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Marie Cherrier à la Scène du Canal


Marie Cherrier… ce blog, c'est un peu, en filigrane, l'histoire de ma découverte et de mon admiration pour son travail. Je suis solitaire et timide, me qualifiant volontiers d'"homme de l'ombre", et m'y sentant bien, un peu comme le disait Georges Moustaki. Mais pour elle, une nouvelle fois, j'en suis sorti. Nous avons gardé le contact au fil des mois, au rythme des quelques mots que je lui envoyais parfois, pour lui adresser une pensée. Ce fut le cas à la sortie du clip de "T'es où", extrait de son dernier album Billie, complainte engagée où elle est seule à l'accordéon. Je m'en suis ému, pour la simple raison que je ne l'avais jamais vue en concert et que sa présence, même par le prisme de la vidéo, m'impressionne. Elle m'a répondu avec la gentillesse et la générosité qui lui est propre, m'ouvrant grand les portes de son concert du 4 Juin à la scène du Canal à Paris. La première officielle du spectacle de Billie, après quelques apparitions, notamment aux Trois Baudets. L'occasion aussi pour moi de rencontrer Michael Désir, le compositeur et producteur de son album.



J'ai un projet en tête, dès lors. Ecrire l'histoire de cette journée à la première personne. Comme à l'époque des grands articles de rock, du genre de ceux que l'on peut voir dans Presque Célèbre. Marie en accepte l'idée. Je me lance, dans ce grand inconnu, ce nouveau monde dont j'allais grâce à elle aborder les rivages.

J'étais fébrile ce jour-là. Vraiment dans mes petits souliers. C'était un vieux rêve: voir comment on fait un concert, comment on s'y prépare. Et de plus, celui de quelqu'un que j'admire profondément. Le soleil était haut. J'y étais indifférent. Je me repassais les disques inlassablement depuis quelques jours, préparais des questions alambiquées dont je savais déjà pertinemment qu'elles seraient rendues caduques par l'expérience. J'allais vivre au présent, devoir être attentif à tout. Nous partons avec mon père comme fidèle compagnon de mes pérégrinations. Nous oublions l'appareil photo. Nous revenons sur nos pas. Nous affrontons les bouchons aux abords de Paris qui mettent à l'épreuve ma phobie des retards. On arrive sur les rives du Canal Saint-Martin, bordé de badauds qui lézardent en carence de lumière. J'allais de mon côté en faire le plein, mais d'une autre manière.


Nous pénétrons dans un grand bâtiment rouge, à l'aspect austère et scolaire. L'ascenseur est HS. Je me lève de mon fauteuil roulant, je m'agrippe à la rampe d'un petit escalier barré d'un cordon rouge.  De la porte du bas s'échappe une rumeur. Un murmure d'accords où je reconnais déjà « La Cavale ». Je suis conscient à l'extrême du moment où je pousse la porte. Le son qui s'amplifie. La batterie tranchante, les guitares qui s'affutent, la basse qui fait vibrer. Les sièges sont vides. Les techniciens s'affairent au fond, près d'une console aux mille boutons. Sur scène, Marie Cherrier est là, en tenue décontractée et en jeans, guitare électrique en bandoulière. Elle m'adresse un sourire, finit le morceau et vient nous saluer. Juste avant c'est Michael Désir, un gaillard immense, qui me félicite pour mes écrits et veut que je lui écrive des textes de chansons… Je suis flatté mais très incrédule. Lui pourtant s'obstine à être sérieux, et je n'ai pas vraiment le gabarit pour lui résister. La rencontre est chaleureuse. Marie? Marie, je l'avais quittée à la sortie d'un café à la fin de notre première interview. Et j'ai l'impression que l'histoire se continue précisément là où on s'était arrêtés. Le même respect, la même timidité et la même admiration d’un côté, sa gentillesse et son humanité constante de l’autre. Celle de quelqu'un qui ne toise pas ceux qui l'approchent, qui ne se fout pas de son public, ou de ceux qui veulent la rencontrer.

