Accéder au contenu principal

L'Aventure de Marie Cherrier

Cela commence toujours par un message, atterri dans ma boite mail comme un Deus ex Machina.

Marie Cherrier m’écrit qu’elle est à Paris, qu’elle aimerait me donner son album pour avoir mon  écoute.  Au fil du temps et de mes articles, s’est tissée entre nous une amitié atypique, puisque quand on se voit, on ne se parle que d’art, de la façon dont il pourrait changer le monde. On se parle d’Idéal, de beauté, de noblesse, d’essentiel, de révoltes, de la foi en notre créativité qu'il faut garder, pour ne pas céder la place aux médiocres. Elle est l’un de ces êtres qui inspirent et invitent à la création comme à une survie, viscérale et nécessaire. Alors que nous causions à bâtons rompus, à la terrasse d’un octobre ensoleillé, je lui dis, par acquis de conscience, « Mais parle-moi tout de même de ton album… ». Elle sourit, hausse les épaules et m’invite simplement à l’écouter.




Le disque s’intitule L’Aventure. Il sortira l’année prochaine. Après la cavale de Billie qui en aura dérouté plus d'un, tant le style avait évolué, cet album ressemble à un retour aux sources. Mais on sent chez Marie quand elle en parle une sorte de sérénité, d’assurance. Ce disque là, elle l’a porté seule, de bout en bout. Lors de l’écoute des premiers extraits, je me suis dit que cela se rapprochait des premiers albums, par lesquels je l'avais découverte. Il s’avère que c’est un peu davantage. Il y a un raffinement, dans les mélodies. Même si l'ensemble est moins riche d’arrangements que le précédent et revient à un son plus essentiel et plus brut, on sent cette évolution précieuse et sensible. Marie a gagné en nuances, en facettes. C’est comme si elle nous revenait riche de ses plusieurs (comme dirait Bashung), réconciliés dans cet album. Car il lui ressemble complètement. Toujours révoltée, toujours libre, mais à l’occasion mutine, d'une mélancolie et d'une tendresse toujours sous-entendue, comme une suggestion constante. C'est une veine plus intimiste. Chaque chanson vient compléter l’autoportrait. Marie Cherrier exerce la fascination des insaisissables, des inclassables et des rétifs à un seul courant, à une seule dimension.

Le premier titre résonne de tout cela. De cette forme de résistance à la médiocrité, aux standardisations, aux simplifications trop faciles, aux canons pointés sur les coeurs de cibles. « Je dis du vent » décrit ceux qui ont vendu leur âme aux sirènes du grand public, adoptant les poses et les faux semblants qu’on attend d’eux, pris au piège d’une société qui produit de l’art à la chaîne, au mépris des richesses d'une sensibilité que chaque artiste devrait chérir fièrement au lieu de la brader aux plus offrants, jusqu’à ne devenir qu’une ombre. Peut-être est-ce là, la suprême offense. On peut être en dessous de soi dans la vie, être timide ou à côté de la plaque, corrompu sans doute par les diktats du plus grand nombre, du plus grand vide. On peut se planter, on peut même se trahir, être à côté de soi. Mais en art, on n'en a pas le droit. Il y a une intégrité sacrée, et celui qui ment, qui triche, commet une forme de péché inexpiable. Ici, on ressent l’amertume et la colère devant cet océan de bobards où les mots authentiques, transgressifs, qui ont encore un sens, s’en vont à la dérive. A la fin cela devient un crescendo où Marie organise des choeurs qui ressemblent à des cris au secours contre la résignation.

