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Oscars 2013: Nuit américaine

Tous les ans c'est un rite, je me mets à l'heure américaine pour regarder les oscars en version originale. Un peu comme un pèlerinage, un break et un voyage dans des contrées qui comptent pour moi. Après avoir eu d'irrépressibles envies de pendaison devant les Césars, leurs sketchs qui tombent à plat et leur public totalement anesthésié, les "Academy awards" sont un moyen de vérifier que personne ne sait divertir comme les habitants du nouveau monde. Et on aura beau dire, voir Dustin Hoffman, Tarantino ou Spielberg dans le public, ça fait fleurir sur mon visage un sourire béat de midinette. Février a toujours pour moi ce parfum d'excentricité, à voir récompensés des films que j'ai souvent vus, et un cinéma que j'aime. J'avais couvert la cérémonie il y a quelques années, en faisant le compte-rendu pour un site de ciné, les gens normaux étant assoupis comme il se doit. Il fallait un vampire cinéphile pour s'infliger cette astreinte insomniaque. Je vais réitérer la chose ici, juste pour moi, car ce souvenir est à part et les films sont cette année fort beaux. En route pour la 85ème cérémonie.


Seth McFarlane, réalisateur de Ted, officie cette année en tant que maitre de cérémonie.  Son irrévérence délicieuse et potache pour donner un nouveau souffle à la rigueur du protocole. Car en attendant la retransmission, on ressent fort les promotions policées, le poids du business et celui des pronostics. Etrange d'ailleurs ce sempiternel discours de bookmaker, comme si on attendait le gagnant d'un match de foot et pas la reconnaissance d'une oeuvre d'art. Je subis les platitudes du tapis rouge que les habituels accrédités tentent de rendre intéressant du mieux qu'ils peuvent, à quémander l'aumône d'une parole en l'air. Le rôle de solliciteur éructant est décidément ingrat. Amour a toutes ses chances car ces académiciens-là sont également vieux. Le chauvinisme vient se glisser là où il peut. Dans le film d'un autrichien austère donc. Les acteurs endimanchés défilent dans leurs plus belles toilettes sur le sol écarlate, bordé de badauds extatiques qui les ovationnent pour rien. Ils prennent des poses stéréotypées, font des sourires impeccables et figés dans le crépitement des flashs de ce ballet vaniteux. 

Je m'émerveille de ceux qui demeurent eux-mêmes, maintiennent un peu de leur ironie comme la sublime Helena Bonham Carter. Emmanuelle Riva "vit un rêve bizarre"... Les présentateurs locaux du "preshow" sont euphoriques comme s'ils étaient gavés d'amphètes. On s'embrasse, on se congratule. Tout sonne si faux que c'en est embarrassant. Futilité vertigineuse. Ce moment est totalement dérisoire et superflu, cela participe pourtant à une certaine effervescence, à ce glamour qui, plus que jamais, parait légèrement incongru, presque d'un autre monde. Les seigneurs du grand écran se pressent avec pompe à l'entrée du temple.


L'orchestre et la voix triomphantes retentissent. Seth McFarlane fait son entrée en se donnant pour mission de faire rire Tommy Lee Jones. Le discours est classique, se gausse de l'absence de Ben Affleck dans la catégorie des réalisateurs. Le présentateur évoque la dynastie Coppola qui collectionne les oscars, la méthode absolue de Daniel Day Lewis... Entrée en matière presque désuète mais avec l'irruption sur grand écran du Capitaine Kirk, venant l'interrompre et prévenir le désastre annoncé de la cérémonie... On diffuse une chanson intitulée "We saw your boobs" énonçant toutes les actrices ayant dévoilé leur nudité façon comédie musicale de Broadway avec une chorale gay qui conclut le morceau. J'ai ri. Kirk incite Seth à célébrer les films plutôt que de les moquer. Charlize Theron et Channing Tatum le rejoignent pour un autre numéro musical. C'est classieux. Puis la parodie reprend ses droits, on refait Flight avec des marionnettes en chaussettes... J'ai encore ri. Joseph Gordon Lewitt et Daniel Radcliffe le rejoignent pour chanter et danser "High hopes", façon Sinatra. Les acteurs se prêtent avec ironie aux parodies. Le mélange Geek et Musical continue, élégant, inattendu car beaucoup plus sage que prévu, mais joliment déconcertant.

L'oscar du meilleur second rôle masculin arrive enfin, le premier de la soirée. Les nommés sont tous des très grands acteurs (De Niro, Philip Seymour Hoffman...). Et c'est Christoph Waltz qui l'emporte pour la composition de son hallucinant dentiste dans Django Unchained. Il remercie son réalisateur, ses partenaires... La voix tremblante, il souligne l'audace du grand Quentin.