Je me sens dans la peau d'un fan qui a eu son accès backstage. C'est sans doute ce que je suis et je peux l'assumer. Je me fais le plus discret possible. Je vais me caler dans un coin, un peu à l'écart de la console, objet de toutes les attentions de cet après-midi. J'assiste à la balance. A la concentration et à la précision que l'exercice exige. On joue des bouts de chansons, on règle le son de la batterie, le niveau de chacun. Je songe à ce tournage de cinéma où je me trouvais samedi dernier (dont je parlerai bientôt). J'y retrouve la même passion, le même investissement. Je reviens beaucoup sur l'insouciance qui est la mienne quand je pénètre dans une salle de concert. Je mesure le travail, exténuant, qu'il y a derrière. La chance est immense de pouvoir témoigner de cela. C'est un peu comme la discipline à laquelle les danseurs étoile s'astreignent, pour que leurs efforts paraissent invisibles. Et puis il y a ces inestimables moments. Ces chansons jouées en entier, certaines inédites et superbes, des surprises qu'elle prépare pour le soir. Je regarde tout cela fasciné, avec cette équipe soudée que Marie a la chance d'avoir autour d'elle. Je prends tout. Nous avions prévu une interview. Au bout de la répétition, alors que le concert est imminent, Marie vient vers moi pour me dire qu'on la fera après. Même si, en mon for intérieur, je sais après l'avoir vue travailler, et encore davantage après le spectacle, que je n'aurais guère plus que des applaudissements à lui adresser et que la conversation que j'avais préméditée paraitra bien légère.

Je me place au premier rang. C'est une responsabilité de s’y trouver. On est sous le nez de l'artiste, c'est une intimité assez déroutante, parce qu'on a l'impression d'être seuls avec lui. Sans le repli réconfortant de la foule et de la pénombre qui rend les enthousiasmes anonymes. On a mis, presque en catastrophe juste avant, la musique d'ambiance qui rythme l'attente. Et puis la salle se comble et la réalité change. Ils sont plus d'une centaine à être venus là pour découvrir Billie. Et là, j'assiste à la métamorphose quand le noir se fait. Les premiers accords de "Comme tu m'vois". Les musiciens arrivent, silhouettes noires en fond de scène. Et puis c'est au tour de Marie, absolument radieuse, avec un grand sourire qui exulte. Elle a une petite jupe noire et dentelée, courte devant, longue derrière, mi-femme fatale mi-bohémienne. De longues bottes aux pieds. Et là, on voit une sorte d'alchimie étrange. 



La jeune femme réservée, un peu retenue et fatiguée pendant les balances, de son propre aveu, est souveraine. En fait, ce magnétisme est rare. Des gens prennent la lumière, vous agrippent à leurs mots, vous emportent l'âme dans un souffle, par leur intensité. Et cette énergie rageuse, ce regard qui change. On le concentre sur elle. Et même si j'ai pu l'approcher un peu, c'est ainsi que je la découvre véritablement. Cette jubilation à être là, à rendre le spectacle profond, vivant, intense, presque charnel, engagé. Exigeant. A l'image de cette chanson. L'entrée en scène est pour elle une libération davantage qu'une appréhension. ça se sent fort. Elle ouvre son monde. Libère sa parole. Entraine dans sa cavale. Comme je l'ai écrit à notre première rencontre, je sens que je ne pourrai faire autrement que de la suivre.

Si elle donne chair et densité à Billie, elle n'en dénie pas moins ses compositions plus anciennes. Elle a ressenti de l'allégresse à les intégrer à ce nouvel univers, à les fondre dedans comme des évidences. Ainsi, c'est avec délice que l'on bat la cadence du "Marchand d'Froufrous", que l'on se joint avec légèreté au refrain de "Paysage perdu". Parfois on les redécouvre alors qu'on croyait si bien les connaitre. Cela sera le cas de cette très belle version du "Temps des noyaux", seule au piano, d'une émotion palpable, sublime. Parce qu'elle l'introduit, comme elle le fait souvent entre les chansons, pour convier dans ses intentions et développer ses engagements. Ici, elle parle des guerres que l'on ne voit plus, parce qu'on les fait sous d'autres latitudes et plus sur nos seuils. C'est véritablement poignant. Elle n'a plus cette sorte de "suffisance" de ses tous débuts où elle considérait que les chansons se suffisaient à elles-mêmes et que le public pouvait en saisir la portée seul. Là, elle vous prend la main à chaque fois, les met en scène, vous investit, vous concerne. C'est cet engagement du public, cette invitation permanente à la suivre que je retiens. Jamais elle ne vous lâche. Jamais elle-même ne se relâche. Et on a le sentiment, à chaque chanson, d'explorer une émotion profonde et cathartique. Elle a travaillé un peu cette capacité de "savoir raconter ses chansons", auprès de Michael Désir.



