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L’envol du Petit Cigogneau




« Ne t’aventure pas au delà de la cime des arbres jusqu’aux derniers nuages, petit cigogneau. On n’en revient jamais. Ou pas indemne. Reste dans la chaleur du nid. Là où tu es en sécurité. »


Le grand maître Cigogne prenait un air docte en formulant ses conseils qui ne toléraient aucune objection. Les cigogneaux prenaient un air soumis, contemplaient leurs ailes, ahuris, ne sachant trop pourquoi la grande Cigogne qui les avait créés, leur en interdisaient l’usage.


C’était avant la récréation. Le petit cigogneau se persuadait que des oiseaux plus vieux et plus sages que lui, qui n’avait rien vécu, avaient édifié ces commandements. Les cigogneaux comme lui devaient s’y soumettre c’est tout. On connaissait certaines cigognes blessées par la rage des tonnerres et des éclats de métal dans leurs ailes déchiquetées qui ressassaient leur amertume au bar des hiboux, et ses jus de moucherons qui rendaient les mâles violents et leurs chants inintelligibles et effrayant.


Le monde était dangereux.
Le monde était cruel.


Pourtant, dans le secret de ses nuits, le petit cigogneau se disait que le monde était plus vaste que toutes les prudences. Il voulait voler au delà des infinis, comme dans ces mythes que l’on osait chanter de vive voix. Mais il était si jeune encore, si inexpérimenté, si impuissant, qu’il se disait que son pas mal assuré ne tolérerait pas les grands vents d’altitude qui vous glacent les plumes et le sang, obscurcit votre vue. Pourtant, il se sentait autre, à côté de lui-même, répondant par automatisme les réponses qu’on attendait de lui pour ne pas se faire remarquer.


Il n’avait pas beaucoup d’amis, n’avait pas assez de place pour eux dans son cœur. Il admettait les trouver toujours plus habiles que lui à déployer leurs ailes, à clarifier leur chant. Le sien était étouffé comme un murmure honteux et à contretemps. Dans le nid, il était le plus fragile, celui dont ses parents doutaient, qu’on avait gardé car il avait l’œil intelligent et une imagination fascinante quand il était en confiance, quand il se laissait aller à dérouler des ondulations, des voix dont on ne l’aurait pas cru capable.


Le petit cigogneau aurait pu entraîner des foules s’il ne s’était pas senti ligoté par les peurs qu’on avait projetées sur lui. Il voulait même secrètement éveiller leur admiration. Car il n’était pas comme tout le monde. Il le savait depuis toujours. Il avait parfois même le sentiment d’avoir des infinis dans la tête, des mondes et des visions qu’aucun oiseau avant lui n’avait pu éprouver. Une aspiration à ce grand inconnu de l’autre côté des nuages d’où jaillissaient ses rêves les plus fous.


Il devinait la cime des montagnes lointaines, de l’autre côté des horizons, le scintillement du lac, les bateaux (car il savait ce qu’ils étaient) qui glissaient doucement sur lui comme de silencieux joyaux. Et parfois des notes apaisées qui lui parvenaient lointaines, mais dont ils savait qu’elles émanaient d’un piano.


Le petit cigogneau se souvenait de ses vies antérieures qui lui revenaient en songes. Des amours qui l’avaient fait souffrir, des guerres où il était mort, des enfants et des générations dont il était issu et qu’il avait engendrés pendant des millénaires, des sagesses terrées dans le fond de son âme, qu’il pouvait à peine deviner, mais dont il savait qu’il les contenait, ces éternités d’expériences. Il était plus vieux, plus douloureux aussi, mais plus riche de toutes ses douleurs que tout le conseil des anciens réunis. Quand il n’avait pas le bec et les yeux baissés dans son silence contraint, tout recroquevillé sur lui-même, ou dans le giron de sa mère, il éprouvait une sorte de fierté. D’outrecuidance. Ce qui le faisait passer pour prétentieux auprès des autres cigogneaux. Lui dont on prenait le silence pour de l’hostilité.


Il était gêné d’être parmi ses semblables, n’y trouvant pas sa place. Il préférait croire aux mythes. Les inventer au besoin, les nombreuses nuits où il ne dormait pas. Car un être comme lui débordait de trop de rêves pour les mélanger dans l’oubli du sommeil.


