Accéder au contenu principal

Choralyne Dumesnil : Portrait de femme





Il y a des rencontres comme ça, dont on sent qu’elles sont inévitables. J’exprime assez peu mes opinions, mes engagements, les causes ou les idées qui me tiennent à cœur. Elles me structurent, elles me constituent et conditionnent mon rapport au monde. Je vis assez bien avec elles pour ne pas les imposer. J’en connais les nuances, parfois contradictoires, au niveau moral, philosophique ou spirituel. Et il ne m’est arrivé que très rarement de sortir de ma réserve à ce niveau, de rencontrer quelqu’un qui les reprenne sans le savoir, les exprime mieux que moi, en qui elles trouvent leur écho, dans toute leur richesse et leur complexité. Et permettre de s'élever un peu.



J’ai rencontré Choralyne à une soirée d’anniversaire. Dans le vacarme de ce genre de réunion, il est rare de s’attarder, car la conversation reste en surface. Je ne sais plus pourquoi, on est venu à évoquer la pornographie. J’en déplore de plus en plus la violence, cette représentation de l’acte sexuel uniquement basée sur la domination et la performance, où la femme devient esclave absolue, manifestement maltraitée de toutes les manières possibles, dépouillée de son humanité et sommée de simuler une interminable -et répétitive- extase. Evidemment, il m’arrive d’être émoustillé  devant cela comme n’importe qui. Mais surtout d’éprouver beaucoup de malaise. Je ne l’ai pas dit, de peur de passer pour un affreux hypocrite. L’homme est censé aimer cela. Et puis, à ma gauche, quelqu’un le dit, avec un sourire, sans l’agression militante des prêcheurs convaincus qui m’horripilent. D’autres sujets surgissent. La prostitution, qui n’est pas le plus vieux métier du monde, qui n’est pas un mal nécessaire, mais une forme d’esclavage et de soumission, largement féminine, disponible pour toutes les concupiscences prêtes à payer pour se soulager. Se résigner à cela, c’est tolérer l’ignominie. J’en ai parlé un peu, je crois, juste quelques mots pour dire en quoi ça me dérangeait profondément, qu’une femme soit réduite à un objet, à une commodité.

Je m’enquiers de ma voisine, pour savoir qui elle est. Il y a des gens qui vous font lever le nez. Qui vous enlèvent les mots de la bouche. Et quand on est habitué à la mettre en sourdine, cela fait plutôt du bien. Elle s’appelle Choralyne. On me la présente comme d’inspiration féministe, elle a fait du droit, elle a fait Sciences-po, elle a étudié les activistes des années 70. Elle est allée en Inde.

Ce qui m’a d’abord frappé, c’est cette façon tranquille d’être idéaliste, de l’incarner presque, de le revendiquer dans une époque qui ne l’est pas, qui rejette même souvent cette ambition, sous les sarcasmes confortables des lâches, les nihilistes de salon qui n’agissent jamais et dont on applaudit le nombrilisme, tout fiers qu’ils sont de ne plus croire en rien. Ils sont dépourvus d’Idéal, s’avouent d’avance vaincus devant tous les combats. Ils s’en font presque un étendard, se maintiennent bien à l’abri d’avoir raison ou tort.

Ce soir-là, présenté comme « écrivain », je dis à Choralyne que j’aimerais la revoir, discuter davantage avec elle et faire son portrait. Certes, elle n’est pas célèbre. Certes, elle n’a rien à vendre. Mais ça n’a pour moi aucune importance. Comme on disait dans les années 60, dans l’effervescence de Greenwich Village, « A t’elle quelque chose à dire ? ». Oui.

Je l’ai revue dès que ça a été possible. Nous avons passé une après-midi et un échange qui a dépassé de loin ce que je pouvais en attendre. Je n’avais strictement rien préparé, je ne voulais pas m’imposer la rigueur de questions trop balisées. Ça aurait pu être un fiasco… Mais nous avons commencé à parler. Sans la réserve de gens qui ne se connaissent pas. On parlait strictement le même langage. Très vite, l’un renvoyait la balle à l’autre. Cela nous a menés très loin.