Paul Rudd et Melissa McCarthy présentent l'oscar du court-métrage d'animation en imitant les voix des personnages. "Paperman" reçoit la statuette. C'est un film en noir et blanc qui a l'air fort joli. Pour le long métrage d'animation, c'est Rebelle du glorieux Pixar qui est distingué. Reese Witherspoon présente trois prétendants au "meilleur film" (les Misérables, L'odyssée de Pi,  les Bêtes du sud sauvage). Les acteurs des Avengers envahissent la scène et se relaient pour se chambrer les uns des autres. Il présentent l'oscar de la meilleure photographie. C'est L'Odyssée de Pi qui l"obtient. Un directeur de la photo aux cheveux longs et immaculés monte sur la scène. Il perd ses mots, abrège son discours. L'oscar des effets spéciaux revient à cette même Odyssée de Pi. En effet, le film est magnifique: la prouesse technique se fait oublier, se met au service d'une narration puissante, poétique et mystique. La musique des Dents de la mer survient pour interrompre un discours trop long.

On complimente les gens qui coiffent, habillent, épilent à la cire les acteurs. Oscar du costume, logiquement avec pas mal de films d'époque dans la sélection. Avec en son sein, Blanche Neige et le chasseur que j'ai aimé... C'est Anna Karénine, adaptation audacieuse et singulière qui est saluée. Les remerciements sont brefs. Les Misérables commencent leur moisson par le maquillage.

La somptueuse Halle Berry vient rendre hommage à James Bond. Elle évoque le genre incontestable que constitue la Bande Originale dont la partition nous accompagne depuis cinq décennies. Le thème légendaire de John Barry résonne. On voit défiler les images emblématiques de la saga. On passe à "Live and let die" et son thème haletant. Et Shirley Bassey apparait pour chanter "Goldfinger", délicieusement rétro, emphatique comme il se doit. Standing ovation.

Kerry Washington et Jamie Foxx, duo d'amants maudits de Django Unchained viennent présenter les courts métrages retenus. On appelle le réalisateur de "Curfew". Il est reconnaissant et loue, avec une belle incongruité, la beauté maléfique de son paternel. Les documentaires courts sont expédiés, c'est "Inocente" qui est appelé sur scène. Llam Neeson présente les autres films historiques retenus pour être oscarisés cette année (Argo, Lincoln, Zero Dark Thirty).


Ben Affleck, moqué au préalable par McFarlane, va récompenser le meilleur documentaire. J'espère de tout coeur que Sugarman l'emportera même s'il n'est pas ouvertement politique... Et il est oscarisé!! L'histoire de ce musicien génial et méconnu, Rodriguez, révélé par ce film, continue de convaincre. La cérémonie quant à elle, même si elle est distinguée et bien orchestrée, peine encore à trouver ses moments de grâce. On a l'impression d'une émission un peu plus guindée que d'habitude, plus traditionnelle.

Jennifer Garner et Jessica Chastain marchent côte à côte et sont absolument superbes. C'est l'Oscar consacré aux films de langue étrangère. Amour le rafle. Et Michael Haneke monte sur scène, parle avec un accent germanique à couper au couteau. Il remercie sobrement et sincèrement ses comédiens. 

John Travolta vient présenter un hommage aux comédies musicales de ces dix dernières années. La distribution des Misérables, de Chicago sont annoncés... "All that jazz" commence et Catherine Zeta-Jones reprend son rôle. L'irrésistible énergie de Broadway, de la danse et et des années folles, brillent un moment de tous leurs feux. Le périple se poursuit avec Dreamgirls. Dimension plus soul et intense servie par la puissance de Jennifer Hudson. Enfin c'est le classicisme de l'adaptation de Hugo qui vient parachever ce panorama... Avec les acteurs qui viennent en live, Hugh Jackman d'abord pour incarner Jean Valjean, Anne Hathaway en Fantine (décidément émouvante et belle), un morceau presque opératique, assez maitrisé, Ils sont nombreux sur le plateau, jusqu'à Russell Crowe, Helena Bonham Carter et Sacha Baron Cohen. Un très joli moment.


Après cela on énumère très rapidement les Oscars techniques, et les innovations récompensées cette année. McFarlane fait ovationner son Ted. Mark Wahlberg et son ours s'avancent.  L'affreux nounours veut participer à l'orgie d'après la cérémonie chez Jack Nicholson. On applaudit les Misérables pour le son... Il aurait en effet pu difficilement être muet. Ted s'invente des origines juives pour continuer à travailler à Hollywood... Une rareté: on récompense à égalité le montage son (naturaliste, intransigeant et immersif) de Zero Dark Thirty et celui, luxueux, de Skyfall.

Christopher Plummer ironise sur son grand âge et va couronner Anne Hathaway pour son rôle dans Les Misérables. J'aimais Helen Hunt également dans cette catégorie du meilleur second rôle féminin... Mais la performance de la jolie Anne semble avoir écrasé la concurrence. Elle est touchée, tremblante et touchante. Et je la trouve craquante de toutes façons.

