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Cloud Atlas: la cartographie d'un cinéma


Lâcher prise.

Autour de moi bruissait la rumeur et s’affrontaient les cinéphiles. Certains criant au génie, d’autres à l’exercice de style tiré par les cheveux. Et moi qui attendais au milieu, de découvrir ce Cloud Atlas signé de Andy et Lana Wachowski, que j’admire depuis Matrix, ici secondés par Tom Tykwer (réalisateur entre autres de l’excellent Cours, Lola, cours, ou de la superbe adaptation d’un best seller incontournable, Le Parfum). C'est un dimanche cotonneux et gris, encore embué par la migraine du samedi soir . Une salle de cinéma bondée. Un voisin ruminant son pop corn, très bruyant qui réagit trop fort à chaque chose qu’il voit sur l’écran, tentant de m’apostropher, sans succès.


Je suis prévenu, l’expérience est dense, protéiforme et profonde. Il me faut m’y consacrer totalement. Comme on s’abandonne à la  musique classique, comme on s’aventure dans l’inconnu d’un opéra ou d’une peinture abstraite. Un sentiment mêlé de fébrilité et de curiosité. Une amie me disait l’autre jour que je ne pourrais qu’adorer. Elle a achevé de me convaincre de sortir de ma grotte. Grand bien lui en a pris. 

Car oui, dès les premières images, j'ai été happé par l’audace du film, sa narration d’une ambition inédite qui mélange les époques, les personnages et les contextes. Pas moins de six styles qui se font écho avec une cohérence qui se révèle au fur et à mesure. Au début, on est largués. Comme au début de 2001, Odyssée de l’espace. On a peur d’être totalement hors du coup. On est témoins du suicide étrange d’un musicien déçu dans un vingtième siècle trouble. On se retrouve dans le bateau négrier où un homme veut affranchir l’un des esclaves qu’il voit flageller. On est plongés dans un futur énigmatique où un clone se rebelle. On renoue avec l'ambiance paranoïaque des films politiques des années 70 où une journaliste enquête. On s'amuse de l’épisode contemporain et totalement barré avec ce vieil homme piégé dans un hospice. On aboutit à ce futur d’après l’apocalypse où les hommes sont devenus traqués par les cannibales et parlent un jargon étrange. Patchwork déroutant d’abord. Mais d’une force d'attraction peu commune. Traversé par un grand souffle. Une véritable fresque nietzschéenne. 



On passe la première heure à s’accrocher, désarçonnés, déconcertés, car tout cela échappe à l’habitude. Il faut se convertir à l’ordre de ce récit complètement éclaté. Renoncer à rationaliser au sens classique, à raconter l’histoire. Car tout se mêle. Et c’est d’abord au spectateur de trouver le fil rouge, comme dans les meilleurs opus de David Lynch.

On dépasse l’œuvre de références. Même si elle en est pétrie. Même si elle se réclame de tous les styles qu’elle emprunte (les reconstitutions fastueuses de Steven Spielberg, l’engagement et la sobriété de Sidney Lumet, l’élégance feutrée de James Ivory, l’ambition esthétique de Blade Runner, les temps apocalyptiques qui m’ont fait songer à ce roman totalement fou de Will Self, le Livre de Dave). Mais on ne passe pas son temps à cocher les cases, à relever les clins d’œil. On est emportés. On ne sait trop comment. Par une mécanique d’une efficacité redoutable qui n’est pas sans rappeler celle des meilleures séries télé. On quitte un univers à un rebondissement pour renouer avec un autre, que l’on reprend au même degré d’intensité.



C’est un film qui fonctionne sur l’impression qu’il donne. On a toujours envie de le suivre, haletants, avec la peur d’en manquer une miette, la crainte d’en sortir. Plus on avance, plus on est pris. Car ce qui paraissait au départ un brin nébuleux se resserre, et chacun des segments –qui aurait fort bien pu être un bon film à lui-seul- devient également enthousiasmant. J’ai vu déplorer des inégalités, des baisses de rythme. Au contraire, j’ai assisté à un crescendo permanent.

