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Anna Calvi au Trianon

Après le concert, l'agent de sécurité juste à côté de moi et qui s'était désolé de m'avoir vu faire la queue à l'entrée, nous demande: "Vous voulez voir l'after show?". Il nous entraine par les coulisses par où nous sommes entrés, jusqu'au patio du Trianon, illuminé de lustres désuets au dessus d'un escalier monumental. Ambiance élégante. La foule s'agglutinait dans l'attente du petit évènement dont la rumeur n'avait pas tardé à se répandre. On tripotait son téléphone portable, on échangeait quelques mots qui se perdaient dans le bourdonnement de la multitude et la hauteur des plafonds. Mon guide fend l'attroupement, jusqu'à nous mener, mon amie et moi, jusqu'à un petit ruban rouge. Juste derrière des techniciens s'activent autour d'un ampli Fender, d'un pied de micro et d'un ensemble de pédales à effets. Anna Calvi va revenir pour quelques chansons. Là, à un peu plus d'un mètre de moi. L'une des expériences les plus troublantes de ma vie de spectateur. Car le concert, déjà avait été riche, et je ne m'attendais pas du tout à cette décharge d'émotions en plus.


Plus tôt dans la soirée, on s'était retrouvés, devant la façade anachronique et classieuse de ce petit théâtre dans le 18ème. La pluie tombait parcimonieusement. On échangeait des plaisanteries pour tromper l'attente. La nonchalance avant ce précipice hors du temps qu'est toujours un beau concert. Dans l'anticipation d'un envoûtement imminent, une attente où les mots ne comptent pas car ils sont tendus vers cette délivrance, quand le noir se fera et que la soirée commencera réellement et tiendra ses promesses.

Le public entre doucement dans la salle dorée, patinée, vénérable comme un petit opéra. En fond de scène des nuages passent sur un ciel bleu, me semblent bouger un moment, dans une curieuse illusion d'optique. Je contemple mes compagnons qui sourient. Je les vois se taquiner, je souris aussi. Derrière moi commencent à se mélanger l'anglais, le français. La première partie se passe. Un groupe nommé "Women's hour", assez plaisant, une chanteuse au timbre doux, à la gestuelle appuyée, et un son aérien. Pas de quoi faire bouger un public figé dans l'attente.


Et puis c'est le prélude au tonnerre. Un orage inattendu d'ailleurs. Anna Calvi s'avance. Toute de noir vêtue. Les cheveux relâchés. La guitare lui barrant haut le torse. "Suzanne and I" retentit. Son énergie me surprend, son magnétisme aussi. Calvi ressemble aux explosions de rage des grands timides. Et ses chansons oscillent entre murmures et cris, la maintiennent sans cesse dans cet équilibre étrange, entre douceur et violence. Elle a quelque chose d'une prêtresse. Très expressive dans ses chansons. Elles se révèlent chacune dans une urgence, une fièvre et une troublante sensualité. Car même si la chanteuse demeure réservée et très silencieuse entre chaque morceau, chaque mélodie devient une tornade entre ses mains. Et les pépites de son dernier album One Breath se révèlent de tous leur éclat, tandis que ceux de son premier, dont j'avais déjà parlé, s'avèrent d'ores et déjà classiques.

Et d'un coup, on se laisse envahir par une atmosphère de ténébreux western. Des amants inquiets surpris au coeur de la nuit, qui ressemblent à des fugitifs. Le galop implorant de "Eliza". Des silhouettes mystérieuses, vampiriques, enlacées semblent s'animer, se matérialiser sous vos yeux. Ce quelque chose de glauque et d'enthousiasmant, à l'image des contraires qu'Anna Calvi sait convier et réconcilier dans son interprétation, de l'énergie irrésistible de Springsteen (qu'elle reprendra superbement d'ailleurs), au raffinement extrême de Jeff Buckley. Elle a quelque chose d'une égérie décadente, une réminiscence du Velvet Underground. Une beauté vénéneuse, une élégance à la Bowie, une rage à la Patti Smith. Tout ça dans le frêle corps encore un peu adolescent de cette jeune femme qui semble si discrète et qui éclôt à chaque accord de guitare comme une fleur baudelairienne. Ambiance nocturne que l'on retrouve dans des chansons comme "Sing to me", issue de la palette inattendue de son dernier album en date.


