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Emji et moi : la découverte inattendue

Il y a comme ça des voix qui vous emportent, irrésistibles. Sur Facebook, il y a de cela quelques mois, un an peut-être, Aurel Daniel m'invite à regarder une vidéo. C'était une jeune femme qu'elle connaissait et qui chantait dans les couloirs du métro. Me connaissant bien, elle savait que j'allais l'aimer. La chevelure bouclée, la guitare en bandoulière, le téléphone tremblant de mon amie tentant tant bien que mal de capter la scène, importunée par un clochard un peu trop entreprenant. Et pourtant, malgré tout, j'entends cette fille chanter, une puissance dans la voix, une malice dans les textes. Tout ce que j'aime. C'est la première fois que j'ai vu et entendu Emji, de la manière la plus incongrue qui soit.


Alors nous devenons amis virtuels, dans cette proximité curieuse des gens qui ne se croisent jamais. Je regarde ses vidéos, ses interviews. Je me renseigne sur elle. Je soutiens un projet de clip pour une chanson, "Tes Poignées d'Amour" où l'énergie de la jeune femme explose avec un enthousiasme communicatif. Je lui écris que j'aimerais en faire davantage. Je ne peux me rendre à ses concerts. Elle me répond simplement "Surveille la prochaine saison de la Nouvelle Star". Incongru encore, étant donné que je n'ai jamais été friand de ce genre de programme. Je ne suis pas très à l'aise avec ces concours où l'on met des artistes en concurrence et où ils n'ont que très peu l'occasion d'exprimer leur talent, tant tout cela est trop codifié, trop formaté (et même si les reprises sont bonnes, les chansons sont souvent tronçonnées). Mais bon, pour elle, je regarderais, m'étais-je promis.

Le mois dernier, nous devions nous rencontrer. Juste avant que la machine ne s'emballe. J'avais l'idée d'un portrait, d'une conversation pour dire qui était ce merveilleux diamant brut. Et puis l'incongru frappa encore et au jour même de l'interview, je devais subir une opération. Je savais que j'allais le regretter. Elle me rassurait, me disait que ce n'était que partie remise. Mais la diffusion de l'émission avait commencé. J'avais vu sa prestation passer en tout premier, une reprise de "Toxic" (plus proche de Yael Naim que de Britney Spears). Et je l'ai vue, s'imposer comme une évidence devant les jurés et les téléspectateurs conquis. Avec à chacune de ses prestations mon intuition qui se confirmait, devant cette nature et ce talent indiscutables, cette présence, cette prestance, qui éclata sur scène dans un moment appelé pompeusement "l'épreuve du feu".



Je me suis repassé la vidéo en boucle. Emji a une manière incroyable de se saisir d'une chanson. De se l'approprier comme sienne, d'y laisser couler son coeur, ses tripes et de la transcender. Sur son Facebook, envahi ce soir-là de dizaines de louanges j'ai écrit simplement "impressionnante". C'était tout ce qui me venait. Moi l'homme de mots, habituellement à l'aise pour qualifier mes sentiments, j'étais là devant ma télé, à oublier ma santé vacillante, mes soucis, à simplement être pendu à chacune de ses inflexions de voix, à chacun de ses gestes. Une séance d'hypnose. Toute l'ironie de la chose étant que je n'aimais pas spécialement la chanson dont elle se faisait l'interprète, "Chandelier" de Sia. De sa voix je n'avais connu qu'une dimension bluesy et écorchée vive, un peu chanteuse des rues, et je lui découvrais des prouesses insoupçonnées, un registre vertigineux, une expressivité peu commune, avec toujours cette fêlure suggérée comme une blessure qui s'exprime à chaque mot, à chaque note. J'étais K.O. Je ressassais mon rendez vous manqué... Je n'avais pas eu l'occasion de la voir en live et n'aurais pas su quels vertiges elle portait en elle. Même si je l'avais interviewée, je n'aurais pas soupçonné l'alchimiste qu'elle est, ni l'étendue de sa palette.

