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David Bowie: The Next Day

Le grand frisson il y a quelques semaines. Celui de retrouver une voix, muette depuis dix ans. Celle d'un grand compagnon d'existence, découvert pourtant sur le tard, à la sortie de son album Outside, quelque part en 1995. Pendant des années ensuite, j'ai crapahuté dans l'univers de ce beau monstre, un tantinet effrayant tant il était polymorphe. J'ai croisé Ziggy Stardust et ses araignées martiennes, j'ai connu le Thin White Duke, la Soul revitalisée d'une jeunesse américaine, cette manière "fashion" d'intégrer le funk. J'ai découvert ensuite auprès de lui les rivages de la Techno avec Earthling. Toujours changeant, toujours insaisissable et toujours lui-même, jusqu'à ses dérives dans la variété putassière de "Let's Dance". J'ai voulu être un héros, juste le temps d'un jour, grâce à lui.

Pendant longtemps il revenait dans mes enceintes comme une énigme jamais vraiment résolue, une obsession sans cesse renouvelée. Je me suis ébahi de son élégance un soir de 2003 à Bercy. Et puis, plus rien. David Bowie s'était éclipsé soudainement, comme il était apparu. Les pires rumeurs ont couru. On le disait malade, condamné. On a fini par se résoudre à le qualifier de retraité, à le mettre hors-jeu. En grand secret, il préparait son retour. L'annonce de The Next day, son nouvel opus est tombé comme une surprise étincelante sur le monde culturel il y a peu. Preuve que même en nos temps exhibitionnistes, il en est qui savent encore préserver leur mystère.


Même la pochette est énigmatique, reprenant celle du légendaire Heroes, mais remplaçant le visage du grand homme par un grand carré vierge. L'ancien titre est biffé, comme s'il fallait assumer le passé tout en le reniant, faire de la place à l'avenir. Tout l'album tient dans cette apparente contradiction. J'ai découvert les deux premiers titres, à travers leurs clips très différents, dès qu'ils ont été rendus publics. Pourtant, au moment de lancer l'album, j'ai un peu envie de prolonger le silence et la fébrilité de l'attente, quand l'ensemble est encore inconnu. Mais Itunes le propose à l'écoute en streaming. La proposition est trop tentante pour n'y point succomber.

Des guitares tonitruantes s'élèvent. Je me souviens de ses incursions rageuses au début des années 90 avec son groupe éphémère Tin Machine. La voix rappelle davantage l'époque de Scary Monsters. C'est la chanson inaugurale qui donne son titre à l'album. C'est d'une grande énergie. Une grande allégresse, une légèreté inattendue. Au refrain explosent des choeurs pleins d'ardeur. c'est quelque chose comme un rire libérateur aussi qui vient briser malicieusement un trop long silence. Un morceau un peu parodique et malicieux venant célébrer un retour en fanfare.



Cette malice se confirme avec "Dirty Boys" et sa rythmique cuivrée, un peu à la madness, ou la musique d'un film de Kusturica. Des guitares discordantes en guise de ponctuation et une voix, mélancolique et voilée, viennent contredire cette impression première. La farce lente évolue, comme un poème surréaliste, de ces cadavres exquis dont Bowie a usé parfois pour écrire. Le refrain vient ajouter une couche encore différente, un crescendo harmonieux. Ce morceau ressemble à un collage. Et Bowie use de ses riches facettes, et vous emporte dans ses influences hétéroclites, qu'il est le seul alchimiste à savoir concilier.

J'ai adoré "The Stars are out tonight", et son rock décomplexé qui reprend la meilleure veine que son précédent album, Reality. Mais ici, on ressent l'urgence, une production plus riche, plus ambitieuse (les lignes de violons mélancoliques en toile de fond à ce déchainement). Et toujours un souffle haletant qui vous emporte, dans un vertige décadent et irrésistible. De nouveau, on n'est pas dans une dimension unique. La chanson se développe et s'enrichit, à la manière d'un morceau classique. La générosité de ce génie de la Pop music n'a jamais été aussi évidente. Il y a tant à entendre, et une telle envie de danser que l'on finit la chanson, presque saturé d'enthousiasme.



Un orgue gothique vient se poser sur une batterie New wave.  L'entrée en matière de "Love is lost" précipite de nouveau à la découverte d'un autre monde. Et toujours ces chansons qui se déploient. Des paroles de film d'horreur à l'heure sombre, une guitare qui pleure et pose ses lamentations. La peur toujours là, malgré une vie nouvelle. Sous-entendu lugubre. De nouveau au refrain, s'élève un somptueux choeur aux accents d'opéra. Guitare noyée dans son écho, orchestration sublime. L'orgue revient, lancinant comme une blessure,. Il y a une dimension spectaculaire à la tristesse dépeinte ici. Bowie enchaine des chansons qui ressemblent à des secrets qui, quand ils sont révélés, explosent et envahissent l'univers. C'est tout simplement somptueux.

"Where are we now" était le premier titre à filtrer, celui par lequel cet album a admis son existence. Morceau de nostalgie, évoquant de sa période berlinoise, égrenant les lieux d'une voix douce, triste et chevrottante. Monument de souvenir. Comme on en a l'habitude avec l'immense David, cela s'achève dans la puissance d'un crescendo , quand il sort du murmure et réaffirme l'avenir et l'espoir qu'il porte. Défi au temps qui passe. On retrouve la maturité du très beau Heathen.