Elle a commencé par me parler de l’origine de son engagement. Elle est originaire du Nord de la France. Son grand père paternel était ouvrier, du côté maternel il est devenu commerçant. Ses parents ont exercé des professions dites intermédiaires et n’ont pas eu à pointer à l’usine pour des heures de travail abrutissant. Elle ne s'est jamais reconnue dans la « femme soumise » et se surprit elle-même un jour, lorsqu’elle s’observa basculer de ce côté-là. Être ce modèle, c’était vivre « à côté d’elle-même ». Elle s’est donc élevée. La méthode fut simple : être première de la classe. Avec une opiniâtreté que l’on ressent à chaque mot, elle chute, elle se relève. Elle évolue. Elle ne croit pas au statu quo ou à l’échec. Elle ne croit pas qu’il n’y ait rien à faire pour sortir d’une fatalité. L’ordre du monde n’est pas immuable, incontestable, définitif : elle se considère avant tout comme idéaliste, pleine d’espoir et pense que le monde, c’est à nous de le faire.

J’ai vraiment l’impression d’être l’enfant des années 70, des femmes américaines radicales de ces années-là, qui paye le prix de la conception de la liberté. C’est équivalent à la mise à disposition, c’est à dire qu’aujourd’hui être libre c’est pouvoir faire tout ce que je veux, ne pas avoir de limites. Pouvoir me mettre devant une caméra et faire une vidéo, on appelle ça de la liberté. Le mouvement de la gauche des années 70 était une explosion contre la droite conservatrice, très religieuse, très moralisatrice, qui enfermait. Je suis dans ce mouvement de nos grand-mères qui ont fait exploser ces carcans. En le faisant, elles se sont retrouvées devant des hommes qui, eux, n’ont rien changé du tout et sont restés dans la consommation des corps. Et ça on le voit dans le droit, avec la pornographie, la prostitution. Où l’on considère encore cela parfois comme une liberté, un libre choix. Cet espèce de pessimisme, pseudo-réaliste et pragmatique qui fait l’économie d’un humanisme qui représente l’humanité au sens de l’amour. L’humain peut s’aimer suffisamment pour ne pas « consommer quelqu’un d’autre ».

Mais l’époque est contraire et volontiers cynique. Quand elle défendait ses convictions à l’entrée de Sciences-Po, où elle a fait ses études, on lui rétorquait couramment « Mais le féminisme, c’est fini ! le combat est gagné, regarde-toi, tu es là ! ». Il est vrai qu’au cœur de Paris, dans les couches favorisées de la société, on pourrait le penser (quoique...). Mais c’est avoir une vision très limitée du monde. Car les stéréotypes survivent, l’inégalité subsiste, y compris dans le droit où les femmes ne jouissent pas des mêmes privilèges que les hommes. On s’aperçoit que la reconnaissance des victimes est très inégale selon les contrées. Evidemment les choses évoluent. Lentement.

Je pense que c’est une chance de ne pas être nés, toi comme moi, avec une cuillère d’argent dans la bouche. On a su évoluer. La notion de cycle de vie qu’on nous apprend à l’école est tout le temps là. En fait, toute ma vie, j’ai découvert ce qui était déjà là. Parfois c’est en Inde, aux Etats-Unis, à Paris… Ou une rencontre dans un bus. Ce matin, un homme noir m’a cédé sa place dans le bus, et là il commence à me raconter des choses, exactement ce qu’il fallait que j’entende. Il tâte le terrain, me demande mon nom. Je lui dis que je fais du droit, il me demande quelle forme de justice je préfère : celle qui attribue des droits, qui distribue, ou qui compense. Moi, en tant que femme, j’aurais tendance à être compensatrice. Comme je vois ce que fait le système patriarcal, depuis longtemps, traitant les gens comme inégaux, alors si on veut arriver à l’égalité, il faut dire aux femmes qu’elles peuvent aller à un endroit, qu’il ne leur est pas interdit. Car si cette discrimination positive n’est pas inscrite dans le droit, elles n’iront pas. Elles vont rester là, et dire qu’elles aiment ça. C’est comme ça que la domination fonctionne. Une soumission sous-entendue qui les fait se nier elles-mêmes.