Alors voilà. Parce que c'est elle, je me plante chaque jeudi devant la télé, espérant qu'elle ne passera pas trop tard. Parce qu'elle est au dessus, parce qu'aucun des autres candidats ne m'intéresse en vérité. Je m'impatiente parfois. Parce que d'une certaine manière, je la connaissais avant, d'une bien curieuse manière, et que c'est très étrange, presque irréel, de voir ainsi quelqu'un éclore, se révéler au grand jour et au grand public. De n'importe quelle manière, ça a toujours quelque chose de poignant.



Je sais que ce qui attire au fond, surtout dans ce genre d'émission (où un infortuné ou deux sont éliminés au fil des semaines), c'est ce côté "jeux du cirque". Ces pouces levés ou abaissés qui décident d'un destin. On attend que les funambules tombent, toujours. Moi, j'attends mon équilibriste, l'étourdissante Emji, avec à chaque apparition un soupçon d'appréhension. Je ne suis pas meilleur que les autres, je me prends au jeu. Je m'y sens étrangement impliqué. Pas à l'image des mots d'esprit plus ou moins inspirés sur twitter qui dispensent leurs jugements (et parfois leur malveillance) dans le confort rassurant et fourbe de leur anonymat. Non... là il y a une étincelle, une flamme, une vraie. Elle ferait "l'Ecole des fans" que je la regarderais encore. Et avec la même fascination.

Parce qu'au fil des semaines elle a pris une ampleur incroyable. On la voit peu à peu illustrer les articles, sur le net et ailleurs. On voit les vidéos d'elle tourner sans cesse sur les réseaux sociaux. On la voit citée en exemple un peu partout. Je ne peux qu'imaginer le tourbillon. L'exposition soudaine, intense et la pression. Je m'en réjouis. ça m'intimide aussi. Au milieu de tout ça, que restera-t-il de la grâce de cette fille du métro qui projetait tant, avec juste sa voix et sa guitare. Elle, dont la passion était telle qu'elle arrêtait net les badauds gris et indifférents interrompus dans leurs routines sur pilote automatique, touchés par ses harmonies comme par une respiration sublime... Pourvu que les anciennes croyances n'aient pas raison et que l'image ne vole pas l'âme.


La semaine suivante, elle revient. Le premier prime-time, annoncé en grande pompe, avec débauche de moyens, de palabres interminables et de SMS surtaxés. "Votez, votez, votez... Vous en saurez plus après la pub!". Le show est rôdé comme une mécanique aux rouages un peu trop voyants, un peu trop clinquants. Au milieu des projecteurs et des effets de scènes, certains sont pétrifiés, d'autres ressemblent à des papillons de nuit affolés qui vont dans tous les sens et ont perdu leur centre. Le public télégénique applaudit aux moments attendus. Et puis Emji arrive, en troisième. Elle va reprendre une chanson de Beyonce "Crazy in love". Je me souviens vaguement de la ritournelle irritante, énergique, un truc pour mettre l'ambiance dans les boites de nuit. C'est loin d'elle, me dis-je, du moins de l'image que j'en ai. J'appréhende.

La chanson commence. Romantique. Intimiste. La voix douce de Emji, retenue comme un sanglot. Elle suspend le temps, une fois encore. Elle a la chevelure écarlate, la robe argentée, à l'occasion du prime-time. Mais je m'en fous. Son regard d'abord. Habité. Puis la sensualité se déploie, le morceau s'ouvre. Puis la douleur après la douceur. Puis la blessure, l'écorchée qui déchire son coeur, jusque dans un cri qui résonne des amours sans espoir. Comme un exorcisme. Performance éblouissante sur une chanson qui n'en demandait pas tant, entre la fragilité, la sensibilité de Jeff Buckley et la puissance de Florence and the Machine, la virtuosité de Kate Bush. Elle métamorphose ce morceau une fois encore, le marque au fer rouge.

Et on rend les armes. On est forcés de le faire. Annulez-tout. Annulez la suite. Faites la chanter encore! je me fous des réactions du jury, j'ai eu la mienne, la larme au coin de l'oeil et le frisson, le grand, le vrai, le long de l'échine. Pour une chanson qui est à l'origine tout ce que je déteste.