La nuit est très avancée, je ressens quelques longueurs et un peu de lassitude. C'est Argo qui remporte des acclamations pour son montage.  J'ai besoin d'un café. D'un électrochoc ou d'un esprit frappeur. Il prendra la forme de Jennifer Lawrence qui présente Adele. Elle va chanter la magnifique chanson de Skyfall pour la première et la dernière fois en live. Une ambiance bleutée et nocturne s'installe, la voix puissante s'élève. La mélodie est absolument irrésistible, et prend son envol symphonique. Des ombres fumeuses en fond de scène derrière le grand orchestre, rappelant le générique du film. On lui décernera la statuette de la meilleure chanson.


Scoop: Nicole Kidman est redevenue belle et présente Happiness Therapy, Django Unchained et Amour qui complètent les fleurons retenus pour ce millésime. Les décors de Lincoln sont auréolés de gloire. Cette plongée intimiste dans le Washington du XIXème siècle et de ses institutions complexes est en effet admirablement mise en contexte, avec une sobriété exemplaire.

Georges Clooney vient présenter la séquence en hommage aux chers disparus (dont Erland Josephson, grand acteur bergmanien, Tony Scott...). Barbra Streisand chante "The way we were". Toujours cette impression de désuétude, de spectacle extrêmement précieux, mais aussi légèrement suranné, comme les cérémonies de prestige qui ont parsemé les années 70. C'est assez étonnant. Il m'est arrivé régulièrement de louer le rythme des Oscars. Et je découvre cette soirée un brin poussiéreuse. On appelle le cast de Chicago car "on craint que cette soirée ne soit pas assez gay" selon McFarlane.  La meilleure musique sera celle de L'Odyssée de Pi.  Norah Jones viendra chanter "Everybody needs a best friend" de sa voix caressante. Mon taux d'adrénaline est au plus bas.

Les choses sérieuses commencent enfin.  Dustin Hoffman et Charlize Theron vont appeler l'auteur du meilleur scénario adapté.  C'est celui d'Argo. Le scénariste a le souffle court, les remerciements effrénés, sidérés. Il rend hommage à ceux qui usent de ruse et de créativité pour résoudre les conflits du monde. Le meilleur scénario original revient à ce grand styliste qu'est Quentin Tarantino. Ravi, il se félicite d'avoir choisi les bons acteurs, et des plumes de qualité qui lui faisaient concurrence.



Des légendes hollywoodiennes, qui ont connu Hollywood "quand on voyait des arbres à cocaine à perte de vue", viennent remettre l'oscar du meilleur réalisateur. Jane Fonda et Michael Douglas invitent le lauréat à les rejoindre. C'est Ang Lee. Le public est debout en l'honneur de son très beau conte. Le cinéaste remercie le Dieu du cinéma, détaille ses longues gratitudes. Il n'était pas attendu. Son film est curieux, ambitieux et tourné principalement en post-production. C'est un projet improbable et impossible que Lee a su mener à bien.

Jean Dujardin est de retour après son triomphe de l'année dernière. Il rêve de devenir une meilleure actrice. Il a l'opportunité d'en féliciter une. C'est Jennifer Lawrence qui aura ce privilège. Elle est le joyau et l'atout maitre de Happiness Therapy. Elle tombe en montant les marches de la scène, militant pour le féminisme et la fin des robes longues... La reine Meryl Streep va ensuite accueillir le meilleur acteur. Comme tout le monde s'y attendait, le génial Daniel Day Lewis est tout désigné (malgré l'excellence de ses collègues tous absolument exceptionnels). Car oui, c'est un maitre que voilà. Sec et grisonnant, le sourire humble, il s'avance, s'étonnant encore de sa bonne fortune. Il plaisante en disant qu'il aurait pu jouer Margaret Thatcher et affirme que Spielberg avait choisi Meryl Streep pour son Lincoln. On s'esclaffe. Il évoque la versatilité de son épouse qui a vécu auprès de tant de personnages. Le meilleur discours de la soirée.


Jack Nicholson le légendaire vient conclure la nuit. Que ça fait plaisir de le voir! Il est à la hauteur de sa réputation malicieuse et il est secondé en vidéo par Michelle Obama. Un pays qui embrasse à ce point sa culture jusqu'au sommet de l'état demeure un exemple exceptionnel. C'est la première dame qui félicite Argo et l'appelle à devenir le meilleur film de l'année. Ben Affleck  semble secoué. Clooney et les autres producteurs sont sur scène. Affleck bafouille à toute vitesse et rape quasiment ses remerciements. Il aime à peu près le monde entier et le manifeste avec une euphorie communicative. C'est manifestement le couronnement de sa carrière, il l'accueille avec la jubilation requise, jusqu'au sanglot étouffé qui l'empêche de finir sa dernière phrase.

Le palmarès est assez beau. La nuit fut longue. Et le cinéma américain est tout de même sacrément noble, puisque lui, au moins, sait encore susciter les passions. Et justifier les insomnies.

L'aube vient atténuer doucement les derniers feux de ma nuit américaine.

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