Evidemment on retrouve les influences, celle de Renaud notamment, dans le son des révoltes. Mais il y a la tendresse mélancolique aussi, qui n’appartient qu’à Marie, depuis « je t’ai inventé », par exemple. C’est cette manière émouvante et sensible que l’on retrouve avec « l’Hiver s’en fout » et très souvent dans cet album, où la grâce et la douceur de Marie Cherrier se déploient. J’avais découvert ce morceau à son dernier concert parisien. Elle l’avait joué pendant les balances. Je ne le connaissais pas. Je me souviens du frisson, de la larme en coin de paupière quand je l'ai écoutée la première fois. Dès les premiers accords de guitare, ça vous prend au coeur. Les amours qui disparaissent dans le lointain, l’hiver qui recouvre les amants en attente de lendemains. Le besoin de se serrer, de résister à la pénombre, au froid qui s’immisce entre les corps fusionnels. « La solitude à te dire: je t’aime encore ». Et la saison indifférente à la mélancolie des amours qui s'estompent, la peur d’oublier, l'inquiétude des poèmes qui s’enfouissent sous le vent. Et l’hiver qui tombera, impassible sur la victoire dérisoire de ceux qui sont parvenus à oublier les saisons avant de se faire rattraper par elles. Et les mots qui font grandir, ces blessures et ces félicités qu’on garde coûte que coûte au plus près de nos coeurs, pour passer les journées glacées. Sublime mélancolie, presque cristalline au refrain, la pureté d’un amour, de ceux qu’on a peur d’oublier, qu’on garde jalousement en nous comme une part d’éternité.

C’est ainsi. Même dans la tristesse, il y a toujours une promesse de vie, d'espoir, l’appel de l’ailleurs, du souffle dans les voiles. C'est l’élan de « l’Aventure » et de cette ligne d’accordéon qui l’amorce. Comme une invitation au voyage. S’abandonner au rêve, à l’imagination, au champ des possibles, comme seul gouvernail, hors des normes. Devenir soi et vivre dangereusement. Un petit air de Renaud encore. La mer vous prend. S'insinue l’image fugitive d’un naufrage aussi, la hantise de combats trop nombreux. Le périple vous criblera d’épreuves, de cicatrices autant que d’enthousiasmes. On sent la nécessité impérieuse d’échapper à ce qui est régulier, à ce qui est défini, cadré. La trajectoire est solitaire pour ceux qui choisissent leur liberté. Jusqu’à risquer tout. Il y a cela aussi dans cette chanson. « La mer me porte, le courant m’emporte » revêt un écho mélancolique. En contrepoint à l'entrain qui préside à ce morceau. Il y a une forme de belle tristesse, qui nourrit sans cesse cet album, raffinée, suggérée, distillée. Une forme de sérénité aussi. La révolte adolescente passée se teinte de cette gravité, sans pour autant s'y abandonner. Et cela donne à ces compositions une sincérité poignante, parce que profondément intègre, honnête.



La nécessité du mouvement, de l’allégresse et du jusqu’auboutisme éclate encore davantage dans le tonitruant « Voilà », manifeste malicieux. Marie se présente comme vibrante d’envies. Elle impose un sourire envers et contre tout, Une énergie rieuse, une déclaration d’indépendance pleine de joie et de fierté. Le naturel revient, au galop, avec beaucoup de vie et un peu de boue aux pieds. Toujours debout, avec l’insouciance de ceux qui savent goûter à ce que l’existence a de noble, à ceux qui veulent voyager et apprendre en permanence. Animés par l’ambition de devenir eux-mêmes. La chanson a une allure naïve et entrainante, revigorante, presque innocente. La guitare énergique, l’accordéon qui la ponctue, marquent le retour de la funambule, retrouvant son équilibre et sa légèreté.

Elle continue son « Odyssée ». Les jours monotones semblent tracés jusqu’à la mort. Et soudain on vire de bord, désormais on file au détour du présent et de ce qu’il a à offrir. Survient un étranger à la fenêtre qui arrache le coeur et vient tout bouleverser. Elle se perd dans l’exil des mauvais ports, des mauvais genres. La mélodie ressemble à un long voyage en mer, on ressent le mouvement des flots jusque dans les choeurs, les  guitares, le rythme aussi. Un joyau apparait ensuite... « Nana » s’ouvre sur une ligne merveilleuse de piano. Inspirée du roman de Zola, on fait la connaissance d’une femme de mauvaise vie du XIXème siècle. Et Marie ajoute une corde à son arc. Elle nous invite au coeur de cette vie là, dans cette intériorité, avec une grande émotion. Et soudain, cette femme s’anime, on ressent le poids de son existence et de son univers. La poésie prend une dimension classique. On devine les contours du bordel, le peuple de gueux en rut, les ombres de passage... Il n’y a pas vraiment d’issue pour les vies marquées par la mauvaise fortune et vouées à la servitude. Juste le piano, la voix nue de Marie Cherrier.


