curieux. On sent qu'elle est là pour en prendre plein la gueule, depuis le début. Son sourire arboré comme un armure renvoie à la vanité de l'exercice. La pire des choses en l'occurrence serait de répondre aux offenses. Alors on l'attaque aux limites de l'agression. C'est stupéfiant de voir les éclairs de haine dans le regard de Aymeric Caron, sa voix tremblante d'orgueil blessé. Tout ça est fascinant et tellement dérisoire... Pour démontrer la nullité du livre chroniqué, il en lit un passage très mal. Volontairement très mal. Mais malgré ça, je me dis "C'est quand même bien troussé". L'effet de manche tombe à plat et il s'embourbe, tente de couper à grands coups de "laissez-moi finir!" comme si ce qu'il avait à dire était primordial et n'était pas clair comme de la haine ordinaire. En face, il n'y a rien à faire, sinon le laisser se débattre empêtré dans sa bile. Je ne connais pas cet homme. Il n'en ressort pas grandi.

Mon problème n'est pas de défendre l'honneur de Tristane Banon, pas plus que l'énergie admirable de Shaka Ponk. Ils n'ont guère besoin de mon renfort et s'en chargent très bien eux-mêmes. Je me dis plutôt: Mais pourquoi j'ai regardé ça? Imaginer Natacha Polony miraculeusement transformée en rockeuse était déjà perturbant. Connaitre la rancoeur larvée de son comparse, je m'en tamponnais...

Mon problème, c'est la mise en avant de ces gens. Leurs questions qui durent dix minutes, et n'attendent pas de répliques. Leur mission d'aller systématiquement au clash. Pour qu'on en parle, comme je le fais comme un mouton depuis une heure. Zemmour et Naulleau ont lancé la mode, c'était intéressant parfois, quand cela ne virait pas à l'autoparodie. Mais c'est lassant. Epuisant. Eprouvant, ces débats incessants autour de tout et de rien. J'ai envie de voir des gens parler, pas se battre, pas être jugés. Au fond, on n'est pas loin de la "Nouvelle Star", de la "Star-ac" et autres foutaises: bouton rouge si tu n'aimes pas, bleu si tu aimes. L'artiste en face, le musicien ou l'écrivain en est à se défendre, à se méfier, à esquiver les coups (ou l'incompétence), alors que le but d'une "promotion" est intrinsèquement de le mettre en valeur et pas de le démolir.

J'aborre ceux qui vivent de ces négligeables batailles et en tirent gloriole. Je me déteste de céder parfois à la facilité de regarder ce genre de choses. Parce que tout ça est salissant. ça souille les acteurs comme les spectateurs. ça simplifie tout.

Le pouce en l'air pour la vie sauve ou abaissé pour la mise à mort.

Rien ne change.

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