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Aubert chante Houellebecq: Les parages du vide

A ma connaissance, je n'ai, jusqu'à ces Parages du vide, jamais été convaincu par des poèmes mis en chansons. Il y eut les tentatives souvent catastrophiques sur Baudelaire, un peu moins sur Aragon. Seulement la musique du vers était boursoufflée toujours un peu par la musique et les exemples d'alchimie totale entre les deux arts sont assez rares. Pourtant, ils sont faits pour correspondre, le rythme de la poésie appelant déjà la musique.



Un matin, Jean-Louis Aubert va acheter ses clopes en bas de chez lui. Sur l'étal du boutiquier, il fait l'emplette du recueil de Houellebecq, Configuration du dernier rivage, qui fit grand bruit à sa sortie, comme chaque opus de l'auteur de La Carte et le territoire. Je me souviens de plateaux où les critiques s'écharpaient de manière contradictoire, sur la qualité de ses alexandrins. J'ai toujours aimé Houellebecq, cette mélancolie presque cynique, mais jamais dénuée d'un certain romantisme, d'une naïveté adolescente, sentimentale et noble, au milieu d'une misanthropie résignée. Cet espoir ténu au milieu de la dépression m'a toujours touché. Dans ses romans, souvent l'amour sauve, au moins un moment, des barbaries ou de l'ennui du monde. Comme une rédemption fragile et menacée. De Houellebecq on retient souvent les outrances, les scandales, les matières à polémique à notre époque en fringale de mauvaises rumeurs. Moi c'est cette autre dimension qui m'a toujours parlé, qui m'a toujours ressemblé. Aubert aussi, manifestement, puisqu'il s'est enthousiasmé au point de composer en quelques jours des musiques à associer aux textes de la partie intitulée "les Parages du vide". La rencontre s'annonçait incongrue entre deux natures apparemment opposées. Et elle est belle comme un oxymore.

Je les aime tous les deux, pour des raisons très différentes, et ce disque me permet de réconcilier deux parties opposées de mon caractère. Car ce qui frappe d'abord dans cette oeuvre, c'est son aspect d'ode à l'amour, totalement au premier degré. Je veux dire, celui qui transcende, celui qui chamboule, celui qui désordonne. Houellebecq étant ce qu'il est, évidemment une ombre funèbre passe au milieu des élégies. Le sourire se fait grave, contrasté par les larmes toujours pas tellement loin, mais pas si évidentes que ça. Ces chansons sont des hommages à la Grâce, en même temps qu'à notre mortalité qui aspire sans cesse à son éternité, sa transcendance, échapper dans une étreinte à sa décrépitude. Aux premiers arpèges de l'introduction, on est transporté vers cette aube, cette soif de renouveau et de renaissance des corps fatigués, tendus vers une forme de salut. De respiration. Il y aurait là de la langueur, sans la douceur de la voix du chanteur, qui lui offre un beau contrepoint.

"Isolement", évoque les complicités insomniaques qui ne savent plus vraiment se quitter au point du jour. Toujours échapper au monde, à son histoire, à son passé, se réinventer dans l'espoir d'une amitié naissante. Au milieu du décor en flammes, en cendres, on cherche le répit qui nettoierait les regards. Chercher le bonheur dans l'autre. L'apaisement. L'absolution d'un lendemain de débauche. Dans l'absence des dieux, il ne nous reste que la chaleur humaine, l'inquiétude presque candide derrière la question fébrile qui finit la chanson "êtes vous mon ami?".



"Novembre" apporte son lot de nostalgie funèbre. Pèlerinage rêveur d'un homme abimé par un ancien amour. La solitude des chambres d'hôtel et l'insouciance de la vie des autres qui passe dans la paix de l'après-midi. Et le souvenir d'anciennes caresses, les regrets endeuillés de l'absence... comme si le ciel devenait le tombeau de cette liaison volatilisée et que le chant, les mots et la mélodie la réincarnaient un moment. Emotion majuscule et précieuse. Etat d'âme tendre et convalescent.

Le blues s'invite avec "Canaris" et les serments sans ironie des amants des premiers temps. Dans l'indifférence du monde, lorsque les parcours et les avenirs deviennent imprévisibles. Et l'appréhension aussi de ce miracle amoureux que l'on ne saurait retenir. On vit dans la crainte de perdre cet éclair,  la stupeur de cette autre vie qui a bouleversé l'univers. "Et plus je te connais, plus mon regard est fixe", c'est magnifique d'évocation, terrible acuité... mais l'espoir est immense, presque obsessionnel. Encore une fois l'équilibre est tenu, l'éblouissement surprenant. Cela ressemble à des souvenirs fugitifs. Images subliminales d'un couple heureux, instants volés dans le secret de l'alcôve.

