Accéder au contenu principal

Raymond Depardon au Grand Palais: Un moment si doux

C'était hier, sortant d'une période relativement recluse et avec des envies d'ailleurs. Au petit déjeuner, je me souviens qu'il ne reste que quelques jours pour découvrir l'oeuvre de Raymond Depardon en tant que photographe. J'en avais vu quelques images au détour d'un reportage télé à la va-vite. De ces choses que l'on capte parfois et dont on sait confusément qu'on va les louper. Trop de foule à Paris, trop d'immobilité ambiante. Mais les clichés me restaient dans un coin de la tête et les affiches parfois aperçues dans la rue, "Raymond Depardon, un moment si doux au Grand Palais", me revenaient comme des remords. J'en ai fini des occasions manquées.



Alors nous y allons, entrant par la coulisse et dans les entrailles bardées de tuyaux métalliques du glorieux bâtiment. Des hommes souriants avec de gros trousseaux de clés nous guident dans cet improbable dédale que le public ignore, sauf s'il a des roues. Il y a là quelque chose d'une désacralisation de la solennité du lieu, c'est un sentiment toujours assez paradoxal, cet autre côté du miroir.

J'entre donc dans la salle sans l'anticipation des files d'attente, sans antichambre pour se faire une idée et sans les préliminaires habituels. Mon amie et moi allons chacun à notre pas, là où le regard nous porte, respectant chacun notre rythme intime, ne nous forçant pas à regarder en choeur. C'est comme un recueillement une exposition, comme entrer dans quelque chose de mystique, ça impose le silence et l'humilité, le retrait presque. Comme une cathédrale. Je ne supporte pas ces gens qui commentent, qui mitraillent les alentours de photos avec leurs téléphones portables avant même d'accorder un regard aux oeuvres. Je ne suis pas sûr d'aimer l'approche "éducative" où un guide vous dit en direct ou dans un écouteur, ce qu'il faut savoir, ce qu'il faut comprendre. J'aime en gros être vierge et voir comment la sensibilité de l'artiste agit sur moi ou pas. Le reste, c'est de la foutaise. Ces expos qu'on fait au pas de course juste pour dire "qu'on y était", ça ne m'intéresse pas davantage.



Je vois en entrant cet homme allongé sur son lit au Vietnam. Dans une pièce avec un pan du mur bleu délavé. Avant chaque série, des plaques pierreuses expliquent de manière efficace et sensible la démarche du photographe. Son envie de prendre par exemple autre chose que les scènes de guerre au Liban à une époque troublée, mais davantage l'influence de la guerre sur la vie quotidienne. Une voiture criblée de balles. Des boutiques. Des murs décrépits. Des portraits graves, des scènes de mariage. Un peu plus tôt j'avais abordé l'Irlande désolée, des scènes dans la rue grisâtre, qui faisait songer au Noir et Blanc de la Liste de Schindler (particulièrement cette fillette en rose dans la perspective d'une longue rue morne). Des gens marqués par la vie. Des alcooliques. Des vieillards. Des enfants qui jouent. Des murs couverts de graffitis. Des moments sous pression.


Une humanité profonde transparait à chaque cliché. Je me souviens de cette femme allaitant ses enfants en Afrique, le regard farouche, intense et perçant planté dans l'objectif. Je me souviens de cette Amérique du sud avec ces personnages hiératiques, burinés comme des cowboys de Sergio Leone. Des paysans. Deux enfants habillés en jaune sous un portrait incongru de Che Guevara. Les visages au Chili du temps de Allende... Quand les symboles de l'histoire officielle s'effacent devant la réalité et devant le regard de celui qui ne voit qu'à hauteur d'hommes. Parfois, il saisit juste des éléments de mobilier, des devantures, des coins de rues, pour les passants, pour la grandeur des ombres, les couleurs, la rumeur ou le silence. Quelques fantômes aussi, comme celui de Rimbaud qui semble encore hanter le Harar. L'Afrique merveilleuse, minimaliste et essentielle comme un western primordial.

Et le temps s'efface dans la douceur des moments qu'il donne à voir et tous ceux qui les peuplent. Où qu'ils soient. Du Tchad à Honolulu. Et l'époque devient indifférente. Ce qui compte ce sont ces scènes ou ces décors que personne avant Depardon n'avait eu l'idée de célébrer. Cette beauté considérée comme banale, indigne des honneurs de l'art. Cela peut être le auvent d'une brasserie, le coffre d'une vieille voiture ouverte comme une bouche béante sur les caisses qu'on y a entassées. Cela peut-être trois hommes de dos qui discutent en contemplant la mer. La roche iconique d'Etretat, mais toujours avec un premier plan qui ramène sur terre, nous ancre au monde (ici une poubelle dans le cadre et les escaliers de bois qui mènent à la plage).