Je sens que le propos de Choralyne n’est pas pour autant de parler à la place de toutes les femmes (raccourci extrêmement réducteur que l’on fait souvent lorsque l’on évoque le féminisme), mais davantage de prêter sa voix et les outils dont elle dispose à celles qui ne peuvent pas se défendre, qui ne sont pas considérées. Que l’on ne veut pas entendre, en se disant qu’elles viennent de différentes cultures, de différentes coutumes, que leur souffrance ne nous concerne pas. C’est une manière de se préserver des grandes détresses. Et elle n’a pas voulu cela. Elle a voulu s’y confronter, faire une différence. Alors pendant ses études, à vingt ans, elle est partie en Inde. Elle a construit son doctorat à la lumière de l'expérience que lui a apporté ce voyage.

Le fait d’aller en Inde a été une révélation … Je voulais fuir. Je ne comprenais pas ce qui se passait ici. Je voyais des choses complètement injustes, des inégalités, et on me disait que c’était normal. Ça m’était insupportable. J’ai voulu partir loin, ça m’a menée en Inde. Mais je n’ai jamais vraiment rencontré l’Inde finalement. J’ai écrit un bouquin là dessus (pas publié encore). Quand j’y suis allée, je me suis rendu compte que c’était une épreuve pour moi. Je voulais me dire : « C’est autre chose, elles fonctionnent différemment, elles acceptent ». Et pourtant j’ai retrouvé la domination. J’avais des femmes qui venaient, me racontaient leurs vies, et je retrouvais le même regard, la même oppression. Quand je suis rentrée, j’ai lu la théorie juridique des activistes américaines des années 70, selon laquelle le droit est construit sur un modèle patriarcal. Et là, j’ai trouvé des réponses. Ce n’est pas seulement privilégier les hommes sur les femmes, c’est une conscience, une manière de voir. On crée des hiérarchies de cette façon. Evidemment le droit exige de l’objectivité, il lui faut des preuves. C’est ainsi qu’il est fondé. Mais quand on regarde ce qu’il y a d’impuni le plus souvent, on trouve les viols, les viols maritaux, les maltraitances. Au début, tout cela entrait difficilement dans les catégories prédéfinies. Heureusement, ça a  un peu évolué... C’est dur de parler de ça, parce que j’ai envie de dire que ça va mieux, mais ce n’est pas forcément toujours vrai. On peut quand même sortir à Paris en short, on se fait un peu insulter mais ça va… ce n’est pas forcément le cas dans d’autres parties du monde. Il y a toujours cette incompréhension, l’idée de l’homme responsable qui doit tout faire et de la femme qui est plus passive. Je ne dis pas que tous les hommes ou les femmes sont comme ça, mais le modèle est tenace, insidieux.

Choralyne a décidé de déconnecter et s’est recentrée, libérée des parasitages de la conscience, des mails, des obligations de pacotille qui nous enchainent à nos vies sociales et de plus en plus virtuelles. Elle a cessé de parcourir les journaux. Elle les lisait tous auparavant, y ressentait le même discours, la même vision du monde, dominée par la violence, entretenant dans la peur, dans l’appréhension des avenirs incertains. Dans l’impossibilité d’agir sur quoi que ce soit. Il est vrai que depuis l’an 1000, on nous annonce la décadence inéluctable de notre civilisation, contre laquelle on ne peut rien tenter. Au fond, ce sont les mêmes oppresseurs qui entretiennent l’impuissance et le désarroi pour conserver leurs privilèges. Les femmes ou les hommes ne doivent pas prendre conscience de leur être, de leur respiration, de leur créativité, de leur individualité, pour ne rien bouleverser, ne rien déranger.

J’ai arrêté de lire les journaux depuis un an. Je n’y arrivais plus. Je sentais tellement de pollution, de la « mésinformation » à outrance, je n’arrivais pas à m’en protéger, à ne pas me sentir oppressée. Et bizarrement, maintenant, quand je les reprends, j’ai l’impression de relire exactement les mêmes articles, la même peinture faite de crainte et de peur. J’ai l’impression de n’avoir rien manqué. A Sciences-po, j’ai lu les journaux tous les jours, toutes tendances confondues, les journaux anglais, indiens, espagnols pendant sept ans. Et quand j’y reviens avec un regard neuf, rien n’a changé. Ce n’est pas que le monde n’a pas évolué, mais je pense que les journaux sont incapables d’en rendre compte. C’est une forme de manipulation ou une absence de conscience, qui fait que l’on reste toujours dans la même logique. C’est difficile de trouver de la diversité dans les journaux mainstream. Après il y a des choses intéressantes dans les blogs, c’est là qu’est la liberté et l’activité. La presse meurt de sa résignation à l’idéal, à une sorte de capitulation. Et elle n’a plus la reconnaissance de son propre pouvoir. La presse est devenue observatrice alors qu’elle a un potentiel de quatrième pouvoir dans la démocratie qu’elle n’utilise pas. Elle préfère se résigner.