Et puis déposer son coeur entre les mains de celle qui l'a ranimé, lui chanter l'insouciance, lui dire "Voilà ce sera toi", empli d'une sensualité joyeuse. La femme devient l'incarnation d'aspirations auxquelles on était sur le point de renoncer. Il y a là quelque chose d'un bonheur profond, une déclaration allègre et entrainante comme une chanson des Beatles. Une insouciance in-extremis, célébrée par un piano enjoué.



Mais il y a aussi les vertiges, les rages des guitares électriques qui reviennent dans "les Parages du vide", la matière qui déçoit, qui avorte, les désillusions, la nature en déliquescence. Quelque chose d'un nihilisme qui éclate ici comme un orage désabusé. Pourtant il faut réveiller "la soif d'éternité, douteuse et pathétique". Le dernier souffle se devra d'être beau, en la présence de celle qu'on aime et qui aura justifié à elle-seule notre présence ici-bas. Même si le départ et l'agonie mise en scène dans "lorsqu'il faudra" est profondément mélancolique, elle est surtout un adieu charnel et tendre, une ode à une fin de journée mystique, une fin de voyage heureuse. Dans la voix et la musique de Jean-Louis Aubert, cette mort se transforme en divine caresse.

On célèbre les parenthèses d'oubli, quand la nuit est là et invite les amants à se retrouver, s'abandonner à l'étreinte, se murmurer les noms adorés ("Lise", "Delphine" et "Joséphine"). Les larmes qui coulent, de joie ou de souffrance, toujours osciller entre la félicité et l'absence. Entre la caresse et la nostalgie qu'on en garde. Entre l'allégresse et la dépression. Entre l'intuition de l'éternité et la fatalité des asticots. On aimerait croire totalement aux chants d'amour. Avec ces femmes, ces idoles, ces fragments d'Idéal, qui sont un microcosme que l'on ne cesse d'explorer, de découvrir. Et s'en émerveiller.


Pourtant, au milieu des célébrations, c'est la solitude profonde qui finit toujours par triompher. On cherche "la Possibilité d'une ile", le temps passe. Ne restent que nos regrets et d'anciennes blessures, le remords d'avoir connu ce que la vie avait de meilleur, et de l'avoir dépassé. La dépendance évaporée des grands amours, eux qui sont comme des respirations au milieu de l'asphyxie qui aura raison de nous. Cependant, les peines existentielles s'apaisent quand le soir descend. Les corps abrutis cèdent à la lassitude. Et on peut s'ouvrir au spectacle de "l'enfant et du cerf-volant". Et ça ressemble d'abord à un tableau impressionniste. On finit toutefois par avoir envie de grand vent, d'une tempête qui viendrait rompre cette sérénité qui n'est finalement qu'un trompe l'oeil. Et la musique se fond dans les mots, les nimbe de sa lumière inattendue, d'une humeur qui les rend palpitants.

Jamais le monde de Houellebecq n'a qu'une seule dimension. Il oscille sans cesse, sur le point de retomber dans une détresse dont les bras d'une femme ont pu le sauver un moment. Il ne peut occulter longtemps, même en alexandrins, la "Face B" de l'existence. Quand soudainement tout perd de son attrait. Quand le Spleen a eu raison de l'Idéal et qu'on ne trouve plus assez de foi en soi pour s'approprier le monde, pour ne pas voir la lumière ternie. Celle des mauvais jours. Quand même l'amour a un goût de cendres et de découragement. Les jours d'après les grands vertiges, les grandes ivresses et les grandes illusions, les gueules de bois, quand soudain plus rien n'a de sens. Pour chanter ces sinistres rechutes, il fallait un rock dur, efficace et dépouillé, pour dépeindre ce sentiment de désillusion totale, de "futur nécrologique". Quand tout devient indifférent, interchangeable.

Enfin la conclusion de ce recueil s'annonce dans les arpèges de "Roi de bohème" qui rappellent son début. La matière est toujours à dépasser. Il y a toujours une prière à incarner, l'aspiration vers un "second secret". Toujours ce corps qui veut se dépasser et percer les secrets de son âme, dans une attitude lyrique, mystique. Au bord du vide, ou dans les parages de l'éternité, de l'intuition qu'on en a souvent. Le "fantôme inscrit au coeur de la matière". Aboutissement bouddhiste de la "voie médiane" suggéré tout au long du disque par l'amour. Son aspect spirituel se dévoile à son terme.



Jean-Louis Aubert a été l'interprète idéal des aspirations de Michel Houellebecq. Dans sa voix, elles sont certes mélancoliques, mais surtout lumineuses, pleines d'idéaux, pleines d'innocence. Dans sa musique s'inscrivent les mots du poète en une symbiose parfaite, une correspondance qui pourra surprendre. J'avais écrit en évoquant Roc-Eclair, que j'admirais l'apparente naïveté de Aubert, sa manière d'y insuffler de la gravité avec désinvolture. Chez Houellebecq j'aime précisément l'inverse. Et cette complémentarité apparemment contradictoire a donné ces Parages du vide.

Ce disque est avant tout une merveilleuse coïncidence.

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