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Avant-première: Blue Jasmine de Woody Allen

Je n'ai jamais assisté à une avant première prestigieuse jusqu'à hier soir. Le dernier film de Woody Allen était présenté à Bercy, en sa présence. Idolâtrant le monsieur de longue date, me repassant ses films avec une régularité obsessionnelle depuis des années, je me devais d'y être. Pas pour un autographe. Pas pour le croiser, lui serrer la main ou lui dire un mot (dont j'aurais été mortifié plus tard). Mais pour me joindre à la découverte de ce Blue Jasmine (sortie le 25 septembre), avec en tête d'affiche Cate Blanchett, qui était aussi attendue ce soir-là, et pour qui j'ai également une admiration sans bornes. Il fallait que j'y sois, voilà tout, même si je n'en attendais rien.




A l'arrivée, je vois déjà des badauds, compressés contre des barrières autour d'un tapis rouge. Là, déjà, prennent leurs marques des cameramen désoeuvrés. Un balai impressionnant d'agents de sécurité à la mine impassible, au costume impeccable et à l'oreillette ostentatoire, commence à délimiter le territoire. A ma surprise, on m'invite à emprunter le tapis rouge pour utiliser l'ascenseur. Je contemple le visage interloqué des chasseurs d'autographe. Je me poste en avance devant la salle, vois le branle-bas de combat avant l'arrivée des glorieux, un entourage besogneux qui règle tout au millimètre avec une précision paranoïaque. Le hasard est interdit de séjour et tout est balisé. Je pénètre dans la salle encore vide avant l'affluence. Tout le cinéma semble avoir été refait aux couleurs du film. C'est impressionnant, passablement étouffant. Je me demande ce qu'on peut ressentir à ces niveaux de notoriété. J'ai vu les haies de journalistes de toutes les chaines affuter leur micro sur le sentier de la gloire. La ronde de petits-fours, de sushis, cachés en hâte sous d'impénétrables comptoirs. Les mines tendues et concentrées partout... Détendons-nous, me dis-je, ce n'est que du cinéma. J'ai croisé à l'entrée un suppliant en quête de place à cette curieuse soirée. Un autre implorant m'a fait peine: apparemment un fan absolu, écrasé contre une barrière, brandissant une affiche de Annie Hall en quête du précieux paraphe qu'il n'aurait jamais.

Car ne nous y trompons pas: même si l'entrée de Woody et ses actrices est filmée et retransmise sur l'immense écran de la salle (sans aucun son, ce qui plonge dans des moments passablement absurdes, des interviews muettes), je n'ai fait que l'apercevoir. L'accolade inattendue de Roman Polanski au maitre new yorkais lors de sa sortie de limousine m'aura fait sourire. Mais peu à peu je m'impatiente. Je trouve Cate Blanchett irréellement belle à son entrée dans la salle, une beauté diaphane dont la présence même semble issue d'un film. Sally Hawkins a été plus discrète car moins célèbre le long de ce luxueux chemin de croix. Je l'ai trouvée touchante au milieu de cette effervescence à la Stardust memories. Allen adresse quelques mots embarrassés au public, se réjouit du succès du film aux Etats Unis, et file en expliquant qu'il l'a déjà vu bien des fois et qu'il veut diner. Après tout ce barnum, je le comprends un peu.



Le film commence. J'espère alors que l'excitation vaine qui l'a précédé ne va pas me le gâcher. Pourtant, le générique habituel avec ses lettres blanches sur fond noir, m'apaise d'un coup. La musique désuette également. Je me sens à la maison.

On rencontre Jasmine (Cate Blanchett), totalement déboussolée, moulin à paroles saoulant sa voisine d'avion de ses infortunes. Elle retourne chez sa soeur à San Francisco (Sally Hawkins), pour se reconstruire. Si l'on s'amuse d'abord de l'égarement survolté de l'héroïne, on connait bientôt son extrême détresse. Elle a été mariée à un escroc de haut vol (Alec Baldwin), sorte de Madoff qui s'enrichissait avec l'argent des autres en les endormant à coups de propositions trop belles. Elle n'y a vu que du feu, il l'a entrainée dans sa chute. Déchue, elle est en fuite, de la réalité d'abord, se raccroche à ses anciennes chimères. Même si tout lui rappelle son passé doré, ce paradis perdu dont elle porte la culpabilité et la nostalgie en permanence, contredite par la violence, la décrépitude et la rudesse de son présent.



La trame rappelle fort celle de Un Tramway nommé Désir de Tennessee Williams dont ce film est, à bien des égards une relecture. Mais Woody Allen, plutôt que d'opter pour une tragédie de la déchéance, trouve une voie médiane et un équilibre assez exceptionnel. Son héroïne même aura de l'ironie. Rien n'est au premier degré. La dérision est discrète mais permanente. Il distille un demi-ton assez admirable. Il a déjà joué sur le comique aux côtés du tragique, notamment dans Crimes et délits (ou encore dans le mineur Melinda et Melinda), mais il les a rarement mêlés avec autant de réussite.