Hier, j'ai lui ai laissé un message. Pour voir si une interview était encore possible. Mais la période s'est emballée. Je n'avais que peu d'espoir de réponse car je ne la connais que très peu, finalement. Au soir, elle a la gentillesse de me rappeler. J'étais pris au dépourvu. Elle me raconte un peu du fol enthousiasme qu'elle a suscité, du travail dans lequel elle est plongée, prise entre les répétitions et les sollicitations multiples, impossible de les satisfaire toutes. Je m'en réjouis pour elle. Car à la voir, à l'écran, l'émission ne l'a pas bouffée, ça serait même l'inverse. La rencontre projetée le mois dernier est devenue improbable. Elle s'en excuse, d'une manière touchante et sincère. Cherche un compromis. Je lui dis que je vais changer d'idée, dire simplement ce que je ressens, à la lumière de ce qui s'est passé pour elle ces dernières semaines.

Ce matin, je me remets "Crazy in love" dans sa version à elle. Je me repasse "Chandelier". Et j'attends de la retrouver, jeudi soir, avec l'impatience non dissimulée du vieux fan de Queen que je suis (ce qui ne surprendra pas mes lecteurs habituels). Je me demande comment elle va me surprendre, cette fois-ci, comment le spectacle va continuer.

La soirée est passée. Avec une reprise majestueuse de "The Show must go on" qu'Emji a incarnée de toute son âme, avec l'urgence de ceux qui jouent leur vie à chaque couplet. Sa version partait d'une ambiance intimiste pour exploser dans le désespoir d'une supplique, une prière, envers et contre tout, malgré tout ce qui nous assaille. On ressentait tout cela, fort, jusqu'aux larmes. J'étais retourné. Parce que personne dans mon esprit ne pouvait rendre justice aussi bien que Freddie Mercury à la force émotionnelle gigantesque de cette chanson. Et de la vulnérabilité à l'explosion d'une espérance douloureuse, Emji en a rendu chaque nuance, y imprimant son empreinte et sa puissance. Ce soir-là, elle a simplement été magnifique, une fois encore. Dans une reprise immense, grandiose et personnelle.


Je me souviens surtout de mon adhésion immédiate, à sa voix, à sa créativité, à cette façon unique dont elle exprimait ses émotions à chaque chanson. Une voix émouvante comme j'en connais assez peu. Riche de tant de nuances, de tant de promesses, de tant de vécu.

Au final, il n'y a que ça qui compte. J'ai une aversion totale pour les "athlètes vocaux", comme Céline Dion, comme Lara Fabian, comme pas mal de chanteurs d'opéra. Des instruments travaillés, certes, des élèves appliqués, mais sans intelligence et sans âme. Comme des sportifs sans génie. Emji, c'est le contraire. C'est un concentré de passion, une jeune femme qui chante comme elle respire, et ça remonte à loin, à l'enfance, ça se sent. Une fleur sauvage, longtemps confidentielle, dans les petits concerts ou les couloirs du métro. Cette authenticité-là ne s'invente pas, cette intensité ne se simule pas. C'est quelqu'un qui ne vit que pour son art et s'y consacre. D'où ses interprétations poignantes, et ce bel univers qui existait déjà, mais qui éclate à présent...


"Nouvelle star", je ne sais pas. Au fond, j'en connais des gens, des artistes, des authentiques, des vrais des purs, qui n'attendent que l'occasion d'être découverts, d'être révélés, d'exploser au grand jour dans des fracas que, sans eux, on n'aurait pas soupçonnés. Il faut de la chance, peut-être que cette émission offre cette opportunité. Mais il faut surtout le talent, défini par Brel comme simplement "l'envie de faire quelque chose". Et cette "envie", cet élan, on sent qu'il anime Emji, qu'elle s'y consacre de toutes ses forces, de toute son âme.

Et ça, c'est toujours bouleversant.

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