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Le vrai visage de Riley (épisode 3688)

Riley est affalé d’un air rêveur sur le canapé qui tourne le dos à la cheminée pour qu’on voit bien le feu immuable qui crépite dedans. Dans sa main, il tient un verre d’eau, songeant vaguement aux années 80, l’heureux temps de la saison 15, où il fumait encore et avait du vrai Gin dans son verre. Il pense à Rita. Il a un flashback avec un bel effet de flou comme s’il était sous l’eau, revoyant leur étreinte passionnée sur une plage de l’Ile Maurice, se roulant dans les vagues et demeurant miraculeusement secs. Du temps où ils n’avaient pas eu un fils enlevé par son demi-frère jumeau envieux, lorgnant sur l’héritage de leur père, PDG d’un grand magazine, marié 4 fois. La dernière épouse de ce glorieux paternel était une secrétaire psychopathe qui avait elle-même eu une relation avec Riley avant de le ligoter dans un lit pendant 32 épisodes lorsqu’elle a vu que leur amour n’était pas réciproque. 



Riley a souffert, plus souvent qu’à son tour, y compris lorsqu’il a eu une attirance homosexuelle pour Meredith, qui au bout de 18 épisodes lui a avoué être un homme. Mais jamais il n’a pu oublier Rita… Non jamais.

On frappe à la porte. Riley écarquille ses yeux (ce qui est sa marque), avec la même expression que quand sa mère s’est faite renverser par un camion sans chauffeur vingt ans auparavant et qu’elle n’a pu remarcher qu’au bout de 58 épisodes, après 20 clouée sur son lit d’hôpital. Mais non… Ce n’est que la sonnette qui retentit et le tire définitivement de sa rêverie. Il se lève en faisant une pirouette gracieuse face caméra. Puis il entame une course chaloupée vers l’entrée, avec une élégance qui fait oublier sa bedaine naissante, et le rend irrésistiblement énergique, malgré ses rides et ses cheveux poivré-sels.

-Oh… Rita… C’est toi… Quelle surprise… Justement je pensais à toi d’un air inspiré sur mon canapé.

Les grands yeux azurés de Rita se lèvent vers Riley, tentant de suggérer le désir, mais ses traits paralysés par le botox demeurent imperturbables.

-Oui Riley… Il faut qu’on parle…

Là il y a un piano qui monte, on ne sait d’où, accompagné d'un violon bontempi, pour appuyer la solennité de l’instant. Riley et Rita gardent la même expression pendant cinq bonnes secondes, en gros plan, jusqu’à la limite de la crampe.

-Mais entre je te prie, ça me comble de bonheur de te voir ! mon âme est inondée de la lumière que tu apportes à cette journée… HAHAHAHA !

Riley rit souvent sans raison ainsi, ça fait partie de son irrésistible charme. Rita éclate de rire à son tour pour une raison obscure.

-Veux tu un verre de… jus de raisin, très chère ?
-Volontiers…

Rita prend soudainement l’air mélancolique en pensant à l’époque où l’on pouvait se pochetronner au Whisky à longueur d’épisodes et jouer étrangement plus juste.

-Riley… Malgré les liaisons que j’ai eues avec ton père, ton frère, ton cousin Meredith…
-Quoi ? Meredith est mon cousin ??
-Oui. J’ai aussi eu une passade avec ta mère… et ton labrador également… mais je t’ai toujours aimé.




Riley serre très fort sa mâchoire et fronce les sourcils pour exprimer sa concentration et montrer que l’heure est grave en très gros plan. Les violons bontempi se déchainent. Il se détourne brusquement de Rita, qui parle alors à son dos, mais au moins tous deux prennent la lumière, sont dans le champ et ne sont pas flous.

-Oui je sais tout ça,, Rita. J’ai toujours nourri des sentiments passionnés pour toi. Je me souviens de ton parfum. Je n’ai d’ailleurs pas lavé ta taie d’oreiller depuis dix ans pour m’endormir avec ton odeur. Tu fais partie de moi. Jamais je ne t’ai oubliée, tu étais comme le soleil au zénith de ma vie. Sans toi, c’est comme s’il y avait une coupure de courant… qu’une ampoule était morte et que j’étais dans le noir. Pendant des années.

Après cette tirade dite avec de nombreux hochements de têtes saccadés et quelques reniflements de nez (signe qu’il était bouleversé), Riley pose un genou à terre au moment de la « coupure de courant ». Il est abattu, probablement  pour avoir eu tant de texte à réciter (c’est son plus long monologue depuis 1989). Rita parvient à pleurer enfin, pensant à la fois où elle s’était fait virer de l’actor’s studio et qu’elle avait accepté une série provisoirement, pour bouffer, vingt ans auparavant.

-Oh… Riley ! dit-elle en se jetant sur le dos du héros abattu et l’enlaçant tout en laissant de la morve sur son pull en cachemire.
-Oh Rita ! sursauta Riley, presque le souffle coupé, tant Rita l’a étreint avec soudaineté.
-Riley… Je n’aurais jamais dû épouser ton père, pardonne moi !
-Tu… tu as épousé mon père ?
-Oui c’était pendant que tu étais amnésique à la suite de ton accident de voiture, lorsque tu as raté le virage de la falaise qui surplombait la plage, alors que tu pensais à ton amour de jeunesse, qui avait changé soudainement d’aspect (NDLR : l’actrice originale ayant voulu se consacrer au cinéma où elle connut une glorieuse carrière de figurante), avant de disparaître définitivement.
-Oh… je me souviens maintenant, dit Riley serrant la mâchoire comme un malade et fronçant tellement les sourcils que son dernier lifting lâche.
-Riley… Mon Dieu, que t’arrive t’il… Regarde moi… Mon Dieu, mon amour, on dirait un sharpei ! Tu es si beau quand tu laisses tes sentiments s’imprimer sur ton visage si aristocratique… Avec ce regard qui tombe, tu me rappelles ton labrador… Oh Riley, je suis folle de désir.



