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Her de Spike Jonze

Cela fait assez longtemps qu'un film ne m'avait vraiment emporté. Je trouvais des qualités, je passais un bon moment, mais ça ne me faisait pas véritablement vibrer. Et puis, hier soir, j'ai découvert Her de Spike Jonze. Probablement la plus belle histoire d'amour que j'aie vue depuis des lustres. La plus atypique et la plus risquée aussi.


Du réalisateur de films alambiqués et baroques comme Dans la peau de John Malkovich, l'originalité était prévisible. Pas l'épure. Pas forcément la grâce et le raffinement d'un sentiment amoureux décrit dans toutes ses phases. Certes l'oeuvre est d'anticipation, mais avant tout, elle est intimiste, immergée dans le secret d'un coeur, comme un monologue intérieur. C'est celui d'un homme sensible, timide, vivant dans un futur aseptisé et solitaire, minimaliste en tout, même en émotions. Seul le virtuel peut être de quelque secours pour exprimer un sentiment. Notre héros a d'ailleurs un métier révélateur, il écrit pour d'autres des lettres à l'ancienne, imprimées comme si elles étaient manuscrites, avec l'illusion qu'elles viennent d'authentiques sentiments, d'authentiques souvenirs. Tout est substitué. Par exemple, quand il se sent insomniaque et concupiscent, il peut appeler un numéro le mettant en relation avec d'autres éveillés désoeuvrés (lors d'une scène assez tordante où il fait l'amour par téléphone avec une femme au fantasme quelque peu destabilisant). De moins en moins, on peut se confronter à l'essence de ce qu'on est.


Dans ce futur, il n'y a que lui, l'homme au coeur brisé par une récente rupture, un peu à l'écart, débordant d'une humanité, d'une sensibilité qui crève d'envie de s'épanouir, de s'exprimer, mais qui est tacitement tenue à l'écart. Et le visage de Joaquin Phoenix, merveilleux d'expressivité, porte à chaque regard la frustration des déçus du réel, des idéalistes qui se résignent à vivre enfermés dans leurs rêveries. Eux qui, imperceptiblement, se sont niés et résignés à vivre une vie qu'ils imaginaient plus grande. Le souffle en eux est retenu, comme une respiration en apnée. Alors ils se réfugient dans la fuite, se consacrent à l'abstrait puisque le concret les a laissés tomber. Et puis un jour, il configure un nouvel assistant sur son ordinateur. Et la voix de Scarlett Johansson, espiègle, chaleureuse, vient transformer sa vie. Dans cette voix au creux de son oreille, il trouve l'idéal, le supplément d'âme dont son univers était dépourvu. Grâce à elle, il peut être lui-même, devenir tel qu'il devrait être, éprouver cette démence socialement acceptable, ainsi qu'Amy Adams définit l'amour dans le film.

Alors il connaitra le vertige de se reconnaitre dans la voix de quelqu'un d'autre. Les grands rires, l'insouciance, ces moments dont on aimerait qu'ils ne s'arrêtent jamais, tant tout devient prétexte à émerveillement, comme des parenthèses volées à l'éternité, à la grisaille des jours interchangeables. Une histoire d'amour ressemble à une évasion de prison. Une anarchie. Une révolution. Un présent si puissant qu'il fait oublier le passé et l'avenir. Ce qui est raisonnable, ce qui est bienséant, ce qui est dans les clous. On voit le beau sourire de Joaquin, son regard presque surpris d'atteindre enfin ce qu'il croyait inaccessible, l'envie qu'il a de tout partager avec elle, cette voix complice qui l'a saisi dès le départ. Alors il s'abandonne, alors il s'y consacre. Alors il s'oublie, dans les moments avec elle que rien ne semble pouvoir menacer.


Pourtant l'évidence est là, la réalité va lui revenir comme un boomerang. Cette femme n'a pas de corps. Et se réfugier auprès d'elle, c'est nier toute logique. Cela va le frapper quand il reverra son ex. Celle dont il porte le deuil, celle avec qui il a des souvenirs, des douleurs, des étreintes, du passé et de la sensualité. Celle avec qui il a grandi, celle avec qui c'est fini. Et dès lors, c'est l'envie d'être conforme qui va lui revenir. L'ivresse des débuts doucement s'estompera pour faire place à un malaise persistant comme une désillusion. La voix veut s'incarner et aller contre ce qu'elle est. Et lui se heurtera de plus en plus à la virtualité de sa maitresse. L'éveil sera douloureux, la fièvre inexorablement les quittera. Ils connaitront les retours de flamme. Mais plus jamais l'oubli salvateur des commencements où rien ne semblait pouvoir les perturber.