C’était une aube de début juillet. De cette dernière tendresse, ce répit de fraîcheur printanier qui s’attardait au commencement des étés. La cité des cigogneaux était endormie, lui seul contemplait l’astre s’élever doucement et s’imposer dans le matin. Il sentait les odeurs. Les souvenirs de pluie qui s’attardaient sur les feuilles. Le parfum terreux du sol où parfois il aimait plonger ses pattes pour se connecter avec le réseau de racines qui murmurait la pensée des arbres.


Depuis sa prime jeunesse, le petit cigogneau avait appris à goûter la richesse des silences qui ne sont jamais vides quand on sait tendre l’oreille au vent, accepter la magie, les impossibles rêveries qu’ils murmurent et dont on lui enseignait qu’il fallait s’en défier. Mais il sentait à chaque fois son âme virevolter portée par ces voix immémoriales. Il contemplait les veines des troncs, chaque rainure semblant lui dicter un destin aussi grand que le bleu de ce matin-là.


Cette fois ce sont les feuilles du grand arbre interdit qui l’invitaient dans leur impénétrable chaleur, au delà du vide. On raconte que des sirènes vivaient là. De redoutables monstres qui vous charmaient et vous fauchaient en plein vol, tout au bord du monde, juste avant le néant.


Mais voilà, il y avait la lumière. La promesse de rencontres et d’étreintes qui manquaient tant à la vie du petit cigogneau, lui qui se sentait en permanence tellement en dessous de ce qu’il aurait dû être. De ce qu’il devait être. De ce qu’il était sans se l’autoriser. Avait-il existé jusqu’à ce matin là ? N’avait-il pas, pour se faire oublier, adopté les mots des autres, parce que l’ambition de ses phrases à lui n’auraient pu se comprendre ? Des rêves et des envies qui l’effarouchaient lui-même.


Il ne volerait pas puisqu’on lui avait dit que c’était impossible.
Il ne verrait pas trop loin, car cela brûlerait les yeux.
Il n’irait pas glisser par delà les nuages car seules les sottes légendes prétendaient que c’était possible.
Il n’aimerait pas, car son corps trop faible n’en supporterait pas l’intensité.


Le petit cigogneau était tyrannisé par la prudence, par l’amour sans doute, mais surtout par les peurs des autres. De ceux qui voulaient son bien sans avoir la moindre idée de ce qu’était sa félicité à lui.


Lui qui se souvenait des ivresses oubliées dans le mystère de la nuit,
Lui qui savait écouter l’invisible et entendre l’esprit de toute chose


Car il avait des ailes.
Car il avait des yeux.
Car il avait un cœur qui battait fort.
Plus fort qu’aucun autre, la puissance de son souffle faisait parfois trembler le nid, sans que personne sache que cela venait de lui, de son corps si frêle.


Ce matin-là, dans le silence de l’eau qui s’écoulait au loin, dans les nuages qui lui renvoyaient une douce lumière, dans les arbres qui acquiesçaient doucement à la brise des vents qui lui chuchotaient son destin, il est parti. Car il a compris qu’il vivait la dernière de ses vies, où il pourrait enfin délivrer son âme qui errait au monde depuis que les êtres vivants l’arpentaient. Il était las des barrières, des lois, des consignes qui enserrent les destins et les condamnent à se recommencer, sans cesse inassouvis.


Il se souvenait enfin que chaque souffle comptait et avait oublié toutes les interdictions comme des mauvais rêves.


Il poussa un soupir. Jeta un regard grave au nid un peu plus élevé où ses parents dormaient. Il n’était pas triste. Cela fait longtemps qu’il était parti mais ils ne le savaient pas encore. Il étendit son aile gauche. Son aile droite. Il pensa à un mot pour se donner du courage.


« Yapudu. »


C’est ainsi que se nomme la légende du Petit cigogneau, tel qu’on se la murmure par prières clandestines interposées, entre cigognes initiées au grand chant du monde.


Car nul n’a été aussi grand que ce petit cigogneau qui a su se laisser porter, s’élancer pour trouver au monde la traduction de ses rêves immenses.


A chaque aube du premier vendredi de juillet, nombreux sont les cigogneaux à contempler de haut l’immensité du monde et à murmurer :

« Yapudu. »

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