Accéder au contenu principal

Après la répétition... Une journée avec le groupe "Faat"

Retrouvailles avec Aurel Daniel, programmées samedi. 

Depuis son exil à Bordeaux, nous correspondions par mail. J’avais écrit pour elle, il y a quelques temps, des textes de chansons. Elle m’en avait mis en musique quelques uns, avec la complicité de son frère, Pierre, dont j’avais aimé le jeu de guitare, à la fois précieux, rock et funky. Du clan Daniel, je connaissais les artistes et les appréciais fort, dans leur manière de se consacrer à leur passion, de s’y lancer entièrement, ne pas avoir les préventions habituelles du commun des mortels devant les vocations artistiques. Et puis, un peu plus tôt cette année, Aurel m’a envoyé des chansons, en anglais, extrêmement bien produites, extrêmement bien arrangées même à un stade encore précoce. Un groupe s’était formé, et avait produit ces compositions là. Ils ne s’appelaient pas encore « Faat », mais l’alchimie était là, évidente. Une maitrise que l’on entend rarement dans les premiers essais.



Robin Labadie, le batteur m’expliqua plus tard que l’histoire remonte aux années lycéennes de Pierre, lorsqu’il apprenait la guitare auprès d’un ami à lui, devenu son initiateur en musique. Ils jouaient dans deux groupes différents, mais se connaissaient, se croisaient, jouaient ensemble à l’occasion. Pierre, à la faveur d’un voyage en Indonésie, a écrit des chansons. C’était comme un déclic, m’a t’il expliqué. Se retrouver loin de nos perfusions occidentales, de ces excès de possibilités et de technologies qui paradoxalement, embourgeoisent l’inspiration.. tout ça l’a revivifié. Et sa créativité rassérénée a ramené quelques chansons de ce périple. Dont l’énergique « Fill your bottle up » dont il a eu l’idée en observant les travailleurs se servir dans les canaux d’irrigation avec une bouteille en plastique. La machine était en marche. A son retour, il envoie ses compositions à sa soeur, qui, immédiatement est associée au projet. Robin y adjoint son vieux pote Arthur Belhomme, excellent bassiste avec qui il jouait au lycée. La tribu était formée.



Au fil des mois, Aurel m’envoyait les chansons. Pour avoir mon écoute, pour que je suive leur évolution. Et j’étais enthousiaste à chaque fois. Et je devenais fan de mon amie. Je l’aimais déjà beaucoup, mais n’avais pas vraiment vu cet aspect de son talent s’épanouir. Je n’en avais jamais été témoin. Il y a toujours ce côté un peu planqué des artistes, des écrivains (dont je suis) ou des musiciens (dont elle est), il n’est pas aisé de dévoiler cette facette là, parce que la société ne laisse pas de place à ce genre d’authenticité: une personnalité qui a trouvé sa passion et son moyen d’expression. ça ne respecte pas les cases et les étiquettes, ça les enfreint. Alors, souvent, on fait profil bas et on ne s’expose que devant des gens de confiance, dont on sait qu’ils ne vous faucheront pas en plein vol. Il faut ça, avant le grand saut, avant de se dévoiler beau et fier à la face du monde.


Pierre, je ne l’avais rencontré qu’une ou deux fois en vrai. J’aimais la flamme qu’il mettait dans son jeu de guitare. J’aimais imaginer ce mec écrire, inspiré, enchainer les mélodies que je recevais. J’avais été très touché quand il m’avait écrit, alors qu’on ne se connaissait que très peu, qu’il lisait et aimait ce que je disais de la musique. Parce que je la ressens quand je l’aime. Mais que je ne me sentais à l’époque pas forcément légitime pour en parler. Bref, dans la vie et dans l’art, j’aimais ces gens, parce qu’ils demeuraient fidèles à eux-mêmes et leurs rêves n’avaient pas rendu les armes.

Aurel m’a convié à leur répétition. ça me faisait plaisir de la revoir, ça faisait bien trois mois… et je n’étais pas sorti beaucoup. J’ai toujours la volonté de voir comment la musique se fait, de voir comment les chansons se forment. Rendre hommage à ce travail là, car c’en est un. Evidemment il y a l’inspiration, la vocation, l’idée première. Mais il faut l’ordonner ensuite, et c’est ce qui m’intéresse le plus: comment donne t’on corps à un élan? Comment le faire exister, le lancer dans le monde avec tout ce qu’on a? 

