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Inside Llewyn Davis

Mon amour de l'oeuvre atypique des Frères Coen ne date pas d'hier. Je me souviens d'articles dithyrambiques que je leur consacrai dans d'autres lieux il y a quelques années. Je me souviens de la première fois où j'ai vu The Big Lebowski, de mon émerveillement devant l'écrivain en panne d'inspiration dans Barton Fink, mon ravissement devant O'Brother... C'est comme si, sur l'écran, vous voyiez s'animer un peu du bordel que vous avez dans la tête... De plus, quand j'ai su qu'ils allaient raconter le destin d'un chanteur folk dans le New York du début des années 60, l'admirateur de Dylan en moi s'est mis à piaffer d'impatience.



J'ai découvert Inside Llewyn Davis dans la fébrilité d'une avant première. C'était le second film de la journée. C'est toujours un peu risqué de les enchainer, car alors, l'un chasse l'autre dans le souvenir et il ne se grave pas en nous comme il le devrait. Mais j'aime les festins d'images, être propulsé d'un univers à l'autre. L'impatience, peu à peu, s'emparait de la salle. Un petit homme chauve devant nous jetait nerveusement des coups d'oeil à la cabine de projection, jusqu'à s'impatienter fort au bout d'une demi-heure, et sortir d'un pas furibond pour s'entendre dire de patienter cinq minutes. Bizarrement, l'épisode était déjà très "coenien".



Le film commence dans un bar à la pénombre nocturne et enfumée, avec une chanson magnifique, jouée en direct par l'acteur Oscar Isaac, sur une Gibson pleine d'âme et de mythologie, la même que Robert Johnson. D'emblée, nous ne sommes pas dans la carte postale, la légende convoquée habituellement par ces temps héroïques. On est dans la complainte des maudits, des destins brisés, des artistes de talent qui, au fil de leur parcours n'ont jamais rencontré la gloire. Ils se débattaient chaque jour pour bouffer, gagner quelques dollars, ne parvenaient pas à se sortir de ce que Baudelaire a qualifié (et incarné) mieux que quiconque: le Guignon.

Car ici, point de romantisme, point de temps jadis glorieux et épiques. Il s'agit pour Llewyn de survivre. Même la photo et la lumière de Bruno Delbonnel n'a pas ce lustre des antans, ce côté lisse, aseptisé, embaumé qu'on a pu si souvent déplorer ailleurs. Les couleurs semblent comme passées, délavées. Si d'aventure on en vient parfois aux tons sépias, ils n'ont rien de nostalgiques ou d'idéalisés. Il s'agit d'accompagner la dérive d'un pauvre type, un loser, aux nuits incertaines et déprimantes. Il va s'écraser sur le canapé de ceux qui voudront bien l'accueillir, sans jamais se délester de son amertume et de l'infortune qui le menace sans cesse. Ses journées ressemblent à des occasions manquées, sans cesse recommencées.



Au début, on ne sait comment le prendre, ce personnage, comme souvent avec les Coen. Doit-on en rire? Doit-on ironiser? Doit-on s'en émouvoir? Les cinéastes toujours vous laissent libre de votre choix, de vos codes, de votre morale. Libre à vous de les accompagner ou pas, de vous y reconnaitre ou non. Cette incertitude, cette ambivalence est commune à beaucoup de leurs histoires. Il s'agit d'oublier ce qu'on connait et d'entrer dans leur univers, dans leur style, se faire à leur décalage. C'est à chaque fois comme un choc thermique, ça peut vous laisser de marbre. Car Llewyn Davis n'a rien de chaleureux, il est même un parasite assez antipathique et suffisant. On le voit sombrer doucement dans une fatalité sans issue, tournant en boucle. C'est sensible jusque dans la narration et la structure même du film. Je songe à ce chat, nommé Ulysse, qui ne cesse de lui échapper, à l'image de son destin, de cette odyssée qu'il ne pourra jamais entreprendre.

Pourtant on se laisse peu à peu entrainer dans la succession de ses galères et de ses rencontres: de Carey Mulligan (décidément merveilleuse) qui l'agonit d'insultes et veut avorter du probable fruit de leur amour fané, à son manager radin, jusqu'à ce couple de bourgeois hospitaliers dont il gâche un diner... Il râte tout avec fracas. Même s'il a un talent indéniable, rien ne pourra le sortir de son inextricable spirale d'échec.

Tout ce qui paraissait magique, mythique dans notre imaginaire se pare d'un voile de désillusion totale. Et cela change tout, comme si soudain, on voyait la "beat generation" dans toute sa précarité. Les clochards ne sont plus célestes, les vagabonds ne sont plus rimbaldiens, les artistes deviennent plus pathétiques que fascinants. L'éblouissement des lointaines légendes se fait balayer par leur quotidien dérisoire, sans espoir. Cela fait paradoxalement penser au désarroi qui semble avoir envahi notre modernité toute entière.



C'est là que le film touche juste. Il ne parle pas seulement de la défaite de son personnage principal, mais plutôt de celle qui a envahi le monde, même dans le décor poétique de Greenwich Village à sa grande époque. En s'inspirant de la carrière malheureuse d'un musicien exceptionnel, Dave Von Ronk (aperçu dans ce documentaire de référence sur le folk qu'est No Direction home de Scorsese), c'est cette désacralisation que les Coen racontent. Si Bob Dylan a éclipsé de son génie tous ces artistes qui ont forgé son inspiration, ce film leur restitue leur légitimité. Eux dont l'influence n'a pas été reconnue, hormis par quelques spécialistes. Eux qui en ont bavé.

Dans l'intermède de la virée avec John Goodman, à moitié comateux sur le siège arrière, on se retrouve dans le négatif de tout ce qui faisait la superbe de Sur la route ... Garrett Hedlund, qui incarnait Dean Moriarty dans l'adaptation de Walter Salles, compose ici le chauffeur mutique de ce périple dépressif. Le parallèle est frappant et d'une grande mélancolie.

Llewyn Davis emprunte d'étroits couloirs, toujours les mêmes, où il frappe à la porte d'amis de moins en moins secourables. Il voit peu à peu son rêve s'éteindre. Il remonte sans cesse la même pente, en Sisyphe désabusé. Il se perdra comme le héros tragique qu'il est. Au bout du film, la boucle est bouclée dans une allée sombre, à l'arrière du même bar qu'au début où il se fait passer à tabac. S'élève alors la voix de Bob Dylan, lointaine et irréelle, écho de cette autre Amérique qui deviendra légende, dont on porte aujourd'hui encore la nostalgie, déformée sans doute, mais tellement belle que c'est celle que l'on imprimera dans les livres et dans les coeurs.



Inside Llewyn Davis raconte ceux qui ont été frappé d'oubli et qui, pourtant n'ont pas démérité. Ils n'ont simplement pas bénéficié du miracle, de l'ovation d'un public qui soudain aurait validé leur don. Les innombrables offensés qui ont pavé la voie de mythes dont ils seront toujours exclus, méprisés. On ressent toujours cette attirance des Frères Coen pour les marginaux, les négligés, ces êtres sur le fil dont ils se sont fait les conteurs. Ils sont les chantres de ceux qui "n'étaient pas là", qui s'effacent, sans que cela bouleverse la course du monde.

Cette oeuvre est belle, car elle exalte la défaite quand on est si habitués à ne voir glorifiée que la victoire.
On y ressent un malaise diffus.
C'est un destin à la fois tragique et absurde comme une noyade.
Le rêve américain a la gueule de bois.

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