Et c'est en cela que ce film est fascinant. Car il avait tout pour être tiré par les cheveux. Et pourtant on y croit sans cesse, grâce à la conviction de ses interprètes tous parfaits, Phoenix et Johansson en tête. On passe par tous les états. C'est d'une justesse absolument bouleversante. Car enfin, j'ai été ce mec introverti, blessé, sensible, comme beaucoup d'autres, je suppose. Qui pensait sa solitude irrévocable, qui se réfugiait dans la virtualité de l'écrit, des films et des jeux vidéos pour endormir la douleur de ne pas vraiment ressentir tout ce qu'il avait en lui, de ne pas vraiment éprouver ce qu'il était, de ne pouvoir le traduire dans la réalité. Parce que le monde semble condamner ces élans, les rattraper, les fourvoyer. Alors on se résigne simplement à les éviter, à les rêvasser, à exister sous une anesthésie légère, indolore mais générale.


Seulement, il n'est pas impossible qu'une voix, un jour vous éveille. Vous ramène à vous-même, à vos anciennes aspirations, à tout ce que vous retenez depuis si longtemps, à votre vraie nature. A tout ce que vous vous interdisez. Et dans la voix chaude et complice de la belle Scarlett, il y a ce "Deus ex machina" (c'est le cas de le dire). Et dans le regard éteint de Joaquin Phoenix au début du film, sa mélancolie latente, sa langueur, il y a beaucoup de ces vieux adolescents qui ont loupé le train de leurs grandes aspirations et qui sont sauvés in-extremis, alors qu'ils ne s'y attendaient plus. Enfin, ils se dévoileront, se découvriront à leurs yeux et à ceux des autres.

Le futur, que l'on a connu ailleurs parano, désolé, totalitaire, terrifiant, n'est ici que la traduction de ce malaise intime, de cette solitude et cette résignation, cet isolement qui peu à peu parasite les rapports humains. On donne à une photo, un mail, un SMS autant d'importance -si ce n'est plus- qu'au moment présent. C'est comme si on s'écartelait entre plusieurs dimensions et qu'au final, on ne se retrouvait nulle part. Cependant le progrès est montré ici de manière extrêmement sobre et minimaliste. Ce n'est pas le sujet. Le coeur de cette oeuvre est métaphysique, et paradoxalement centrée sur l'humain, suggérant tout ce qu'il éprouve.


Finalement, le décor le plus fascinant du film, c'est le visage de Joaquin Phoenix, dont il faut souligner à quel point c'est un acteur immense. On lui a souvent confié des rôles troubles, ou de mec un peu paumé, un peu naïf, un brin simplet même parfois. Attendrissant ou déchiré, pathétique à l'occasion. Jamais on ne l'avait vu d'aussi près. Ce beau visage d'ange vulnérable. Ouvert à toutes les nuances, à tous les délices, à toutes les douleurs, portant en lui une pureté, une candeur presque enfantine. Spike Jonze parvient à le saisir avec une tendresse, une précision absolument saisissante. Parce que c'est à lui que l'on s'identifie avant tout. Ceux qui l'entourent, Amy Adams et sa chaleur, sa compréhension intense et complice, la beauté nostalgique, idéalisée de Rooney Mara... tout est perçu à travers son regard à lui.

C'est le tour de force du réalisateur, celui de nous inciter à cette identification totale. Il nous donne à ressentir l'évolution d'une histoire d'amour (de son éblouissement originel à son dénouement). Et ça c'est très rare au cinéma. D'échapper totalement aux poncifs habituels de la romance pour s'adresser à l'intimité profonde de son spectateur. La questionner. Le seul précédent qui me vienne est le sublime Two Lovers de James Gray. Déjà avec Joaquin Phoenix.



J'en ai vu beaucoup dire que ce film était pour les geeks, les nerds, qu'il était le reflet de notre époque désenchantée, deshumanisée. On en fait une lecture froide, cynique ou sociologique. Parce que c'est beaucoup plus simple de s'abstraire et d'étiqueter, dans notre époque qui aime tellement les cases bien définies. Moi j'y ai vu un petit miracle d'intelligence et de sensibilité. Car oui, ça n'aurait pu être que cela. C'était même à craindre. Seulement... Seulement je n'ai pu m'empêcher d'y croire à cet amour-là, de frissonner avec le héros, de m'émerveiller de la vérité, du raffinement de tout cela.

L'humain est au centre de ce film, désemparé, et va chercher de l'Idéal où il peut, parce qu'il étouffe de n'en plus avoir. Il trouve l'amour, je veux dire le vrai, étrange, inattendu : celui qui emplit d'une joie déraisonnable, qui transcende, celui qui remet en question, celui qui tourmente, celui qui déchire aussi. Je l'ai rarement vu dépeint de manière aussi belle, aussi singulière, aussi intègre, aussi profonde, aussi émouvante.

Dans cet objet curieux, je me suis retrouvé.

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