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Gravity

La rumeur bruissait des dithyrambes les plus exaltés. Mes connaissances cinéphiles trépignaient d'impatience. On parlait de révolution, de "jamais vu", d'une claque qui vous renvoyait aux émerveillements premiers du septième art, où vous redeveniez un gamin béat d'admiration devant les merveilles qui s'offraient à votre regard. Je me méfie toujours de ce genre d'emportement. Je me suis même retenu de voir les bande-annonces qui, savamment, filtraient sur le net et amplifiaient l'attente (et la déception potentielle, car la barre était haute). Plusieurs fois, on a été refoulés à l'entrée des cinémas bondés, la semaine de la sortie, une effervescence comme je n'en avais pas vue depuis Avatar, et cette fébrilité qui s'empare des foules, aux abords d'un évènement d'exception. Le cinéma peut avoir encore cette force d'attraction. La folie douce des regards avides.



Enfin une fin d'après-midi, nous prenons place dans la salle. Je découvre ma chère et tendre chaussée de lunettes 3D, ce qui est toujours une étape délicate dans une vie de couple. Le noir se fait doucement. Et le vertige commence. Je n'ai pas connu pareille immersion, pareille implication depuis les séances fondamentales quand j'étais tout gosse devant Indiana Jones et la dernière croisade. Le même genre de joie pure, d'extase visuelle.


Alfonso Cuaron, qui a commis cette oeuvre impressionnante, n'en est pas à son premier uppercut. Ceux qui ont vu Les Fils de l'homme savent de quoi je parle. Un degré d'identification avec le sort de personnages en perdition, déjà assez inédit. Mais ce monde post-apocalyptique était plein de bruit et de fureur, un foisonnement de décors assez traumatisant. L'espace a été investi tant de fois et par des oeuvres majeures (2001, Odyssée de l'espace vient évidemment à l'esprit), que l'on voyait mal comment le cinéaste allait repeupler et s'approprier ce contexte rabâché. Pourtant il y parvient en se concentrant sur l'intériorité de son héroïne. Par delà les virevoltantes prouesses techniques et les moments immenses de mises en scène, c'est ce lien fort avec elle qui vous reste et qui est sans cesse mis en valeur.

Dès les premières minutes on est happés. On s'esbaudit d'abord devant le plan séquence qui inaugure le métrage. Mais toujours la virtuosité est au service de la narration. Cette séquence fluide d'un petit quart d'heure permet d'impliquer le spectateur, de l'inclure dans cet univers. En arrière plan, on voit les astronautes flotter, évoluer, traverser l'image. Tout est vivant, en mouvement, organique. On les observe vaquer à leurs occupations. C'est presque une sortie routinière. On s'attache à Sandra Bullock, moins rouée que son partenaire dont c'est le dernier vol avant la quille. L'ironie, la nonchalance habituelle de George Clooney nourrira son personnage. En Bullock on sent dès le début, une fébrilité, une tension, une inexpérience, qui nous attache à elle, car on sait d'emblée qu'elle sera aussi désemparée que nous devant le danger. Peu à peu, elle prendra de la substance, jusqu'à révéler son deuil fondamental, cette vie en laquelle elle doit croire à nouveau. L'histoire de son retour à la terre prend alors une valeur métaphysique. L'oeuvre est totale.



La menace est là. D'abord lointaine et anodine, quand elle est annoncée par Houston aux astronautes. Par prudence, il faudra se hâter de regagner la capsule pour se préserver du désastre. Seulement l'héroïne est consciencieuse et s'attarde. Ces quelques secondes de perdues suffisent à précipiter la fatalité. Et soudain les habitudes explosent et tout s'affole. On est emportés dans le mouvement de panique, dans l'instinct de survie, pris dans le tourbillon d'un vaisseau dont on perd le contrôle et qui commence à semer ses débris. Des images restent, indélébiles, comme ce moment où soudain l'héroïne s'éloigne du vaisseau, tourbillonnant dans le vide sidéral et s'éloignant de la terre, dans une vrille cauchemardesque. En permanence, on éprouvera la peur viscérale qu'elle soit perdue.

Car si le scénario est simple, il est d'une redoutable efficacité. Il s'agit de survivre, littéralement de s'agripper à la vie. En même temps que de ressentir notre insignifiance, le côté dérisoire d'opposer toute résistance à cette immensité hostile. On est sans cesse confrontés à notre désoeuvrement, notre désarroi humain (trop humain) face à un milieu qui nous domine. Tout cela, évidemment, on le connait. Seulement ces thèmes sont absolument révolutionnés, revivifiés par la forme. Ces plans hallucinants et en vue subjective à l'intérieur du casque de l'héroïne qui ne parvient pas à se stabiliser et qui tourbillonne en s'éloignant de la station spatiale et de la terre.