"Valentine's day", une ballade presque parodique, naïve et rétro, une atmosphère très sixties. Le chanteur prend la tonalité juvénile qu'il adopte parfois. Cela ressemble à la ronde chorégraphique et fantomatique d'un bal de promo. "If you can see me" reprend le fil de ces compositions amples et fiévreuses, avec à l'amorce les cris d'une femme (la belle voix de Gail Ann Dorsey, sa bassiste depuis des années, que l'on entend souvent également dans les choeurs). On ressent encore cette urgence, sombre et inquiète qui teinte beaucoup de ces nouvelles fulgurances. C'est baroque, effrayant, symphonique, audacieux comme ces cordes stridentes qui constituent la pulsation de ce beau moment.

"I'd rather be high" m'a rappelé un peu Aladdin Sane et son rock précieux, mais toujours ces ruptures de tons, ces choeurs majestueux, ces harmonies vocales vertigineuses et ces lignes de guitares aeriennes qui sont les enluminures de ce Next Day... Ce qui surprend et se confirme, c'est l'emphase de Bowie, cette manière d'évoluer dans tous les styles, d'alterner différentes ambiances, différentes couleurs... Maitrise rare et extatique. Il est en liberté et vole en effet très haut. Plusieurs fois j'ai songé à cet artiste total qu'il a souvent été, et notamment à sa reprise du "Alabama song" de Bertolt Brecht. Il est un érudit musical dont l'inspiration n'a dédaigné aucune influence. Il en fait, une fois de plus, la démonstration éclatante.

"Boss of me" confirme une chose: les guitares électriques sont à l'honneur. Mais jamais elles ne sont utilisées comme seul argument à l'énergie. Les voix sont riches et artistement mêlées. Celle de Bowie n'a pas été aussi charismatique et riche depuis très longtemps. Comme si au fur et à mesure de l'album, il l'enrichissait d'un nouveau sentiment, d'une nouvelle expression. Une autre chose se confirme: les cuivres qui, comme dans Black Tie White Noise, se joignent régulièrement à la section rythmique.


"Dancing out in space" renoue avec cette simplicité, ce côté irrésistible qui fait toute la grandeur du légendaire "Heroes". Une batterie, une ligne de basse, un leitmotiv de guitare. Et ces vocalises précieuses et étudiées que Bowie a perfectionnées depuis longtemps et qui structurent ici plus que jamais sa musique. Et derrière cet aspect direct et entrainant, des tonalités absolument inattendues, qui prennent par surprise. Il ose l'étrangeté pour que, peu à peu, elle s'impose comme l'essentiel. Avec un malin plaisir.

"How does the grass grow" est marqué par un refrain qu'il fredonne, comme un garnement. Entre la new wave et la furie du rock, c'est une alliance de contraires incroyablement cohérente et élégante. C'est un costume dépareillé qui formerait un tout étrange et beau. Jusqu'à risquer la cacophonie et la rendre belle, gracieuse, onirique, un brin ironique. Jusqu'à ce que tout trouve son sens.

Intro à la Rolling stones sur "(you will) Set the world on fire". Parfois un clin d'oeil orientalisant et surtout un refrain qui emporte comme un torrent de fureur. Car il y a dans cet album extrêmement riche une vigueur impressionnante. Chaque mélodie semble être un manifeste. Cela monte en puissance comme un orgasme, emporte comme un tourbillon. Et c'est tout simplement irrésistible. On a envie de danser comme des fous-furieux.

"You feel so lonely you could die"... Allusion transparente d'un roi à un autre. Mélancolie pudique. Une chanson qui raconte une errance solitaire, un personnage qui s'est coupé des siens. Et une valse trompeuse pour accompagner cette détresse. On aboutit à un refrain d'une tristesse majuscule avec une voix qui crie presque de chagrin, au sein d'une chanson presque nonchalante, une ballade classique et rétro qui finit par tutoyer la spiritualité d'un gospel. On songe aux explorations passées du roi David... on songe à l'oraison funèbre d'un "Rock n roll suicide". Majestueux oxymore.


"Heat" vient distiller son ensorcellement final. L'inquiétude d'un coeur qui bat. Une basse qui se tord. La voix est grave et caverneuse. C'est la fin d'un monde et d'un périple. la guitare sèche s'impose peu à peu. Complainte glauque. Sentiments mêlés et malaise de cet homme qui se demande qui il est. Ambiance faulknerienne et ténébreuse. Des violons accompagnent l'hystérie et déchirent cette nuit qui tombe. Fondu en noir.

Je ne m'attendais pas à cette cathédrale. Je ne m'attendais pas à cette énergie protéiforme, à cette allégeance vibrante au rock, à ces dissonances. Je me suis surpris à avoir envie de pousser le volume à fond ainsi qu'on était invités à le faire aux temps antédiluviens du glorieux Ziggy Stardust. Le Phoenix a connu une énième renaissance. Et comme toujours on ne le reconnait pas. Il y a en lui quelqu'un qui assume chacune de ses vies antérieures. Mais ce merveilleux come-back n'invoque aucun droit d'inventaire.

Car au fond, davantage que de dresser son bilan, d'énumérer ses anciens masques, il importe avant tout à David Bowie de s'en créer de nouveaux, comme le grand créateur qu'il est.

Toujours tendu vers un beau lendemain.

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