Riley tente de rester digne, même s’il a à présent un certain défaut d’élocution, ses « s » chuintant légèrement. Il embrasse sa compagne passionnément. Et se détourne violemment en proie à une violente contrariété, se cachant le visage dans les mains.

-Non ne nous abandonnons pas à notre pulsion Rita, j’ai fait un test de paternité et…
-Mais Pourquoi Riley ?
-Je ne sais pas Rita… Je me suis éveillé un matin en me disant « tiens, je ferais bien un test de paternité moi ».
-Et alors Riley ?
-Et alors rien. Je ne suis le père de personne.
-Alors pourquoi tu me le dis ducon ?
-Il fallait placer un test de paternité dans cet épisode…

Riley soupire bruyamment, songeant à quel point sa vie est absurde parfois, comme écrite par un mauvais écrivain, un dimanche désœuvré… Lui qui aurait rêvé de jouer le Roi Lear. Mais bientôt il chasse ses sombres pensées car Rita a déboutonné sa chemise.
-Oh Riley…
-Oh Rita…
-Oh Riley…
-Oh Rita…

Ils attendent tous deux que quelqu’un crie « coupez ! ». Ils sentent qu’ils ne peuvent aller trop loin, que sinon ça va finir par ne plus être « tout public » cette histoire. En désespoir de cause Riley ajoute :
-Epouse moi, donne moi une huitième chance !
Rita a maintenant le maquillage totalement ruiné par la joue moite de son partenaire, et fait finalement assez piteusement ses 55 ans (même si elle est censée en avoir 30 depuis au moins 20 ans dans la série). Son visage est défait, ruiné. Pour la première fois de sa carrière, elle a vraiment l’air bouleversée.
-Oh oui… Marions nous encore une fois Riley…



L’improvisation leur semblait brillante à tous deux, mais les caméras tournaient toujours. Ils attendaient désespérément la montée du clavier bontempi et la délivrance de la fin de la scène… Mais cela n’arrivait pas. Ils se regardaient, perplexes. Etait-ce la fin ? Allaient-il pouvoir sortir dans la rue, dans le monde ? Loin de ce studio qui emprisonnait leurs vies. On leur faisait subir depuis tant d’années des rebondissements improbables qu’ils devaient assumer fièrement malgré leur talent limité… Rita prit Riley doucement par la main.

-Il n’y a plus que nous, on dirait, Edouardo.
-Comment m’as tu appelé ?
-Edouardo, c’est ton nom, tu es un acteur, mauvais, mais tu es un acteur…
-En es tu sûre, Rita, ça fait tellement de temps que…
-Moi c’est Kimberley, je ne suis pas Rita… Et il faut que je te dise, arrête de serrer les mâchoires comme ça tout le temps, ça te rend vraiment ridicule et ça ne veut rien dire…
-Moi au moins je peux encore les serrer mes mâchoires, toi on dirait une vieille poupée figée… Pourquoi tu crois qu’ils sont partis ? Tu crois que tu les fais vraiment tes trente ans, Kim ?
-Et toi t’es un jeune premier peut-être, connard ? Tu crois que c’est un plaisir d’embrasser un vieux beau qui pue de la gueule… Tiens je préférais encore le labrador !
-Sans moi tu ne serais rien, c’est moi la star du show depuis trente ans !
-Peut-être mais t’as pas vu ? Y a personne derrière les caméras là. Y a plus de show.
-Non ne dis pas ça Rita…
-Et arrête de m’appeler Rita ça ne sert à rien je te dis, on arrive plus à intéresser les gens…
-Mais tu ne te souviens plus de notre étreinte passionnée dans les vagues…
-Mais c’est le passé ça, quand la série marchait… Moi je vais reprendre mes études de dactylo je pense…
-Alors tu ne veux pas m’épouser une huitième fois ?
-Ed… euh… Riley, t’as vraiment un problème… Je crois qu’il faudrait que t’aille en hôpital psychiatrique et que tu te fasses soigner.

D’un seul coup une voix retentit :

-Coupez, c’est génial Kimberley !

Kim poussa un soupir de profonde lassitude. Riley s’était remis dans le canapé à siroter son verre d’eau en croyant que c’était de la vodka, comme à la belle époque, en éructant pour montrer que ça lui brulait la gorge. Un scénariste surexcité chauve, gras et myope s’approchait de Kim :

-C’est génial l’hôpital psy ! putain pourquoi j’y ai pas pensé ? Riley, schyzo, on peut au moins faire durer ça trois ans !! T’as sauvé le show !
- Mais regarde Edouardo, il est complètement paumé… ça me fait de la peine. Edouardo a failli jouer Shakespeare quand même.
-Ouais, « failli » Kim, juste « failli ». Tu veux vraiment lui rappeler qu’il a loupé le coche et que c’est un comédien raté ? Tu vois bien qu’il a besoin que ça continue.
-Oui je sais. Mais là on était si proches de s’en sortir…
-Tu vois bien qu’il est pas prêt. Faut que tu joues le jeu, Rita.
-Mais ce n’est pas mon nom…
-Allez quoi ! t’as déjà été mariée sept fois avec ce type, tu vas t’en sortir. C’est juste une épreuve de plus. Courage Rita !


Kimberley a envie de hurler.

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