Et peu à peu, on est emportés, comme un navire insomniaque au milieu d'un océan capricieux. On s'abandonne à son souffle et on la suivra au gré de ses inspirations. Parce que doucement on a lâché la barre. On a cédé à son charme ensorcelant. Peu à peu les corps se délient et ondulent à l'unisson. Je regarde autour de moi et sens l'alchimie qui, doucement, se rend maitresse des âmes. Parfois on se retrouve dans une allégresse teintée d'inquiétude, de fureur, ("Suddenly"). Toujours cet équilibre entre les contraires. Mais le plus souvent, on évolue dans les songes, dans les limbes, au coeur de sombres épopées. Parfois, s'étouffe un sanglot pudique ("Cry", entre le faux semblant d'un rythme enlevé et des accès dissonants et désarticulés). Et comme fil rouge, cette admirable guitare qui sait se faire pure comme de l'eau claire et déchainer d'imprévisibles explosions de colère.

Ici, tout est décuplé. Ici, les sens sont en éveil. Pendus à un présent dont elle a imposé les règles, dont elle a composé l'humeur. Et tout prend du sens car elle n'en fait pas beaucoup, mais chaque mouvement de mains, chaque mot traversant les lèvres écarlates, chaque regard devient une invitation au voyage. Parfois dans le feu d'un solo elle s'abandonne et se cambre. Et l'on est hypnotisés par cette femme qui ne se livre totalement que dans sa musique. Et nous emporte dans son déchainement de manière absolue, avec une conviction extrême, tendue, exigeante, dionysiaque.

Elle vous montre toutes les couleurs de son univers si changeant, si paradoxal, si oxymorique. Quelque chose d'extrêmement romantique au sens littéraire du terme (jusque dans sa prestance d'ailleurs). J'ai saisi en elle un peu du souvenir des grands poètes maudits, dans son art, comme dans son charisme. Tout ça m'a ramené à mes premiers frissons esthétiques, à ceux qui m'ont défini, qui m'ont fait d'abord aimer l'art, pour ce quelque chose de sulfureux qu'il y a toujours derrière la beauté. Ce frisson profond qui fait naitre les vraies grandes passions. Ainsi, j'ai traversé auprès d'elle de nombreuses contrées.


Anna Calvi fait partie de ces artistes dont il faut ressentir la présence sur scène, pour comprendre tout ce qu'elle représente, à quel point elle s'incarne dans son art, d'une manière extrêmement intègre et cohérente. On la voit aussi effectuer une sorte de métamorphose. Elle est moins sur la réserve qu'à ses débuts, plus espiègle, plus sexy, plus déchainée (dans "Love of my life" et ses soupirs entêtants).  Jamais le sortilège ne se rompt. Il s'approfondit au contraire. La promenade onirique sans cesse s'enrichit de nouveaux détours ("Carry me over" et son refrain gracieux et désinvolte) Jusqu'au déchainement de "Desire". On se quitte sur le fondu en noir de "Blackout". On bourdonne d'une ivresse presque interdite, clandestine, hors du temps. Quand la lumière revient on a envie de s'y attarder encore un peu.

Ne pas reprendre le cours de sa vie tout de suite, comme après un beau cataclysme et un grand moment. Et on a pu le prolonger. Anna s'est avancée dans le petit carré qui lui était alloué dans le patio, devant son petit ampli. Elle était là tout prêt de moi. Sa Telecaster nous gratifiant avant l'adieu de quelques unes de ses chansons, d'une superbe reprise de David Bowie ("Lady Grinning soul") et un sommet d'intimité et de virtuosité pour conclure, sa superbe reprise de "Foxy Lady" de Jimi Hendrix. Je demeure pétrifié d'admiration devant son assurance, sa maitrise, la perfection de son timbre et de son jeu. Il lui en faut si peu pour être si grande...



Ce soir là fut tout particulier, comme une odyssée aux confins d'anciens songes, une communion extrême, des perceptions et des flammes qu'Anna Calvi a contribué à raviver. Une expérience presque mystique.

Et d'une intensité à laquelle je ne m'attendais pas.

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