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Une Parenthèse dans "Le Village"



J’en avais soupé des chaines de restaurants, des terrasses enfumées et saturées d’une musique indiscernable et des plats sous vide. Je m’y rendais comme à ces endroits où l’on est forcés de se retrouver, lorsque l’appart de chacun est impraticable à la moindre réception, quand on a besoin d’un compromis pour que les amis éloignés géographiquement se recroisent enfin. Quand les êtres vous manquent, on est prêts à ce genre d’épreuve. Pourtant, jamais je n’ai eu mes habitudes quelque part, autrement que par obligation. J’ai la chance d’avoir un père qui cuisine très bien, en passionné, et chaque restaurant s’apparente au mieux à une déception, au pire au sentiment de se faire dévaliser. De plus, la plupart des estaminets parisiens privilégient l’affluence, il n’est pas rare de s’y voir rudoyé, poussé vers la sortie et l’addition. Bref, jusqu’à il y a peu, je n’aimais pas cela, je m’accommodais tant bien que mal des endroits et des circonstances.



Mon amie Aurel Daniel, cofondatrice de Beyond Croissant,  a un bon carnet d’adresses gastronomiques. Un jour elle me dit : « Il y a cet endroit, pas loin de chez moi que j’aimerais te faire découvrir… On y mange italien ou américain… c’est un peu mon jardin, on y dispose des transats quand il fait beau dans la rue, ça va te plaire ». Ayant confiance en la demoiselle, je m’y rends. Rue Bouchardon, au 25, dans le 10ème arrondissement de Paris. La devanture d’une épicerie fine bleu ciel. Quelques tables multicolores disposées devant. La rue est très peu passagère et ressemble à un secret bien gardé. L’endroit aussi. Eric Cormier, le maitre des lieux, vous accueille avec chaleur et parle avec enthousiasme des plats qu’il a mitonnés et qui ornent son ardoise, toujours changeants, toujours audacieux, toujours inventifs. Et c’est vrai que d’emblée, on se sent à l’aise, sans cette pression claustrophobe du vacarme et de la foule, qui est d’ordinaire le lot des sorties parisiennes. Au sortir du taxi, j’ai pénétré dans cette petite bulle et je m’y suis senti bien.

Au fond pour aimer un endroit, il faut qu’il vous aime, qu’il trouve un écho en vous. J’ai aimé l’inventivité de la carte. Ces salades richement ornées, de « la Villageoise » avec sa salade composée, son mélange de petits pois, de lentilles, de menthe fraiche. Et la Mozzarella posée en souveraine au milieu, dont on peut choisir le type selon sa préférence (la classique, la laiteuse Burrata, la fumée). Toujours des tomates confites, des cœurs d’artichaut, de la délicieuse charcuterie italienne… Sentiment de fraicheur, d’audace et d’authenticité.



Toute une partie de la carte est consacrée aux Brunches, ce qui eut la première fois nos faveurs, avec ces saveurs de confitures inattendues (lait-noisettes, banane-chocolat, citron-gingembre…), accompagnées de sirop, d’un bagel ou d’un croissant, c’est un véritable plaisir de gourmet-garnement.

Chaque plat ou menu porte le nom d’un endroit, d’une sensation, d’un ami qui l’a inspiré à Eric (Brooklyn, Wall-E, Sunshine, le Surfer...). Il y a au Village quelque chose de familial. Les gens se parlent et se sourient. C’est une boutique discrète et chaleureuse, un endroit qui donne à ce quartier un visage humain. Dans le menu, il y a de l’humour et des saveurs amusantes (les noms improbables des « Village dogs » : des Hot dogs nommés Batman ou Dark Vadog…). Dès que l’on cherche de quoi se sustenter apparait un sourire.

On a envie d’y revenir et de s’y attarder. Parce que les produits sont de qualité, mais aussi pour cette atmosphère, pleine de légèreté et de décontraction. J’y ai capté les premiers rayons de soleil de cette année détraquée, un dimanche, à la terrasse, jusqu’à 16h, à simplement être avec des amis que j’aime et dans un endroit qui me ressemblait, à déguster mon premier Cheesecake depuis mon voyage à New-York. Il était délicieux.

Il y a là quelque chose de plus subjectif, et de plus profond également. Aurel, qui commence à bien me cerner, connait mes goûts voyageurs. J’ai trainé mes roues en Italie, aux Etats Unis, m’esbaudissant des décors et de la gastronomie des lieux (car ne nous arrêtons pas sottement aux Fast-foods, il y a davantage que cela aux USA). Et le Village propose son interprétation de ces deux cultures qu’il fait se côtoyer harmonieusement dans l'assiette. C’est inattendu et ça me ressemble. Il y a l’art de vivre italien, le plaisir de savourer un repas, mais aussi ce quelque chose d’enfantin et d'espiègle que l’on trouve Outre-Atlantique. Aurel et moi avons ce terrain commun, ces mêmes latitudes qui nous attirent.



On renoue presque avec surprise avec cette humanité aussi, qui s’est trop souvent perdue dans la capitale, occupée à gaver des touristes à coups de plats sans imagination à des prix prohibitifs. Ceux du Village ne le sont pas. Il s’agit d’une parenthèse, d’un cadre où l’on peut se poser, goûter simplement à la douceur d’une après-midi, prendre le temps d’un répit, avant de se relancer dans les grands tourbillons de stress imaginaires qui gouvernent nos pauvres existences. Un restaurant qui incite à profiter de l’instant présent. Il n’y en a pas tant que ça.

C’est ainsi que j’ai pris mes habitudes et que je me retrouve, régulièrement, à la Terrasse de ce « Village, Epicerie fine », avec des amis choisis. Parce que je m’y suis senti bien, parce que l’esprit du lieu me ressemble un peu et rejoint mes goûts. A l’intérieur, on peut faire l’emplette d’épices ou des produits que l’on a aimé déguster, de ces merveilleuses pâtisseries exposées au comptoir, aux allures ensoleillées de « diner » provençal. J’ai vu quelques peintures au mur, puisque Eric prête volontiers l’endroit aux artistes qui veulent y exposer. J’ai aperçu des pochettes de vieux disques (Abbey Road, entre autres, il me semble), des accessoires qui rappellent la belle Amérique. Cela ressemble un peu au bordel que j’aime et que j’ai dans la tête.

Pour tout cela, j’y retourne avec plaisir.
Et sans doute pour la première fois de ma vie, on pourrait me qualifier « d’habitué ».


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