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Priscilla Telmon: Voyage au Tibet Interdit

C’est étrange les rencontres quand on ne les attend pas. Ce sont les seules véritables finalement. Car rien ne permet de les anticiper. La semaine dernière, on me prête un DVD. OK cela venait de quelqu’un qui connaît bien mon coeur, mais tout de même. « Voyage au Tibet interdit ». Je me souviens de mes élans spirituels à vingt ans, mon envie de connaître le Bouddhisme, mes anciennes lectures. Mes émerveillements aussi par films interposés devant ces paysages qui me sont inaccessibles. Tout ça est au fond de moi, bien à la base, un être spirituel qui ne s’est jamais totalement renié. La conviction aussi que les mirages du monde occidental, matérialiste en diable, ne recèlent pas forcément de vérités profondes, de celles qui aident à vivre. Ainsi j’ai ressenti immédiatement une identification, une compréhension intense de la voyageuse et exploratrice du "monde et des êtres", qu’est Priscilla Telmon, entamant son périple de 5000 kilomètres jusqu’au cœur du Tibet. Retraçant celui d’Alexandra David-Néel dont elle avait lu l’histoire dans son enfance (Voyage d'une parisienne à Lhassa), première occidentale à avoir pénétré dans ce mystérieux pays.


D’emblée, ce qui m’a emporté, c’est l’intégrité profonde de la jeune femme. Son film et son témoignage n’aura rien d’une carte postale idéalisée, de ces voyages galvaudés et expurgés qui rythment les siestes dominicales des flemmards avachis dans la certitude repue de leur canapé. Dès le début, on voit ce que l’aventure a d’exigeant, de dangereux, particulièrement pour une femme seule. Lors de l’une de ses premières nuits de bivouac elle est attaquée, et doit fuir dans l’obscurité, jurant, ne sachant trop où elle est. « Il faudra toujours se montrer fort, avec la peur au ventre », ce qui est finalement la seule attitude honnête que l’on puisse adopter face à l’inconnu du voyage (et que l’on tait souvent, par excès de bravade). La marche commence du Vietnam au Tibet, un pèlerinage, parsemé de rencontres, des moments de grâce, de dialogues et de sourire bienveillants de gens qui tentent de se comprendre. C’est toujours étonnant de voir à quel point la barrière du langage renvoie à une forme d’embarras touchant, d’enfance, de naïveté et d’ouverture totale. C’est presque une force car on est démunis de tous nos écrans de fumée, ces habiletés de langage derrière lesquelles on se dissimule souvent.



D’abord, ce qui frappe, c’est cette impression de faire corps avec elle. Priscilla se sert de sa caméra comme d’une confidente, son commentaire est touchant de sincérité. D’humanité et de générosité. Cette manière dont la promeneuse solitaire a de se choisir une famille, de s’attacher fort à ses « petites mamans » tibétaines en route pour Lhassa, en pèlerinage sur les routes périlleuses des cols, parfois marchant dans des torrents de boue, avec la fièvre et des pluies glacées et torrentielles qui s'abattent sur la petite procession. Et on ressent tout avec elle, sa fatigue, ses espoirs, son rêve qui paraît encore si difficile à conquérir tandis qu’elle s’en approche. On s’accroche à son souffle que l’on entend, parfois épaissi de peine, rythmant une marche qui se fait par moments fourbue. Ses murmures parfois découragés. L’amusement de ses compagnons tibétains à se voir dans l’écran de la petite caméra dont elle se sert comme d'un sésame de complicité. Les sourires échangés, les rigueurs partagées. On sent s’établir une forme de lien, de communauté forte et totalement dans l'instant.

Condamnée au présent, c’est finalement ce qu’elle cherche: traduire la grande rêverie de l’enfant qu’elle a été dans le monde, l’éprouver dans sa chair, et revenir sans doute sur les idées qu’elle s’était faites. Comme c’est le cas de tous les lecteurs-rêveurs quand ils se confrontent à la réalité. Cela incite à revenir sur terre en même temps qu’à revenir sur soi. C’est plutôt recommandable pour savoir qui on est vraiment.



