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Une journée au Club Combat d’Alexandre Berger


Cinéphage depuis des lustres, journaliste ciné ou quelque chose d’approchant pendant un moment, j’ai été heureux quand mon ami Alex a tourné ses premiers court-métrages, toujours admiratif de son travail, un peu décalé, un peu malicieux et tendre, à son image. Il a gagné il y a peu le  "concours Challenge Sony-Le Repaire", grâce à l’un d’entre eux. Nous nous étions revus auparavant à la sortie d’un théâtre dans un resto où il m’avait parlé de ses projets de cinéma. Je lui ai dit mon admiration de le voir les concrétiser, mon intérêt aussi bien réel. Car malgré ma passion cinéphile, les cercles d’amis artistiques par lesquels nous nous sommes rencontrés, je n’ai jamais eu l’expérience d’une journée de tournage, ni ressenti l’ambiance d’un plateau. Il m’avait promis qu’à la première occasion, il me la ferait partager. Et au cœur du tournage de son prochain court, intitulé Club Combat, il a tenu parole avec la générosité qui le caractérise.



J’arrive en fin d’après-midi sur le tournage. Il m’avait juste indiqué l'endroit, Fiap Jean Monnet dans le 14ème, que je connaissais déjà pour y avoir vu Traversées, la pièce. Lieu de culture agréable et cosmopolite. Son assistant réalisateur, prénommé comme moi (le salut a eu quelque chose de comique), m’invite à le suivre sur le plateau. Ascenseur niveau -1. Chemins de traverse et portes dérobées. On débouche sur un petit parking. Déjà sur le sol courent de nombreux câbles dans lesquels mes roues butent. Au loin j’entends des rires. On vient de boucler une scène. Je passe sans le savoir à côté de l’endroit où on maquille les acteurs, attiré vers cet ilot de lumière étrange et intense que les projecteurs distillent. On me regarde avec curiosité. Je ne sais pas trop comment me présenter. « Ami d’Alex » me paraît judicieux. Même si lui même m’auréolera plus tard du titre ronflant –et un tantinet exagéré- « d’écrivain et journaliste du Monde ».

On m’installe derrière le combo. Je vois une série de rushs, des coups de pied sautés devant lesquels je ne peux réprimer un sourire qui ne me quittera jamais. Or, à ce stade, je ne sais pas s’il faut rire. Alex ne m’a encore rien dit du sujet de son film, j’arrive comme un cheveu sur la soupe. Il me dit « Je te fais le Pitch : c’est un mec (campé par Slimane Yefsah) qui veut monter son Fight Club. Sauf que rien ne se passe comme il avait prévu ». Et là je saisis l’univers, l’idée me plait. Je glane d’autres infos : certains ne veulent pas se battre, d’autres un peu trop, sans en avoir forcément les capacités, ou se prennent tous les gnons en bons souffre-douleurs.


CLUB COMBAT - TEASER from L.103 on Vimeo.

Je me mets dans un coin, un peu sur la réserve, dans la hantise de déranger la prochaine scène qui se prépare. J’ouvre grand les yeux et reviens sur pas mal d’idées reçues. J’ai beaucoup entendu parler de l’attente sur les tournages. Et en spectateur privilégié du processus, je m’aperçois qu’elle n’a rien de désœuvrée. Les acteurs se préparent, prennent leurs marques. On prépare le plan large. Bertrand Noel s’affaire à ses lumières, on vérifie le planning et l’ordre des scènes, je suis à côté de la scripte qui s'assure de la continuité et de la cohérence. Les combats se règlent un peu à l’écart. Marc Quetel, un grand gaillard passionné d’arts martiaux et les pratiquant depuis 18 ans donne ses recommandations aux comédiens attentifs. Ce parking est une grande ruche où chacun s’affaire, conscient de la tâche qui lui est assignée dans ce grand labyrinthe dont je perce peu à peu le mystère. J’avais peur d’être perdu au milieu de tout ça, de prendre le train en marche. Et pourtant je comprends. Un peu confusément d’abord, mais ce chaos est millimétré, resserré, organisé, avec Alexandre Berger comme capitaine. Voilà : un plateau, c’est un bateau pirate dont je découvre peu à peu l’équipage. Avec une curiosité insatiable, timide, mais presque enfantine.