On a à chaque fois le sentiment du périple, de l'histoire derrière chaque photo, derrière chaque regard croisé, derrière chaque coin de rue aperçu. Un sentiment de vécu. Et jamais on n'est spectateurs, car on s'y projette totalement. Parce que l'authenticité est partout, que rien ne semble prévu, posé d'avance, chorégraphié ou truqué. On sent une sensibilité immense, une absence aussi, totale, de "démonstration", d'effets, "d'épate". D'égo. On ressent l'épaisseur du tirage argentique, sa richesse, son émotion, sa saturation de couleurs, son grain particulier à l'heure où le numérique a blasé et banalisé les regards. Et cette humilité aussi, cette réserve qui, au fil des instants photographiés, résonne comme le plus bel humanisme que mes yeux aient croisé depuis longtemps. Un grand souffle de liberté, de discrétion, d'intégrité. Un magnifique éloge du commun des mortels que les infos, les livres d'histoires ou même les artistes, souvent dédaignent.

Merci pour le voyage et pour ce moment si doux (au milieu d'une époque furieuse et effrénée).

Posts les plus consultés de ce blog

L'Homme Nécessaire de Bénédicte Martin

J’ai depuis mon enfance une fascination pour les gens qui se consument. Les écorchés-vif, les romantiques et les fiévreux dostoievskiens. Il m’en a fallu du temps pour discerner l’emphase, la fausseté, la bouffonnerie et la grandiloquence un peu vaine sous le charme des excessifs. Ou peut-être ai-je simplement vieilli et n’ai plus le souffle des trop grands adjectifs. Pourtant, ils demeurent la base de mes passions esthétiques. Alors quand Juliette Bouchet, dont la folie ressemble fort à la mienne, m’incita à lire L’Homme Nécessaire de Bénédicte Martin (paru chez Sable polaire), en des termes auxquels je ne pouvais décemment résister (« On dirait un collier de pierres précieuses qui se mangent. Tu vois le genre. Des Dragibus précieux. Il est sublime. Je l’ai lu en deux ou trois jours. Rarement lu de texte aussi beau et sauvage. »). C’est elle qui m’a décidé.



Je tournais autour de ce livre avec une certaine méfiance, je l’admets. C’était un truc étrange, ça parlait d’une passion vécue…

Mon Saint-Maur en Poche: De l'autre côté du miroir

Il est des songes qu’on ne pensait pas vivre. 

Je me rendais chaque année depuis trois ans comme visiteur à Saint Maur en poche, probablement mon salon du livre préféré. Une sorte de grande kermesse où souffle une simplicité, une générosité, une joie à être simplement là, à déambuler au milieu des livres et des écrivains, à discuter avec eux, à prendre le temps d’un week end, des vacances en banlieue parisienne. Une ambiance de grande partie de campagne populaire et littéraire, un grand marché de mots à ciel ouvert, une moisson de sourires et d’amitié qui vous emplit pour longtemps. J’y allais chaque année pour me ressourcer, pour échanger quelques mots avec des écrivains que j’admire et qui, avec le temps, avec le blog, sont devenus des amis. L’année dernière, j’avais animé une rencontre avec mon cher Gilles Marchand. C’est un endroit qui a fini par être peuplé de mes souvenirs et par faire partie de ma vie.



Seulement, cette fois, c’est moi l’auteur. Gérard Collard, le fameux libraire…

Les Simples de Yannick Grannec

Je n’avais pas ressenti ça depuis que j’étais planté devant le film adapté du Nom de la rose quand j’étais enfant et que je le regardais en boucle. 
Je connaissais Yannick Grannec. On avait même partagé un repas juste après la sortie du Bal Mécanique, il y a quelques années. J’avais été impressionné par ce roman. Par son ambition, sa manière de plonger dans une époque, un récit extraordinairement dense, d’une plume et d’un sens de la narration parfaits. Je voulais la connaitre. On avait parlé longuement d’écriture et d'infiniment de choses. Je me souviens qu’elle m’avait dit adorer s’immerger dans un univers dont elle ne connaissait pas grand chose et tout absorber longuement. Elle s'intéressait alors à la fin du moyen-âge et aux monastères. Elle allait prendre quelques temps pour s’y consacrer. C’était les prémisses de son roman, Les Simples qui paraît chez Anne Carrière.
Je l’attendais sourdement. Avec cette impatience en fond de pensée qui ne m’a guère envahi qu’entre les …