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"Descente" et "Acharné" de François Grillères et Aymeric Nogué

C’était un samedi. On avait réglé le réveil assez tôt pour ne pas arriver en retard à la projection. La Tour Eiffel aussi semblait embrumée de torpeur.

Devant le cinéma « Grand Action » à Paris, je vois un grand type barbu et souriant, un peu courbé par le froid et le trac, attendant l’ouverture des portes et l’arrivée du public avec fébrilité. C’est François Grillères. Je le salue, nous échangeons quelques mots. Les gens arrivent. Une sorte de famille se recompose. Beaucoup ont travaillé sur ces films, on sent une grande chaleur, une solidarité, une complicité artistique et des destins rapprochés. Je ne dis pas grand chose et j’écoute beaucoup. On entre dans la salle.



Je ne sais trop à quoi m’attendre. Les réalisateurs improvisent un court discours de gratitude, craignant comme tous les artistes de présenter leur travail pour la première fois. Le noir se fait. Le premier court, Descente, commence, avec l'image d'un cadavre en décomposition, gros plan sur des chairs blafardes et lardées de marques sanglantes. Avec la putréfaction qui commence déjà sa sinistre besogne. Je songe fugitivement à Seven. Au plan suivant, on rencontre une femme flic brisée, possédée par le désir de venger cette victime. On la prévient contre cela. Rien n’y fait. Son visage est comme figé dans la stupeur d’une barbarie dont le souvenir la hante. Un visage singulier et beau d’ailleurs (celui de Juliette Plumecocq-Mech), indécis entre masculin et féminin, androgyne. Mais marqué avant tout par la douleur, par la violence, par ce qu’elle ne sait plus supporter. On le pressent, dans son silence, dans le clair-obscur du bar de la première scène où elle prémédite déjà son acte.

Puis c’est la descente, dans le Paris que l’on ne veut surtout pas voir, celui que les gens bien au chaud derrière leurs fenêtres ne veulent pas soupçonner. Celui qui fait songer au New York malfamé des années 70. Celui des Squats inquiétants, des rues mal éclairées, peuplées d’une humanité louche qui en prend possession. La femme flic pénètre dans le squat, fusil à pompe en joug, avançant prudemment pour ne pas se faire repérer par la faune des damnés qui gravite autour de sa proie. L’homme est planqué au fond de ce lieu désaffecté, traversé de cris sporadiques, empli d’une musique étrange et lancinante, à l'image de l’obsession qui a envahi l’héroïne. On est caméra à l’épaule, on ne la lâche pas d’un souffle. C’est une tension et un crescendo qui s’installe. On scrute le moindre recoin. On a peur qu’elle se fasse démasquer. Elle se planque plusieurs fois, à l’abri de regards à deux doigts de la surprendre. Et dans ce film d’un quart d’heure, sans beaucoup de mots, on s’attache à cette femme égarée, sur le point de basculer, aveuglée qu’elle est par son désir de vendetta. C’est un crescendo savamment orchestré. Cette « descente » est autant celle des flics dans ce lieu interlope, que celle du personnage dans son enfer intime.


Davantage que la violence, graphique, c’est la tension, la finesse psychologique qui m’a surpris, cette manière de nous investir dans l’intimité de ce personnage, dans son souffle, son adrénaline et sa peur. Sa progression vers l’irrémédiable. On est pendus à chacun de ses gestes, on ne la lâche jamais. J’ai aimé aussi les cadres très resserrés sur elle, dans des couloirs ou des pièces souvent claustrophobes. Dans l’envoûtement des nuits où se terrent les cauchemars. Et j’étais véritablement accroché. Jusqu’au bout de ce quart d’heure qui vous plongeait dans les méandres d’un esprit tourmenté, avec comme seul exutoire à sa psychose étrange, un déchainement longuement mûri, un engrenage sombre et terrifiant. Tout ça m’a fait songer à cet autre égaré assoiffé de justice: le héros désaxé de Taxi Driver.

Le second court métrage, Acharné, a commencé juste après. J’ai eu peur, à vrai dire, tant j’avais été pris par l’atmosphère du premier de ne pas m’y plonger comme il convenait. J’aime que l’effet dure, et ne pas le briser tout de suite.



On retrouve ce voyage au cœur de la nuit, où des ombres se meuvent, prises dans des traques étranges et insoupçonnées. Un homme est en voiture, écoute sa radio, arrêté à un feu rouge. On en voit un autre, une mallette au précieux contenu à la main, tenter d’échapper à ses poursuivants. Dans les bâtiments fermés, le noir d’encre qu’aucun jour ne vient atténuer, les silences qui tressaillent au moindre grincement de porte, nous sommes de nouveau pris. Dans la trépidation d’une poursuite. Dans le fracas des coups de feu qui, à l’heure tardive résonnent toujours un peu plus fort, comme des offenses, des éclairs de péchés qui déchirent l’obscurité. La mort est là qui rôde et elle est à vos trousses. Il s’agit de fuir. Et d’un coup, ce trafic prend des allures de métaphore. Une nouvelle fois, on est liés au sort de ce héros, on s’attache. Et puis, peu à peu, on le connaît. A la faveur des flash-back, et notre regard évolue sur lui. En même temps qu’on le suit dans sa fuite, notre point de vue se nuance et le contraste s’impose, jusqu’à bouleverser l’impression première.

A la sortie, j’ai dit vouloir écrire sur ces films. Sur ces réalisateurs. Evidemment, je n’ai pas su, comme d’habitude, leur dire à chaud, pourquoi j’ai aimé. J’ai bafouillé quelques compliments. Mais véritablement, ils m’ont réconforté. Parce que j’ai songé à beaucoup de choses que j’aime, parce que j’ai véritablement été emporté par leur travail. Je ne m’y attendais pas. Je n'éprouve habituellement que peu d’espoir pour le cinéma français, encore hanté par les vieux ayatollahs péremptoires et sectaires de la Nouvelle Vague, empêtré dans des prétentions auteuristes. De l'autre côté, on trouve les putasseries populaires les plus grossières ou les plus cyniques.

Mais là, devant la caméra de ces jeunes gens, j’ai songé au brillant Nid de Guêpes de Florent Emilio Siri. J’ai retrouvé la tension enivrante et glauque de David Fincher, l'ambiance nocturne et onirique de Michael Mann, le suspense que savait inspirer James Cameron du temps de Terminator, la violence et l’âpreté des premiers Scorsese, la barbarie menaçante du Rambo originel, l’action aussi, enfin anoblie, de John McTiernan (même s’il en aura fallu du temps pour reconnaître qu’il était grand). Cette intégrité-là, cette audace, souvent, ont déserté l’hexagone. C’est cet espoir que j’ai retrouvé en découvrant les courts-métrages de Aymeric Nogué et François Grillères.




Une autre génération est là. Avec ces codes et cette cinéphilie-là, pétrie d’influences polymorphes, enfin débarrassée des élitismes artificiels qui paralysent la créativité en France depuis bien trop longtemps.

On peut sortir de la paresse.
On peut sortir du cynisme.
Juste prêter un regard (et des moyens) à ces passionnés-là, qui investissent un espace bien à eux, qui font le cinéma qu’ils ont dans les tripes.
Celui qui les a nourris.
Celui qu’ils aiment.

Et celui que j’aime aussi.

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