Car le Tibet n’est pas exactement celui de ses rêves. Sous domination chinoise depuis 1950, époque de l’invasion et aussi celle de l’exil du Dalaï-Lama en Inde, ce pays est devenu un paradoxe. Pris entre ses racines spirituelles qui ne se sont pas vraiment perdues, malgré l’effort de la Chine pour en étouffer toute manifestation, et un cauchemar bureaucratique quasi kafkaïen. Priscilla Telmon fera l'expérience des deux, de manière très tangible. Quand elle se verra interdire l’accès de certaines routes, arrêter et revenir en arrière, se voir imposer la compagnie de gardes du corps dont le premier fera une crise d’appendicite (ou la simulera, peu enclin à accompagner notre héroïne dans sa longue marche). Il y a ce moment également, bouleversant, où elle s’est liée sur la route à un groupe d’enfants. Ils sont destinés à devenir moines et rejoignent les monastères qu'ils doivent intégrer. Là, elle connaît l’insouciance, les grands sourires, cette manière de ne pas prendre garde aux lendemains, être simplement là, ensemble, et heureux. Elle se comporte naturellement avec eux, comme avec des gens qui s’aiment et se connaissent depuis toujours. Et d’un coup, sans crier gare, à la faveur d’une étape dans une auberge, les flics les séparent, d’après ce que j’ai compris pour ne pas que l’étrangère se mêle aux gens du cru. On lui impose un chemin séparé. L’épisode presque orwellien, arrache à la jeune femme des sanglots de rage et de découragement. Le moment est poignant. Et d’une grande absurdité totalitaire.

Pourtant le voyage continue, trouvant sans cesse son équilibre paradoxal, son harmonie d’autant plus belle qu’elle semble toujours menacée, ou en sursis. Ainsi elle parvient à Lhassa. Elle a rencontré des moines. Elle voit le fameux Potala, mais là encore, son rêve se teinte de désillusion, de malaise. Car le temple est vide, mort, peuplé des souvenirs encore vivaces des sanglantes répressions qui semblent hanter les murs. Et la ville est empreinte de la modernité impersonnelle des constructions chinoises qui peu à peu la dénaturent. Il y a un peu d’amertume dans sa découverte.



Ainsi, c’est véritablement ailleurs qu’elle trouve sa joie dans cette aventure, lorsqu’elle la laisse éclater à chaque col franchi avec un grand sourire malicieux et enfantin. Dans les mots qu’elle échange avec ses compagnons de route. Dans ce très beau « merci », murmuré à l’univers quand elle approche de Lhassa. Dans le soulagement d’une nature retrouvée, préservée quand elle quitte la cité de ses rêves. Quand enfin elle est en contact avec l’éternité, l’authenticité de la terre, loin des contorsions artificielles que l’humain impose souvent à sa propre existence.

Cette joie ne se trouve finalement que dans les émotions directes et les regards échangés, les repas partagés, la conscience aussi de notre corps duquel nous sommes devenus si déconnectés. Il y a une certaine sensualité aussi, à retrouver le sens des chemins, du temps, de la marche, la sensation de la pluie ou du soleil sur sa peau, la promesse de chaque aube qui jette une lumière et une ambiance différente sur la journée à vivre. Il y a une volupté à s’incarner dans le monde, et non pas à se comporter comme une sorte d’abstraction. Car il s’agit aussi de prendre sa propre mesure, celle de nos capacités, de notre courage, de nos imperfections aussi. Ressentir surtout ce monde premier, cet état de grâce sans cesse menacé par la course folle de l'économie ou le fracas des armes... Et dans la marche de Priscilla, il y a un peu de tout ça.



Certes, cet intermède est inattendu. Je ne m’imaginais pas retrouver au détour de ce film, le gamin que j’ai été (même s’il est dans l’air, pas très loin ces temps-ci), celui qui lisait Jack London, celui qui s’intéressait à ces contrées et ces spiritualités lointaines. Celui qui se sent orphelin aussi, souvent, de cette humanité qui se souviendrait d’elle-même et ne se perdrait pas dans la virtualité, la froideur de tout ce qu’elle n’est pas, de tout ce qu’elle n’a plus le courage d’accomplir, de tous les regards dont elle s'est blasée. En Priscilla Telmon et au cœur de ce voyage dont j’ai été témoin, cette odyssée contrastée, généreuse, multiple et noble, j’ai retrouvé un peu de cet émerveillement là, fondamental, partageant ses sourires et la flamme magnifique de sa détermination, de sa passion.


Ce fut une belle rencontre et une belle coincidence.

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