Arrive le surprenant « défilé », comme une parenthèse inattendue et une rupture de ton… Une guitare saturée et très rock vient décrire l’ambiance des fashion week, des corps comme des squelettes bien habillés. Un son très eighties. Les regards désenchantés et les corps décharnés que l’on expose sur du "son branché", tristes jusqu’au fard. Critique acerbe et mélodie trompeuse, semblant se pavaner alors qu’elle décrit une révolte. Marie manie à l'occasion ce genre de contradiction. C'est une chanson en équilibre instable sur le podium des vanités. « Dites-moi » commence par un arpège aérien. Les regrets d’un homme emprisonné. Marie investit le destin d’un personnage, de ceux que l’on ne veut pas voir, de ceux qui rendent les ruelles plus sombres. Elle raconte son existence brisée. Elle en adopte les rêves, les révoltes et le vocabulaire. La colère refoulée de ceux qu’on ne veut pas entendre. Echapper à son passé, retrouver la force d’être léger, la grâce d’un improbable pardon. Mais on sent aussi sourdement l’ombre de la mort...

Toujours le combat, toujours la volonté d’évoluer dans une vie qui ressemblerait à une oeuvre d’art. Et ce que j'ai d'abord pris pour une déclaration d’amour est en fait dans « Si t’arrives » une adresse à l'enfant qui naitra peut-être un jour. C'est une invitation à se révéler, à cogner l’existence avant qu’elle nous foute à genoux, avant d’oublier qui on est, demeurer fidèle à ce qui vibre dans nos ventres. Sortir et sentir le vent. Aimer et élever quelqu’un c’est l’inviter à ne pas se dérober. L'inviter à débouler pour tout chambouler. La mélodie est belle et triste, la voix vibrante d'espoir et de révolte. Dans le duo énergique avec Stéphane Mondino, « l’amour en désaccord », un couple expose ses dissonances. La femme ne comprend pas les réserves de son homme, lui a peur de ses sentiments. éternel divorce. C’est une fantaisie sur la fragilité de l’amour, avec des choeurs mutins. On sent que Marie s’amuse. Car au bout de ce constat désabusé et rageur, on sent que ça vaut le coup de le tenter, ce malentendu, pour avoir sa part de ciel. Tendresse in-extremis.


L’album se termine avec « Juju ». L’eau passe sous les ponts. Se déroule une conversation entre deux amies. Une chanson dos au soleil, comme un paysage impressionniste. On avance vers la vieillesse. Mais cette conscience n’exclut pas l’insouciance, les réconforts du présent et de la complicité. Et de beaux cuivres viennent appuyer cette lucidité, cette lumière apaisée et cet espoir.

Cette conclusion confirme ce que j’ai aimé dans ce disque. C’est dans la douceur et la mélancolie que Marie Cherrier me touche le plus. Parce que ces accents-là, on les trouvait moins dans son oeuvre auparavant. Et quand la rebelle adopte ces accents plus graves, plus apaisés, quand elle se fait l'interprète de ses doutes, c’est alors que, véritablement vous découvrez sa sensibilité multiple, qui se dévoile au fil des chansons. C'est comme si la révolte de Billie rencontrait la simplicité, le son des premiers albums dans une belle alchimie.