Par voie de conséquence, Jasmine ressemble tantôt à une héroïne de Fitzgerald, tantôt à une figure égarée, sortie d'une oeuvre de John Cassavetes. Et le film dans sa forme même est double, entre l'insouciante noblesse des grands de ce monde, et la crudité violente des moins favorisés. Ce personnage allie les contradictions de notre temps, les rivalités aiguisées entre les classes au sein d'un monde en crise. Mine de rien, on y songe. Car ce n'est pas seulement Jasmine qui est en déliquescence, mais tout son univers, ses références qui tombent en ruines. Elle essaie d'en préserver les apparences (sa vocation éphémère de décoratrice d'intérieur n'est pas un hasard). Elle se tient souvent au bord de la démence, parlant seule au milieu d'une société qui ne sait plus l'entendre, où elle ne sait plus fonctionner. Elle se gave de Xanax et tente de résister autant qu'elle le peut.


Et puis, comme souvent chez Woody, au sein du pessimisme, il y a l'incongru, le rire et le ridicule. Notamment symbolisé par le petit ami violent de la soeur de Jasmine. Et peu à peu ce grand macho va être victime de sa trop grande sensibilité. Ou encore ce dentiste qui se livre à une danse de séduction bien lourde autour de l'héroïne, contrainte à devenir son assistante. Alors parfois, un rire parcoure la salle, comme une respiration. La vie est cruelle certes, mais elle est surtout absurde quand on s'arrange pour ne pas trop la prendre en pleine poire. C'est la consolation paradoxale que je tire de la plupart des films de Woody Allen, depuis longtemps. Une sorte de devise sous-entendue: "Tout est grave, mais ce n'est pas si grave". ça m'a sauvé pas mal de fois.

Enfin, il y a cette élégance, cette mise en scène totalement au service de ses acteurs, devenue tellement rare en nos temps de surenchère technique. Force est de reconnaitre que Cate Blanchett retrouve un rôle à sa mesure, tout entier composé de contrastes et de grands écarts, de ruptures de ton au service desquels il fallait son registre immense. Je l'ai souvent répété dans mes anciens articles cinéphiles et les portraits que j'ai faits d'elle à plusieurs reprises: elle est grandiose. De ces comédiens qui marquent leur génération, à l'instar d'une Meryl Streep.

Ici, la caricature aurait été aisée, le cabotinage tentant, tant le personnage est outré (d'abord dans l'aveuglement primesautier de son opulence puis dans la noirceur pathétique de sa chute). Jamais Cate ne cède à ces facilités. Dans ses tourments, son visage marqué, égaré, défait par moments (autant qu'il peut être beau et aristocratique), jamais on ne la lâche, jamais on ne se moque. Et on s'attache malgré tout, à cette Blanche Dubois d'un nouveau genre. Même si on la trouve ingérable, insupportable, irresponsable, totalement inconséquente, ce que l'on retient avant tout, c'est cette manière de la portraiturer sans jamais la ridiculiser, sans la simplifier. Autant une qualité dans l'écriture que dans le jeu. La rencontre entre Woody Allen et Cate Blanchett tient toutes ses promesses.


Finalement c'est cette alchimie qui demeure, entre le grave et le dérisoire, l'essentiel et le superflu, le présent qui contredit le passé, le rire et les larmes. Tout se mêle ici dans une harmonie, une symétrie assez rare. Il est de coutume de qualifier les opus du réalisateur comme des millésimes (puisque comme les vins, il en arrive chaque année). Celui-là m'a touché, au contraire de son escapade romaine de l'année passée qui m'avait extrêmement déçu. Car j'ai toujours vu Woody Allen comme un artiste qui savait avant tout manier les nuances, les contradictions. Avec un raffinement sans égal et une manière d'essayer différents styles de narration. C'est en cela qu'il est proche de mon coeur (ce mélange doux-amer que je goûte si fort depuis Manhattan). Il pose un regard assez sombre sur la condition humaine, mais en même temps plein de tendresse. Accompagné d'une interprète principale qui a saisi d'emblée ces qualités-là, il nous a fait véritablement partager le destin de cette femme. A la fois tragique et dérisoire.

Je suis sorti. On avait déjà décroché le décor et le cinéma ne gardait plus trace du passage de ces artistes que j'aime si fort. C'était finalement beaucoup d'agitation, de bruit pour pas grand chose, une fièvre sans remède autour des VIP dont on se demande comment diable elle a pu nous gagner.

Au final, j'ai vu un bon film. Et j'étais heureux.
Je n'étais venu que pour ça.

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