L’analogie la plus juste à faire avec ce film est musicale. Son titre est d’abord celui d’un morceau qui accompagne chacune des parties d’une manière différente. Et peu à peu, comme au sein d’une symphonie, on retrouve des mesures, des leitmotiv, des motifs. Les mouvements d’abord très hétéroclites finissent par se rejoindre dans un grand unisson et conquièrent une grande harmonie. Ce qu’on ressent est très voisin de ce qu’on traverse quand on écoute avec recueillement une symphonie de Beethoven, un Opéra. Cet au delà des mots.

Ainsi, c’est pure vanité de ma part d’essayer de traduire tout ça de manière articulée. Car il s’agit avant tout de sensations. Et d’un envoûtement. De quelque chose qui échappe à notre entendement, à notre analyse. Je ne saurais dire que j’ai compris tous les aspects de l’intrigue. Je sais juste que ça m’a embarqué.



Tout est beau. L’ambiance de chaque époque n’a rien de superficiel. On y est et on ne relève pas les artifices. Les mêmes acteurs, grimés parfois jusqu’à être méconnaissables reviennent dans la peau de différents personnages, tout au long du film. On admire le tour de force. On redécouvre la virtuosité de Tom Hanks, l’intensité, l'engagement et la beauté de Halle Berry, on est surpris par la versatilité de Hugh Grant (hors de ses repères habituels).

A travers les cinq siècles que nous fait parcourir l’histoire, on se convertit à une forme de cinéma généreux, audacieux, unique et transgenre qui s’invente sous nos yeux. Et les Wachowski reprennent une importance et une ampleur que je ne leur avais pas connue depuis le Matrix originel. Ils réinventent leur medium et en explorent des possibilités nouvelles. Pourtant point de 3D. Juste une maitrise d’écriture et de mise en scène absolument estomaquante. Jamais ils ne vous lâchent, et pourtant ils en exigent beaucoup.

Les cinéastes bousculent le monde connu. Et les frontières entre les arts. J’ai beaucoup songé à la peinture, à ce qu’on peut éprouver dans un musée d’art moderne. D’abord interdits, interloqués, puis sortis de nos gonds, convertis, fascinés, par une forme nouvelle que nos œillères et nos certitudes nous empêchaient de voir. Aller voir Cloud Atlas, c’est découvrir une merveille insoupçonnée. Et une expérience nouvelle. Une vertigineuse grammaire.


Il y a aussi cet aspect mystique, qui, personnellement me touche et me parle, mais qu’on range par paresse sous l’étiquette « new age ». Evidemment, on songe à la réincarnation, aux destins qui se répondent dans la structure même du film. Aux thématiques métaphysiques qu’il développe : l’émancipation, les origines du sacré, la nécessité de se libérer des croyances trop étroites dans lesquelles nous enferment toutes les sociétés. Je ne vois là rien de méprisable ou de "facile". Et c’est surtout d’une grande cohérence formelle, ces profondes réflexions se traduisent directement à l’écran, au cœur même de ce dont on est témoin. Et ça vous accompagne tout du long, ça vous envahit petit à petit, jusqu’à ce que vous vous débarrassiez de vos idées reçues et de votre résistance, pour simplement vous abandonner à ce que vous voyez, à ce que vous ressentez. Sans chercher beaucoup plus loin.

J’en vois déjà disséquer, tenter de comprendre, d’analyser, de faire rentrer tout ça dans des cases bien définies, bien bornées. On peut. Mais je n’en ai vraiment pas envie car c’est passer à côté de tout l’intérêt de cette œuvre étrange, dense et multiple.

Ici toutes les limites sont faites pour être dépassées.
Et c’est réconfortant de voir des artistes encore oser ça.
De voir un projet d’une telle intelligence, proposé au public.

Dans la salle, une rareté : personne n’est sorti. Le silence était total. Ça réagissait fort. Ça riait parfois, ça retenait son souffle. On était traversés de murmures surpris.

Et mon voisin expressif a dans l’ensemble fermé sa gueule.

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