Le lieu est nouveau pour moi. Quelque part dans le treizième arrondissement de Paris, un endroit où les musiciens travaillent leur art. Des tas de pièces d’où on entend toutes sortes d’instruments. Des rumeurs de Death metal aux évocations flamenco. Des inspirations dans tous les sens. Des amplis et des claviers dans les couloirs, des guitares Fender à disposition. On discute avec Aurel que j’ai tant de plaisir à revoir. On parle de nos inspirations et de nos occupations respectives, on attend le reste du groupe. On pénètre dans une petite pièce assez austère, avec une moquette grise au sol et sur les murs blancs. Des amplis, des câbles, une batterie et une table de mixage. C’est ici que ça se fait. C’est sobre, presque dépouillé. La lumière descend verticale du faux plafond, rien pour se distraire. Rien d’autre que la musique que l’on va y jouer.



Ils arrivent. Ils se branchent. D’emblée je suis frappé par une chose. Aucun ne se lâche du regard. Ils se disposent en cercle pour que chacun reste en contact. C’est presque un lien spirituel qui veut se renouer. Et qui ne se renouera qu’en jouant. Il faut retrouver le sortilège, la communication qui se fera par les notes, l’énergie, l’émotion, qui les transcendera chacun. Ils se cherchent d’abord. Et c’est déjà bien. Les chansons sont là, maitrisées, telles que je les ai entendues. Mais à un moment donné, je ne sais plus exactement quand, elles prennent une autre envergure. « Calm down » que j’ai tant aimée, pour pleins de raisons, devient chauffée à blanc. « Depending » que j’avais trouvé énergique, entrainante, prend une urgence inattendue. ça décolle. Et « Fill your bottle up » se fait aérienne. A chaque chanson, une ambiance se pose, un visage que je ne leur connaissais pas, comme éclairée par une lumière plus intense et plus brute.


Petit à petit, les musiciens s'émancipent de leurs préoccupations. Robin se déchaine à la batterie. Je n’avais jamais écouté de batterie de si près, ni pris garde à l’importance « vertébrale » de la section rythmique. Et la basse d’Arthur m’impressionne, ainsi que son clavier étrange… je découvre l’importance de chaque individualité dans ce tout. Il n’y a pas de premier et de second rôles, juste des sensibilités accordées, chacune nécessaire à l’épanouissement des autres. Finalement, la dynamique d’un bon groupe, c’est la quintessence du rapport humain (je veux dire, le véritable, nourri de passions et de sentiments). On se repose sans cesse sur les autres, on les entend, on les comprend, on s’enrichit d’eux et ils nous font donner le meilleur de nous-mêmes. Dans leurs regards, dans leurs sourires, dans leur concentration intense, tous tendus vers le même but… il y avait ça. La même chose, le même sentiment d’osmose que lorsqu’on voit une équipe de cinéma en marche. Le miracle d’un « ensemble » cohérent, ce trésor qu’on a tendance à oublier, chacun devant nos écrans, dans nos  chambres, dans nos bulles hermétiques.

J’ai commencé la session un peu à l’écart, de peur d’être l’intrus, de déranger l’osmose. Je ne chante pas, je joue de la guitare comme une brêle et suis d’un naturel réservé. Pourtant je les regardais fort. La voix d’Aurel et sa puissance, en même temps que son élégance (capable de rage et d’une grâce assez incroyable, une voix suave au vibrato raffiné, un chant émouvant), les regards que Pierre me lançait pour voir si j’étais embarqué ou non. Il y avait le rythme. J’ai senti monter en moi quelque chose comme un crescendo. 

Alors je me suis avancé. 