C’est avant tout cette résignation que Choralyne combat, ce défaitisme ambiant. Moi aussi. Je me souviens de Marie Cherrier et de son personnage de Billie que j’ai déjà évoqué plusieurs fois, tant il m’a touché. De ces gens qui oseraient encore rêver, encore être eux-mêmes, faire fi des conventions pour simplement prendre leur indépendance et affirmer leur liberté, ne pas être prédéterminés par un modèle social, une condition, des traditions. Au fond, à chaque fois qu’un discours m’émeut et raisonne en moi, il parle d’émancipation. Il parle d’une liberté à prendre et toujours à conquérir, d’un Idéal à sauver, et d’un humain à respecter. Respecter l’individu, son libre-arbitre, celui qui ne suivra pas forcément les sentiers battus et tentera de se redéfinir, et avec lui le monde autour de lui…

Ce qu’il y a d’intéressant c’est qu’on est « un ». Si moi je vais mieux, alors mon voisin ira mieux. Une fois que je me suis rendu compte de ce pouvoir que j’avais à influer sur ce qu’il y a autour de moi, j'ai conquis une forme de plénitude, puisque ma seule responsabilité c’est de respirer. C’est extrêmement dur, parce que le monde ambiant, cette réalité qui n’en est pas une, nous conditionne. Il faut courir, gagner de l’argent, acheter… Et si je m’arrête, c’est ne pas vouloir, ne pas être productive. C’est extrêmement dur parce que c’est perçu comme « ne pas être ». Alors que c’est tout le contraire. Et dans cet état où tu accordes ton travail avec ton rythme, et plus celui qu’on t’impose, tu ne t’arrêtes jamais. Car en travaillant, tu produis quelque chose qui compte pour toi. Mais c’est dur de ne pas s’impliquer : tu as une femme devant toi qui va te raconter sa vie et tu sais que tu ne peux rien faire. Ou tout faire. Mais il faut que je l’écoute, ne pas lui dire « tu dois faire comme ça », il faut que je lui donne les meilleures choses, aujourd’hui, pour qu’elle avance. Et si elle ne prend rien, il faut que je l’accepte.

Très vite, ce qui m’a frappé dans son discours, c’est une dimension artistique, et métaphysique, en apparente contradiction avec le droit. J’entendrais ces mots dans la bouche d’une poétesse ou d’une philosophe, ils ne me surprendraient pas plus que cela. Mais c’est cette vocation juridique qui finit par m’étonner. Car pour être honnête, ces préoccupations sont voisines des miennes, cette volonté « d’être » véritablement, et je suis loin d’évoluer dans le concret des juristes, ou au fait de leurs codes arides.

Je pense que c’est ça le féminisme en action. J’étais portée naturellement vers l’artistique. Sauf qu’il y a une frustration : la femme qui est battue, que puis-je faire pour elle ? Je veux la sortir de là. Rester dans l’artistique c’est très puissant, le monde des idées c’est là où ça se passe, l’imagination c’est d’abord là où on agit. Mais il faut travailler dans la représentation et faire redescendre au niveau juridique. Parce que c’est là qu’on peut agir. C’est penser que l’idéal est à réaliser. C’est simplement tirer la conclusion de l’observation darwiniste : si on vient du singe, on évolue, si on a l’impression que l’idéal est loin, c’est beaucoup plus simple. On reste dans son canapé et on souffre.