Les choses sont en place. On dit « Moteur » (on ne le crie pas dans un porte-voix). On dit « Action ». Deux aspirants combattants s’agitent, face à face, frappant dans le vide, esquissant des coups de pieds sans oser les donner, renâclant sans cesse à l’attaque. Slimane les observe en arrière plan, investi puis énervé. Il les saisit par la nuque et les enjoint, plaquant leurs fronts l’un contre l’autre, à y mettre plus d’ardeur, les motivant d’un « il a insulté ta mère ! ». Les pugilistes pieds niquelés commencent à échanger des gifles sans conviction, puis un peu plus fort, jusqu’à ce que l’un se rue comme un taureau sur l’autre. J’étouffe mon rire. J’ai la hantise dès ce moment de gâcher une prise en me marrant. Alex aussi puisqu’il rit de son mauvais coup un peu trop tôt avant de signaler « Coupez ! ».


Il m’a placé près du combo, sans que je lui demande, à une place assez royale. Je regarde tout cela avec ardeur. Même si je suis tellement admiratif des comédiens que je ne ferais systématiquement qu’une prise ou deux. Je suis une groupie. Lui est cinéaste. Et sait qu’il faut les multiplier un peu plus, ne serait-ce que pour trouver le rythme, insérer au besoin de nouvelles idées que lui aura soufflé le feu de l’action. La précision de son œil me sidère (moi qui suis par nature beaucoup plus brouillon). Je m’aperçois que je serais un bien piètre metteur en scène. Je m’attendais à ce qu’il y ait de la monotonie dans la répétition des prises, de la lassitude. Et c’est tout le contraire qui se produit. Encore une idée reçue qui saute. Cela fait partie intégrante du processus créatif. Il faut multiplier les nuances. On tourne les gros plans, les réactions, les contre-champs. Et à chaque fois cela éclaire la scène d’une lumière différente (au sens propre comme au figuré).

Lorsque celle-ci est dans la boite et qu’il y a un temps de pause, le temps de mettre en place le plan suivant, j’échange quelques mots avec le réalisateur, dont je sens qu’il peut me consacrer quelques minutes. Mes questions sont bateau par rapport à ce que je viens de ressentir et je les trouve d’une banalité affligeante. Mais ce projet est une surprise pour moi, son sujet également, je savais qu’Alexandre était parti sur autre chose. Il me dit qu’à la suite du concours, et profitant du matériel que cela lui a permis d’utiliser (de très belles caméras), il a discuté avec son pote Nico, celui là même qui m’a accueilli à l’entrée, de son envie de faire une comédie. Et cette idée de faire un Fight Club version loser lui plaisait bien… il a écrit le scénario en quelques semaines, sur une impulsion. Et le tournage s’est profilé très vite.

La scène suivante sera ma préférée. J’ai aperçu Laurène Cure il y a un petit moment, dans l’antichambre d’un théâtre, j’avais échangé avec elle le genre de conversation empruntée que deux inconnus s’adressent. Je la vois au maquillage. On se reconnaît. Je suis juste à côté d’un projecteur, je regarde les comédiens combattants qui s’échangent des tuyaux d’autodéfense, un conseil : visez le genou, ça fera toujours mal.



Une nouvelle scène s’annonce. Comme d’habitude, je ne sais pas à quoi m’attendre, ça a quelque chose d’euphorisant, cette surprise permanente. J’ai repris ma place au fond du parking derrière la caméra et le combo, un peu trop loin pour entendre les directions dont l’écho se perd. Je n’ose trop bouger ou me manifester à ce stade, je ne suis qu’un visiteur du soir. Je pense à mon rhume qui m’a fait la grâce de se calmer précisément ce jour-là, de m’éviter les quintes de toux, les mouchoirs excessifs ou les raclements de gorge. La scène commence, ça sera mon uppercut.