J’ai pris des photos, des vidéos, un peu n’importe comment, juste pour me souvenir de ce moment. De leurs êtres transcendés, de leur joie à faire de la musique ensemble. Ils rejouaient leurs chansons, les peaufinaient, tentaient des choses, parfois des directions inattendues, des expériences. Ils étaient simplement là, dans un présent rare, l’un des plus intenses et des plus beaux qu’il soit donné de vivre. J’étais transporté. J’étais heureux. C’est pas souvent quand on vit un truc et qu’on se dit en temps réel « là, je suis bien ». Là j’étais bien. Au coeur des jours sinistres de l’hiver où les attentes sont longues et où les nuits mauvaises tombent trop tôt. 


J’ai oublié l’heure. On a baissé les lumières. Ils ont rejoué une dernière fois leur set de six ou sept chansons. Et quatre heures se sont écoulées comme une parenthèse, un peu hors du temps, un peu hors de soi. 

Et sans m’en rendre bien compte, j’ai peu à peu quitté ma place près de la porte.

Et je me suis avancé dans leur cercle.



Un grand merci à Aurel, Pierre, Robin, Arthur
Plus d'infos par ici: http://www.faatmusic.com

Posts les plus consultés de ce blog

L'Homme Nécessaire de Bénédicte Martin

J’ai depuis mon enfance une fascination pour les gens qui se consument. Les écorchés-vif, les romantiques et les fiévreux dostoievskiens. Il m’en a fallu du temps pour discerner l’emphase, la fausseté, la bouffonnerie et la grandiloquence un peu vaine sous le charme des excessifs. Ou peut-être ai-je simplement vieilli et n’ai plus le souffle des trop grands adjectifs. Pourtant, ils demeurent la base de mes passions esthétiques. Alors quand Juliette Bouchet, dont la folie ressemble fort à la mienne, m’incita à lire L’Homme Nécessaire de Bénédicte Martin (paru chez Sable polaire), en des termes auxquels je ne pouvais décemment résister (« On dirait un collier de pierres précieuses qui se mangent. Tu vois le genre. Des Dragibus précieux. Il est sublime. Je l’ai lu en deux ou trois jours. Rarement lu de texte aussi beau et sauvage. »). C’est elle qui m’a décidé.



Je tournais autour de ce livre avec une certaine méfiance, je l’admets. C’était un truc étrange, ça parlait d’une passion vécue…

Mon Saint-Maur en Poche: De l'autre côté du miroir

Il est des songes qu’on ne pensait pas vivre. 

Je me rendais chaque année depuis trois ans comme visiteur à Saint Maur en poche, probablement mon salon du livre préféré. Une sorte de grande kermesse où souffle une simplicité, une générosité, une joie à être simplement là, à déambuler au milieu des livres et des écrivains, à discuter avec eux, à prendre le temps d’un week end, des vacances en banlieue parisienne. Une ambiance de grande partie de campagne populaire et littéraire, un grand marché de mots à ciel ouvert, une moisson de sourires et d’amitié qui vous emplit pour longtemps. J’y allais chaque année pour me ressourcer, pour échanger quelques mots avec des écrivains que j’admire et qui, avec le temps, avec le blog, sont devenus des amis. L’année dernière, j’avais animé une rencontre avec mon cher Gilles Marchand. C’est un endroit qui a fini par être peuplé de mes souvenirs et par faire partie de ma vie.



Seulement, cette fois, c’est moi l’auteur. Gérard Collard, le fameux libraire…

Les Simples de Yannick Grannec

Je n’avais pas ressenti ça depuis que j’étais planté devant le film adapté du Nom de la rose quand j’étais enfant et que je le regardais en boucle. 
Je connaissais Yannick Grannec. On avait même partagé un repas juste après la sortie du Bal Mécanique, il y a quelques années. J’avais été impressionné par ce roman. Par son ambition, sa manière de plonger dans une époque, un récit extraordinairement dense, d’une plume et d’un sens de la narration parfaits. Je voulais la connaitre. On avait parlé longuement d’écriture et d'infiniment de choses. Je me souviens qu’elle m’avait dit adorer s’immerger dans un univers dont elle ne connaissait pas grand chose et tout absorber longuement. Elle s'intéressait alors à la fin du moyen-âge et aux monastères. Elle allait prendre quelques temps pour s’y consacrer. C’était les prémisses de son roman, Les Simples qui paraît chez Anne Carrière.
Je l’attendais sourdement. Avec cette impatience en fond de pensée qui ne m’a guère envahi qu’entre les …