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Slash: Le temps retrouvé

Slash… Un nom surgi du fond des âges, ou plus précisément du coeur de mon adolescence. Il est le guitariste emblématique des Gun’s N’Roses, dont, à quatorze, quinze ans, les cheveux longs et l’attitude farouche (autant que je le pouvais du moins, ce qui n’était pas bien spectaculaire), je surgavais ma chaine hifi (un genre de monolithe aujourd’hui disparu) de sa musique. C’est alors que mon identité trouvait ses rêves et ses codes, ses points de ralliement. Dans ma chambre tapissée de photos de Jim Morrison, d’une bibliothèque en expansion ou de l’affiche de Indiana Jones et la dernière croisade, se formait mystérieusement ce grand bordel, ce magma qui allait produire une entité inquiétante qui serait à peu près moi.

C’était il y a vingt ans. A la fin du collège. Un peu solitaire, avec des amis aux goûts qui ne me correspondaient pas forcément, la musique demeurait mon refuge, l’étalon suprême à l’aune duquel je jaugeais mes contemporains. Autant que la littérature et ces poèmes que j’enchainais non-stop avec exubérance, écrivant sans cesse et découvrant cette magie là, de traduire mes états d’âme, mes sentiments intimes en mots, de ceux que j'étais bien trop timide et sauvage pour articuler dans la vraie vie. Et ce Rock, dur et profond, protéiforme m'accompagnait sans cesse (de Nirvana à Led Zeppelin, de Noir Désir aux Rolling Stones). De l’énergie et de la rage. Une envie de danser, de laisser s’échapper les cris que l’on retenait d'ordinaire. Chanter dans sa chambre à s’en déchirer la gorge pour braver l’existence qui ne serait pas, je le pressentais déjà, aussi idyllique qu’on l’aurait rêvé. Et le son de la Gibson de Slash, central au milieu de ces prises de conscience encore brouillées et désordonnées. Je rêvais d’avoir une Les Paul, car dans le son de cet instrument, de cette guitare légendaire, j’avais le sentiment qu’il y avait un peu de ma vérité.



Et oui… Comme tout le monde je vieillis. Je n’aurais jamais cru que ça m’arriverait un jour. Mais on commence à avoir un passé. Une histoire, pleine de chaos, de joies, de déchirures, de photos un peu jaunies. On se retrouve un peu cabossé, avec une B.O qui s’étoffe au fil des périodes et des rencontres. Des souvenirs qui s’associent aux musiques. Des histoires qu’on se raconte en les écoutant et dont on fait des livres.

Il y a ces musiciens qui ne vous ont jamais quitté, au fil de l’existence qui doucement se déroulait et vous laissait des cicatrices sur le visage et sur le coeur. Vous vous décomposez doucement comme un portrait de Dorian Gray. Toujours quelque part, il y a le son de cette guitare, qui fait s’envoler les années, vous réincarne dans votre prime jeunesse, quand l’insouciance était encore d’actualité et que les déceptions et les deuils n’étaient que de lointaines hypothèses. Alors, vous tentez de les retrouver, ces illusions perdues.

Quand Axl Rose relança son glorieux groupe au nom porteur de toute une époque mais dont il est devenu le seul dépositaire, j'ai assisté à la tentative. Vous voyez l’ancien idole boursouflé, avec des chansons à son image, sans rien de l’âme originelle d’un groupe qui vous a insufflé votre rébellion juvénile. J’étais peut-être déjà trop vieux. Peut-être était-ce lui. J’avais aimé le concert envers et contre tout, pour le souvenir, le fantôme qu’il célébrait. J’avais même fait la sourde oreille de toute ma mauvaise foi devant les interminables solos. Mais la magie n’opérait plus du côté de chez Rose. C’était en 2007. J’avais déjà vu la formation originelle en 1993, avec Brian May en première partie, et je me résolvais à voir ce pan de ma vie s’évanouir dans le passé sans espoir de résurrection, autre que l’écoute des disques datant de cette ère héroïque.


Ainsi, en prenant mes places pour aller voir Slash au Zénith de Paris, mercredi dernier, j’avais le sentiment vague d’assister à ce genre de commémoration du « bon vieux temps », à la fois réjouissante et mortifère. Et j’ai vu tout autre chose… Un musicien total, un virtuose génial qui pouvait produire un solo de un quart d’heure (au milieu de « Rocket Queen ») sans pour autant vous perdre en route. Et l’énergie intacte, le rock n’roll qui m’a fait aimer la musique, la flamme qui fait se transcender un public et dont la chaleur se diffuse, bien longtemps après la fin du concert… Dès les premiers accords, m’est revenue la jouvence, la période, le frisson du temps jadis et les cendres encore ardentes. L’extase. Et ça n’avait rien à voir avec le fait que j’attendais qu’on rejoue les anciens hymnes (« Sweet child o’mine » ou « Paradise city »), même si ça fait sacrément décoller.

J’ai vu une intégrité ce soir-là. Un mec qui, même dans ses travaux solos, n’a jamais vendu son âme, renoncé à ce qui faisait sa grandeur, ce son brut et reconnaissable entre tous. Comme on retrouve l’inoxydable chapeau haut-de-forme, le fameux Gibus qui lui est caractéristique, vissé sur son abondante chevelure... on retrouve des délices qu'on croyait évaporés. Aller voir Slash, c’est comme se ressourcer. Et le chanteur est enfin à la hauteur, ce Myles Kennedy avec qui il a déjà signé deux albums (le dernier en date s’intitule World on fire). Il fait admirablement le boulot. C’est l’un de ces concerts où l’on découvre des trésors que l’on avait négligés, comme ce monumental « Anastasia », composé il y a deux ans, avec une ligne de guitare à se damner (extrait de l'excellent Apocalyptic Love). Et le souvenir s'attarde encore, comme un moment qui ne s'effacerait pas.

Certes il y a une maîtrise étourdissante, de la musicalité, des improvisations vertigineuses, mais il y a surtout ce défoulement, cette impression que tout est permis, cette ferveur devant une légende bien vivante et en activité, pas l’incarnation d’un vieux souvenir. Alors j’ai chanté, j’ai dansé, j’ai hurlé mon enthousiasme. Et non, le rock n'est définitivement pas mort et peut encore donner ce genre de claque.




La pluie de confettis à la fin du concert est venu refermer la faille temporelle. Ma vingtaine avait occupé la scène de toute son ardeur, intacte. J’ai eu le sentiment d’être apaisé, au milieu d’une période troublée. Cette sensation rare de sérénité après un orage grandiose, on le devinait dans tous les regards que l’on croisait à la sortie du spectacle. On avait retrouvé notre coeur battant au rythme de cette même guitare.

On était revigorés. Bouleversés. Ranimés.

Ce soir-là, on a cessé de rechercher le temps perdu.

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