Slimane demande d’abord calmement « Qui veut se battre ? ». Et une Laurène en furie fait irruption dans le cadre, les traits convulsés de rage, « MOI ! MOI ! JE SUIS CHAUD ! JE VAIS LUI PÉTER LA GUEULE ! ». Elle a une allure de poids plume, une petite femme très mince, dont un Slimane vaguement effrayé tente de contenir la débordante ardeur. Elle éructe, elle a le souffle court, un rictus de rage absolue sur le visage. Elle est absolument irrésistible. Je fais tous les efforts du monde pour ne pas éclater d’un rire sonore. Je suis loin d’être le seul. Cette fille est merveilleusement folle, et joue de son visage avec une expressivité, une outrance presque, qui ferait se gondoler le dernier des dépressifs. Et c’est tellement dans le ton absolument décalé du film. Le jeu des contrastes entre son personnage déchainé et la perplexité de l’organisateur de ces improbables combats fait absolument merveille. Je murmure, ravi, à Alex : « Mais elle est géniale, elle déchire ! ». On rejoue la scène plusieurs fois, avec à chaque fois la même jubilation.

Je ne connaissais pas la suite… Des plans au steadicam ou un trio est réuni, Slimane et l’un de ses compagnons qui ont tout de même un petit doute face au gabarit de l’adversaire qu’une Laurène, toujours remontée à bloc se prépare à affronter. On les voit deviser presque en aparté, alors que le visage de leur comparse en dessous est tordu par l’envie d’en découdre. Je songe à certaines images de Trainspotting, cet humour un peu trash qui a toujours fait mon délice. Le plan s’achève quand Laurène lâche la bonde à sa violence et se précipite sur la caméra. De nouveau c’est imparable.

Je n’avais aucune idée du contrechamp, de la mandale que son personnage allait se manger. Marc Quetel, un mec costaud, taillé comme une armoire normande, que je n’aurais pas la moindre idée d’aller contrarier, attend la malheureuse et l’assomme d’une baffe magistrale. On a placé les matelas pour amortir la chute de la comédienne. Elle prend son élan. On tourne. Elle saute un peu trop large et tombe un peu à côté des matelas. Moment d’inquiétude. Elle se relève. Y retourne. Une fois, deux fois… dix fois. Le moment est fugitif, il faut qu’on voit la violence du choc qui l’arrête nette, qu’elle entre dans l’image. Beaucoup de concentration, d’attention pour ce petit moment. Je le comprends, il ne faut pas louper cet effet.



J’ai ressenti toujours cette concentration, cet investissement inchangé de toute l’équipe, une sorte de solidarité sous-entendue, jamais articulée, évidente. Juste du respect mutuel, où chacun peut proposer, donner son opinion, participe à un projet commun. C’était détendu. J’ai entendu souvent parler de tournages dictatoriaux, celui-là était chaleureux et équitable (à défaut d’un meilleur mot). Peut-être est-ce propre à la nature du réalisateur, je n’en sais rien. Mais, même moi qui étais extérieur, je m’y suis senti bien, car tout y était justifié, attentionné et bienveillant.

A la nuit tombée, nous sommes sortis pour tourner une scène d’extérieur, quand les protagonistes pénètrent dans le parking. Quelques dizaines de mètres de marche filmée en steadicam, avec la délicatesse de l’éclairage et des ombres portées en milieu ouvert, du passage des badauds et des voitures. Pendant la préparation du plan, un flot ininterrompu de gens d’un certain âge envahit le trottoir et quelqu’un murmure « Qui a laissé ouvert le robinet à vieux ? ». Je m’esclaffe.

Le cadre est de nouveau resserré sur les visages, on sent un amour de l’expression, des "gueules", dans la vision d’Alexandre Berger, une grande tendresse aussi pour ces désaxés un peu pathétiques, drôles mais surtout très touchants. 

Je regarde les premières prises avant de m’éclipser vu l’heure tardive. Je salue l’équipe, un peu trop vite, sans leur dire que je leur dois l’un de mes plus beaux moments artistiques depuis longtemps.

Ce soir là, j'ai su ce qu'était un tournage.
Et j'en suis ressorti en aimant le cinéma, et ceux qui le font, plus profondément encore.

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