Toujours cet immobilisme à combattre, une sorte de « réaction à la résignation » que l’on sent viscérale, il s’agit de vivre et travailler en harmonie avec ses convictions profondes. Trouver sa voie ou même la tracer, composer sa vie comme on composerait une œuvre, loin des chemins tous-tracés, écrits pour nous d’avance. Ambition merveilleuse et finalement immémoriale (souvenez-vous du « Connais-toi toi-même » socratique). Et agir, se mettre en jeu, se dire que ça en vaut la peine. Se concentrer sur la dimension humaine et incarnée des choses et pas seulement sur des principes abstraits. On sent cette volonté de ramener la loi à la hauteur de celles et ceux qu’elle est censée servir, la justice à sa vocation d’égalité, d’équité. Et comprendre que l’Idéal est lointain seulement si on le considère comme tel. Il y a dans la pensée de Choralyne un grand principe qui la fonde : l’évolution. La nécessité aussi d’écouter simplement son corps, de le comprendre (et ainsi de comprendre celui des autres), hors des représentations, des stéréotypes que l’on subit. Renouer véritablement avec la richesse de notre intériorité.

Je me souviens d’un homme qui rétorquait sans cesse à l’idéalisme de sa fille : « Mais c’est de l’utopie ». On entend souvent des beaux esprits vous dire que c'est normal de rêver à 20 ans, mais qu'il faut en revenir. Et ils prennent ça pour de l'expérience, alors que ce n'est que du défaitisme, de l’impuissance et du renoncement. Comme une capitulation devant l’impossible. Or si l’histoire du monde et de l’humanité nous prouve quelque chose, c’est que ce sont les utopies qui l’ont fait avancer : la fin du servage, la fin de l’esclavage, la fin de l’inquisition, la fin de la ségrégation ou celle de l’apartheid, le droit de vote des femmes. Et pourquoi pas un jour la fin de la prostitution. La marche de l’humanité est une longue lutte contre les oppressions, les pouvoirs absolus et les obscurantismes. A chaque fois, on a cru qu’on ne pouvait faire mieux, que c’était fort bien ainsi. Et à force de brimades, on connut des révolutions violentes, des prises de consciences qui ont changé la face du monde et de la condition humaine.

Le féminisme de Choralyne n’est pas celui qu’on caricature dans les médias. Elle veut s’occuper de grandes violences, permettre aux mentalités de se réaliser. Revoir les anciens modèles et ce qui les justifie. Elle n’a rien de vindicatif. Rien de véhément, de haineux ou de dogmatique. C’est une forme d’humanisme qu’elle porte en elle, inciter les gens à se comporter tels qu’ils sont, pas tels qu’il faudrait qu’ils soient. Se hisser à la hauteur des qualités ou des faiblesses supposées de leurs conditions. Nuancer et humaniser, changer une perception trop simpliste et archaïque des individus : les types de la femme victime passive ou de l’homme fort et violent auxquels on est censés se conformer, alors qu’au fond, ils ne correspondent à rien ni à personne.

Au fur et à mesure de notre conversation, c’est cette vision du monde qui s’est développée, au delà de l’idéologie, vers la culture, vers le spirituel. Finalement, le sujet était moins d’être une femme ou un homme mais simplement d’être soi, hors du carcan, des étiquettes et des stéréotypes que la société impose, consciemment ou non.

Ce fut l’une des conversations les plus riches que j’aie jamais eue, car il ne s’agissait que d’enrichir le discours de l’autre plutôt que de le combattre. Ça m’a fait beaucoup de bien, en nos temps où pour s’affirmer, il faut écrabouiller son adversaire dans des débats au rabais qui ressemblent à des combats de coqs. Nous avons pris le temps d’explorer et de former une pensée. Forcément subjective. C’était comme composer une œuvre à quatre mains. Un moment passionnant et fascinant. Poser un regard sur le monde tel qu’on le ressent et pas comme on nous le présente, sans la distorsion des médias, les effets de manche des politiques, la rigueur dogmatique des religions. Réfléchir à ce qui définit avant tout notre humanité, c’est à dire la liberté. S’autoriser à respirer, à être au monde, et ne pas se regarder vivre, passivement, se fondre dans le moule et s’y trouver bien.

Il y a la tentation du modèle, le « doute de soi ». C’est un tombeau. Tu pioches, tu creuses et ça ne s’arrête jamais. Plus tu te détruis, plus tu essaies de t’adapter au moule, plus on te dit que c’est bien. Et à la fin tu exploses. Tu meurs à l’intérieur. C’était mon cas, j’avais beaucoup de succès, mais j’étais morte à l’intérieur. C’était incroyable, je me disais « je déteste cette vie-là » et pourtant j’avais tout ce qu’il fallait. Je n’arrivais pas à être moi. J’avais toujours l’impression qu’un couvercle me contenait. Il faut remettre les choses à leur place, on a besoin de respirer, de manger, de se réaliser. Le fait de venir d’un milieu modeste permet de remettre tout ça en perspective, et je sais aussi qu’on a besoin d’argent. Il y a cette peur de manquer qui est transmise aux enfants. Et il faut s’en libérer.