Le son de sa panique, enveloppant, oppressant vous assaille de toutes parts, au point que vous ressentez presque physiquement sa peur. Car c'est un film très intimiste, sur l'enfermement, la claustrophobie. Qui joue habilement de ce paradoxe entre l'infini hostile de l'espace et l'intimité d'une humaine qui s'y est aventurée et qui devient le coeur du récit. Dans l'espace, personne ne vous entendra crier, annonçait en son temps l'affiche d'Alien. Ainsi c'est à sa voix, à son souffle que l'on s'accroche (elle brûle de l'oxygène trop vite). La musique fait parfois irruption pour souligner l'urgence, à des moments cruciaux.

Pour la première fois, j'ai vu les codes du jeu vidéo, admirablement assimilés par la mise en scène, la vue subjective en étant le principal exemple, mais aussi cette manière de concerner sans cesse le spectateur, de l'investir dans chaque mouvement. Quand elle s'agrippe et que l'on prie avec intensité pour qu'elle parvienne à s'en sortir, à se hisser, quand il lui faut regagner une écoutille, un lieu semblant inaccessible et qu'on l'accompagne dans toutes les étapes de sa lutte. Lorsqu'elle a ce lien si fort avec Clooney, revenu la chercher, et qu'elle est attachée à lui, comme à celui qui seul saura la délivrer, pourra la ramener (cela m'a rappelé l'émotion particulière qu'éveillait le jeu Ico, où l'on devait aider une fillette évanescente à s'échapper d'une grande forteresse en la guidant, en lui tenant la main). J'ai retrouvé cette force d'empathie là. On relève des clins d'oeils, des références inattendues également (notamment à Wall-E). Mais surtout il y a cette action qui ne s'expose plus simplement devant vous, mais au sein de laquelle vous avez la sensation d'être plongés. La bonne vieille "suspension d'incrédulité" dans ce qu'elle peut avoir de plus puissant, de plus sublime.



Par la maîtrise d'un film, tout ce que les ignares rétrogrades vous présentent comme des gadgets futiles (la 3D en tête), prend tout son sens car ils sont motivés par la sensibilité, la vision d'un véritable auteur. Cuaron a compris que le cinéma n'était pas un parent pauvre de la littérature et qu'il était avant tout fondé par l'image et non par les mots (c'est tout con, mais on l'oublie très souvent, particulièrement en France). Ainsi, chaque plan est signifiant, donne à ressentir. Prend de l'épaisseur. Ainsi, quand on pénètre dans une capsule, on en ressent l'échelle, la perspective des couloirs qui ressemblent à des transitions entre les grands moments qui vont s'y dérouler. Enfin il y a la profondeur de champ, admirablement exploitée, cette impression réelle de vertige quand on se tient au dessus de la terre. Et puis ces détails qui outrepassent la frontière de l'écran et qui, pour une fois, ne sont absolument pas superflus. Ce moment où l'on s'accroche au cordon qui nous relie à Clooney comme des désespérés... Cette détresse que l'on ressent à voir si près ce fil si ténu qui vous raccroche à la vie, à l'espoir. Tout cela au milieu d'une tempête, celle de la station en décomposition qui vous assaille sans relâche comme une apocalypse.

Cette stupeur enfin... A ne jamais surprendre l'artifice, le trucage, les écrans verts et les décors virtuels, les dispositifs alambiqués qu'imposaient ce tournage. Et pour la première fois, je n'ai pas eu envie de me renseigner pour en connaitre les rouages. Plus tard on ira déflorer la magie. J'ai voulu retenir ces images, celle superbe de Bullock qui se débarrasse de sa combinaison et se met à flotter en position foetale. Ce film nous ramène en effet à des sensations primitives, datant sans doute du ventre de la mère ou de la très petite enfance: la peur de l'abandon, la peur du vide, la peur d'un monde que l'on ne contrôlerait pas, la peur d'être le jouet de la fortune. Toutes ces frayeurs d'avant le langage, ces émotions primordiales qui nous fondent. Que ce film ramène à la conscience.



Le rapprochement pourra paraitre improbable (et en vérité il l'est, mais je m'en fous), je n'ai pas ressenti d'émotions aussi fortes, de baffe formelle autant que spirituelle depuis Tree of life... Des cinéastes savent encore mettre leur âme dans leur art et en changer la nature. Et vous agripper aux images qu'ils inventent, vous prendre aux tripes. Sans aucune fausse note.

Au bout du film et à la fin de la séance, vous enlevez vos lunettes 3D, sidérés, et vous vous dites que le monde a changé, que rien ne vous a remué comme ça depuis un bail.

Ainsi vous retrouvez l'émotion, la stupeur, la surprise des premiers spectateurs de L'Entrée d'un train en gare de la Ciotat des Frères Lumière
Le cinéma est finalement sans cesse à réinventer. Il fallait l'audace et le courage d'un Alfonso Cuaron pour le rappeler, mener à bien un tel miracle.

Et putain que ça fait du bien...

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