Il n’y a plus seulement les révoltes et l’engagement, la rebellion, la mutinerie, la colère qui nourrissaient ses productions précédentes, il y a cette aventure qui raconte la vie qui passe. Les émotions qui vous tiennent et vous reviennent, les envies d’évasions et de voyages, d’aller par delà les horizons pour continuer de devenir celui qu’on est censé être. Ce qu’on ne devrait jamais cesser de tenter de devenir. Parce que c’est notre intégrité même d’êtres humains. Au fond, c’est tout ce qu’on a, cette aventure. Cette flamme qui ne doit pas s’éteindre. Au bout du compte et à la fin du voyage, il faudra en épouser chaque aspect. Chacune des facettes qui disent qui on est. Avec l’Aventure, c’est ce que Marie Cherrier a su accomplir. On a le sentiment de la retrouver ici toute entière. Une impression de nouveau départ.

Une nouvelle aventure.

Photographies de Quentin Cherrier
Un grand merci à Marie Cherrier, une fois encore.

Posts les plus consultés de ce blog

L'Homme Nécessaire de Bénédicte Martin

J’ai depuis mon enfance une fascination pour les gens qui se consument. Les écorchés-vif, les romantiques et les fiévreux dostoievskiens. Il m’en a fallu du temps pour discerner l’emphase, la fausseté, la bouffonnerie et la grandiloquence un peu vaine sous le charme des excessifs. Ou peut-être ai-je simplement vieilli et n’ai plus le souffle des trop grands adjectifs. Pourtant, ils demeurent la base de mes passions esthétiques. Alors quand Juliette Bouchet, dont la folie ressemble fort à la mienne, m’incita à lire L’Homme Nécessaire de Bénédicte Martin (paru chez Sable polaire), en des termes auxquels je ne pouvais décemment résister (« On dirait un collier de pierres précieuses qui se mangent. Tu vois le genre. Des Dragibus précieux. Il est sublime. Je l’ai lu en deux ou trois jours. Rarement lu de texte aussi beau et sauvage. »). C’est elle qui m’a décidé.



Je tournais autour de ce livre avec une certaine méfiance, je l’admets. C’était un truc étrange, ça parlait d’une passion vécue…

Mon Saint-Maur en Poche: De l'autre côté du miroir

Il est des songes qu’on ne pensait pas vivre. 

Je me rendais chaque année depuis trois ans comme visiteur à Saint Maur en poche, probablement mon salon du livre préféré. Une sorte de grande kermesse où souffle une simplicité, une générosité, une joie à être simplement là, à déambuler au milieu des livres et des écrivains, à discuter avec eux, à prendre le temps d’un week end, des vacances en banlieue parisienne. Une ambiance de grande partie de campagne populaire et littéraire, un grand marché de mots à ciel ouvert, une moisson de sourires et d’amitié qui vous emplit pour longtemps. J’y allais chaque année pour me ressourcer, pour échanger quelques mots avec des écrivains que j’admire et qui, avec le temps, avec le blog, sont devenus des amis. L’année dernière, j’avais animé une rencontre avec mon cher Gilles Marchand. C’est un endroit qui a fini par être peuplé de mes souvenirs et par faire partie de ma vie.



Seulement, cette fois, c’est moi l’auteur. Gérard Collard, le fameux libraire…

Les Simples de Yannick Grannec

Je n’avais pas ressenti ça depuis que j’étais planté devant le film adapté du Nom de la rose quand j’étais enfant et que je le regardais en boucle. 
Je connaissais Yannick Grannec. On avait même partagé un repas juste après la sortie du Bal Mécanique, il y a quelques années. J’avais été impressionné par ce roman. Par son ambition, sa manière de plonger dans une époque, un récit extraordinairement dense, d’une plume et d’un sens de la narration parfaits. Je voulais la connaitre. On avait parlé longuement d’écriture et d'infiniment de choses. Je me souviens qu’elle m’avait dit adorer s’immerger dans un univers dont elle ne connaissait pas grand chose et tout absorber longuement. Elle s'intéressait alors à la fin du moyen-âge et aux monastères. Elle allait prendre quelques temps pour s’y consacrer. C’était les prémisses de son roman, Les Simples qui paraît chez Anne Carrière.
Je l’attendais sourdement. Avec cette impatience en fond de pensée qui ne m’a guère envahi qu’entre les …