Maladroitement, je lui ai dit par la suite, que j'ai été hypnotisé. Elle s'en est amusée. Mais en vérité, c'est cette perte de conscience de soi que l'on cherche quand on va voir un concert. N'importe lequel. Cet oubli qui est plus fort et plus riche que n'importe quel disque. Ce sentiment d'assister à quelque chose d'assez extraordinaire. Le sentiment de se prendre une claque. Et malgré les répétitions, malgré le fait d'en avoir recueilli les prémisses, je ne m'attendais pas à cette intensité. Parce que je connais bien ses disques et Billie en particulier. Parce que, benoitement, je me disais que je connaissais ses intentions. Pourtant quand commence l'intro de "J'm'appelle Billie", à l'accordéon, elle s'est hissée à la hauteur du personnage qu'elle a créé, de sa fureur, de sa beauté, de son impérieux besoin de s'exprimer. Elle est toujours entourée des peintures qu'elle a réalisées elle-même pendant ses deux ans et demi de gestation, quand elle ressentait la nécessité de s'exprimer, autrement que par l'écriture. Elle a planté solidement ce décor, cet univers dont on sent qu'il est grand, qu'il lui permet de sortir de ses réserves, et d'aller défendre ses chansons avec force. Elle a sans cesse le courage et l'élan d'un abordage.

Car oui… Marie Cherrier a des moments purement Rock. De ceux qui me faisaient m'exclamer à la découverte de Billie, "mais, elle me donne envie de danser comme un dingue". C'est particulièrement sensible avec les morceaux électriques comme "Scotch" ou tourmentés comme "Gouache Story". Il y a là l'urgence de la grâce que le live met en valeur. "Rencontrer Marie Cherrier à l'époque de Billie, c'est céder la force d'une tempête", avais-je écrit je crois. Au milieu de « Billie Brouillard », cette pensée m'est revenue avec force. J'ai également gouté fort à la mélancolie, l'espérance inquiète et ce beau point d'interrogation que figure "Lou pour la suite".

Et puis il y eut de belles surprises… Cette chanson écrite il y a très longtemps où la figure des filles de joie revenait souvent sous sa plume ("Nana", comme le roman de Zola), au piano. Il y a surtout ces superbes morceaux inédits qu'elle a écrits pendant Billie mais qui n'entraient pas dans son concept. Elle les enregistrera bientôt ou en fera des clips. "L'hiver s'en fout", belle chanson d'amour et parenthèse de douceur à la guitare acoustique qu'elle offre en rappel. "L'Odyssée", voyage homérique sur une mer déchainée, plus électrique. Et pour finir, se perdre dans cet océan de sensations, se retrouver dans l'eau claire pour de bon, à nager avec "les Baleines".



Marie s'éclipse et va rencontrer son public. Sur la scène, on s'affaire, pour débrancher la forêt de câbles, ranger les pieds de micros, les instruments dans leur étui, les guitares dans leur housse. Michael Desir s'approche de moi et me demande ce que j'en ai pensé, avec cet air intense qu'il met à toutes ses phrases. Je lui réponds "Qu'est-ce qu'elle dégage!". A vrai dire, je suis à court de mots. Je jette sans cesse des regards nerveux aux questions que j'avais préparées. Je finis par les envoyer au diable, tant elles ne traduisent rien de ce que je viens de vivre et de ressentir. Marie revient vers moi, malgré la fatigue, et m'accorde une quinzaine de minutes. Me livre ce ressenti et ces informations dont j'ai parsemé ce texte.

Si l'occasion vous est donnée de croiser le chemin de Billie, accordez-vous cette odyssée. La chance de rencontrer une jeune artiste investie, Marie Cherrier, à l'intégrité rare, dont l'authenticité -qualité qui court de moins en moins les rues - et le charisme vous transporteront. A mille lieues des produits préfabriqués dont nous gavent les radios ou les télés. J'ai vu un spectacle véritablement vivant, avec des gens qui ont cette vocation, cette ambition, ce feu sacré chevillé au corps. Et dont il est urgent de reconnaitre la valeur en nos temps où tout est formaté.

Merci (et le mot est faible) à Marie Cherrier et à toute son équipe.

Plus d'infos (notamment concernant les dates de concerts) sur www.mariecherrier.com

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