Choralyne m’a décrit simplement le monde comme elle le vit, et a appris à le connaître, intimement, personnellement, chaque individu l’éclairant ou tentant de le faire à la lumière de son parcours et de ses prises de conscience. J’ai retrouvé dans ses yeux et dans sa voix beaucoup des choses qui me tiennent à cœur. Ainsi qu’une sagesse qui ne veut convaincre personne, qui n’en a pas besoin.

Mais qui rayonne.
Mais qui inspire.


Posts les plus consultés de ce blog

L'Homme Nécessaire de Bénédicte Martin

J’ai depuis mon enfance une fascination pour les gens qui se consument. Les écorchés-vif, les romantiques et les fiévreux dostoievskiens. Il m’en a fallu du temps pour discerner l’emphase, la fausseté, la bouffonnerie et la grandiloquence un peu vaine sous le charme des excessifs. Ou peut-être ai-je simplement vieilli et n’ai plus le souffle des trop grands adjectifs. Pourtant, ils demeurent la base de mes passions esthétiques. Alors quand Juliette Bouchet, dont la folie ressemble fort à la mienne, m’incita à lire L’Homme Nécessaire de Bénédicte Martin (paru chez Sable polaire), en des termes auxquels je ne pouvais décemment résister (« On dirait un collier de pierres précieuses qui se mangent. Tu vois le genre. Des Dragibus précieux. Il est sublime. Je l’ai lu en deux ou trois jours. Rarement lu de texte aussi beau et sauvage. »). C’est elle qui m’a décidé.



Je tournais autour de ce livre avec une certaine méfiance, je l’admets. C’était un truc étrange, ça parlait d’une passion vécue…

Mon Saint-Maur en Poche: De l'autre côté du miroir

Il est des songes qu’on ne pensait pas vivre. 

Je me rendais chaque année depuis trois ans comme visiteur à Saint Maur en poche, probablement mon salon du livre préféré. Une sorte de grande kermesse où souffle une simplicité, une générosité, une joie à être simplement là, à déambuler au milieu des livres et des écrivains, à discuter avec eux, à prendre le temps d’un week end, des vacances en banlieue parisienne. Une ambiance de grande partie de campagne populaire et littéraire, un grand marché de mots à ciel ouvert, une moisson de sourires et d’amitié qui vous emplit pour longtemps. J’y allais chaque année pour me ressourcer, pour échanger quelques mots avec des écrivains que j’admire et qui, avec le temps, avec le blog, sont devenus des amis. L’année dernière, j’avais animé une rencontre avec mon cher Gilles Marchand. C’est un endroit qui a fini par être peuplé de mes souvenirs et par faire partie de ma vie.



Seulement, cette fois, c’est moi l’auteur. Gérard Collard, le fameux libraire…

Les Simples de Yannick Grannec

Je n’avais pas ressenti ça depuis que j’étais planté devant le film adapté du Nom de la rose quand j’étais enfant et que je le regardais en boucle. 
Je connaissais Yannick Grannec. On avait même partagé un repas juste après la sortie du Bal Mécanique, il y a quelques années. J’avais été impressionné par ce roman. Par son ambition, sa manière de plonger dans une époque, un récit extraordinairement dense, d’une plume et d’un sens de la narration parfaits. Je voulais la connaitre. On avait parlé longuement d’écriture et d'infiniment de choses. Je me souviens qu’elle m’avait dit adorer s’immerger dans un univers dont elle ne connaissait pas grand chose et tout absorber longuement. Elle s'intéressait alors à la fin du moyen-âge et aux monastères. Elle allait prendre quelques temps pour s’y consacrer. C’était les prémisses de son roman, Les Simples qui paraît chez Anne Carrière.
Je l’attendais sourdement. Avec cette impatience en fond de pensée qui ne m’a guère envahi qu’entre les …