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Entre Nick Cave et moi: confluence d'influences

J'ai véritablement découvert Nick Cave à la fin du mois dernier. Je le connaissais déjà avant, depuis longtemps, depuis l'époque de son disque Abattoir blues, dont une fille m'avait parlé avec passion. Puis j'ai recroisé sa route, à l'époque de ces merveilleux duos sur les derniers disques de Johnny Cash (avec également une reprise poignante de "The Mercy Seat"). Mais la rencontre était encore à faire, même après mon écoute absorbée de son dernier opus en date, Push the Sky away, accompagné de ses vieux complices des Bad Seeds.

Ainsi j'ai enfin vu le phénomène en concert, en charisme et en os, à Paris, un soir d'hiver. Ce fut une expérience assez marquante. L'impression d'avoir vu un poète incarnant totalement et intensément son univers, avec un magnétisme unique. La foule était pendue à chacun de ses mots, à chacun de ses mouvements, on sentait des frissons parcourir la salle. Ainsi je l'ai fait mien, à l'égal d'un Jim Morrison (mais en moins mort).



Ainsi j'ai compris que chaque chanson était un univers, j'ai les ai écoutées toutes et sans cesse depuis quelques semaines, me laissant emporter par chacune d'elles comme par une déferlante, par cette voix grave, hypnotisante et pénétrante qui exprime comme personne les tourments, la mélancolie... ce quelque chose de gothique, de sombre, de baudelairien et d'élégant qui m'a toujours fasciné partout où j'ai pu le trouver. Il dessine un grand théâtre de mythologie déviante. Et même si le monsieur est australien, il y a également cette fascination américaine que l'on a en commun. C'est la première fois qu'un concert est une révélation (le Zénith portait ce soir-là bien son nom).

Nick Cave est la synthèse et l'incarnation de tout ce que j'aime, avec des textes et des thèmes d'une profondeur inhabituelle. J'ai devant lui le sentiment d'écouter un écrivain. C'est étrange et rare, un langage qui s'anime et se déploie dans l'espace. Je n'ai guère ressenti cela qu'une fois, il y a très longtemps, quand j'écoutais The Doors en boucle.



On entend ses démons, sa misanthropie parfois ("people ain't no good"), sa morbidité souvent assassine, sanglante (comme dans le bien nommé album "murder ballads" dont chaque chanson relate un crime). On retient surtout ce romantisme noir, dissonant, envoûtant, qui décrit l'amour comme une expérience mystique, un réenchantement in-extremis du monde, une espérance au bout des désespoirs, la promesse d'un salut peut-être, juste au dessus de la nuit ("Into my arms", "There is a kingdom", "Are you the one that I've been waiting for?").

Ce dont j'avais l'intuition sans avoir pu en être le témoin oculaire, c'est de son énergie et de sa rage (que l'on entend dans "There she goes my beautiful world"). Je me souviens maintenant de cet homme, là bas sur la scène, le visage un peu marqué par le temps et les excès de sa jeunesse tumultueuse, sa chevelure à la noirceur de corbeau. Sa gestuelle sauvage, ses cris soudains, sa communion avec le public, si intense qu'il ne lâchait littéralement pas les mains des premiers rangs, et concentrait sur lui tous les regards.


C'était comme s'il chorégraphiait chacun de ses mots, leur donnant une intensité irrésistible, brutale, presque punk, que l'on ne saurait ressentir à la simple écoute de ses disques. Et cette voix parlée souvent, brisée parfois dans de grands hurlements, des crescendos qui ressemblent à des convulsions. Il vous entraine dans des récits épais, poisseux, oniriques, à chaque chanson.

J'ai songé aussi parfois en le voyant à l'énergie, la générosité d'un Mick Jagger qui ne s'autoparodierait pas, qui ne tricherait pas en forçant les oripeaux de sa légende. De Nick Cave, l'intégrité suinte par tous les pores, de chaque éclat de voix, à chaque accord. Une inébranlable sincérité. Et chaque instant, il le rend plus précieux, plus chargé, empli de démons merveilleux, de soupirs amoureux ou homicides.

Du rock, du vrai, et des ténèbres un peu partout, pleines de violence, de coins glauques et d'amants perdus au milieu comme des ilots de lumières, des répits enlacés. Tout Nick Cave est là, entre la désespérance d'un monde déserté de sacré et la grâce autant que l'horreur que chaque humain porte en lui. Entre la violence crue (ressentie dans Des Hommes sans loi, dont il a écrit le script) et une esthétique presque satanique ("Red right hand" et la rencontre démoniaque qu'il met en scène).



Car il y a une dimension mystique, sacrée, chamanique, de la sorcellerie dans l'art de Nick Cave. J'ai songé parfois au Vaudou du sud des Etats Unis. Aux blasphèmes aussi, l'ironie des hommes de foi repentis (l'album Dig!!! Lazarus dig!!!, "God is in the house"). Cave n'est jamais très loin du religieux et du sacrilège. J'ai lu quelque part qu'il avait connu une éducation stricte de ce point de vue. On le sent imprégné de cela dans son écriture souvent empreinte de cette tradition classique, le péché magnifié par son style vampirique et romantique (le duo avec Kylie Minogue "Where the wild Roses grow" en est un exemple, la majestueuse valse teintée d'ironie, entonnée avec P. J Harvey dans "Henry Lee"). Par les destins maudits qu'il convoque et rend monumentaux, grimaçants aussi, terrifiants comme des masques de gargouilles, il crée des mythes cauchemardesques et contemporains (comme celui qu'il conte dans "Stagger Lee"). Et toujours cette dimension funèbre de crime, de mort et de châtiment ("your funeral, my trial"). Quelque chose de Dostoievskien.

Au pied de ce grand arbre aux sombres ramures, je me suis retrouvé enfin, lors de ce concert qui m'a paru passer comme un éclair, découvrant en cet homme, la confluence de toutes mes références.

Ce fut un grand moment de symbiose et une grande rencontre.

Je sais à présent, que Nick Cave fait partie des quelques rares dont la musique, les mots et la voix accompagneront mon existence.


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