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Dépendance day de Caroline Vié

J'avais adoré Brioche, le premier roman de Caroline Vié. Je l'avais rencontrée à cette occasion. Et ce qui devait être une interview classique s'est transformée en amitié instantanée, évidente, une conversation à bâtons rompus qui partait dans tous les sens, bordélique et merveilleuse. C'est comme quand on découvre quelqu'un qui aborde le monde avec le même regard que vous, les mêmes références. Alors nous nous suivions, régulièrement, par réseaux sociaux interposés, nous adressions quelques mots, souvent à des moments importants (et parfois tragiques) pour se soutenir l'un l'autre. On s'était promis de se revoir. Et puis j'ai lu son nouveau roman Dépendance Day, publié ces jours-ci chez J.C Lattès. 

J'avais déjà goûté fort sa noirceur, son humour, son ironie à toute épreuve. Son désenchantement et sa lucidité aussi, sa facilité à explorer les méandres d'une déviance, au milieu des paillettes que cette journaliste cinéma connait bien. Son premier livre se déroulait dans ce contexte. Celui-ci est différent, plus intime, plus dense, plus poignant, plus "à nu". Il a les mécanismes d'une tragédie antique. Avec un style plus posé, plus classique dans la structure, plus impressionniste dirais-je. Au coeur d'une sensibilité sans fard. Avec toujours, sa causticité, son humour, qui vient discrètement distiller des sourires au milieu du drame. Plus que jamais politesse du désespoir.



On est fébriles devant les créations de nos amis. On a la hantise d'être déçus. Si c'est mauvais, on s'abritera derrière des faux prétextes, des périphrases tournées artistement, des lâchetés bienveillantes parce qu'on les aime, parce qu'on ne veut pas les blesser. Mais quand on lit un livre d'une qualité telle qu'on le croit adressé à vous, à vos questions, à vos hantises, à cette ombre de la finitude et de la décrépitude, de la solitude que vous pressentez depuis toujours... alors là, vous l'aimez fort, ce livre. C'est l'une des chances que j'ai avec mon "albatros", je peux joindre les gens que j'aime et que j'admire. Alors, dès que j'ai fini son livre, j'ai envoyé un message à Caroline, pour lui dire qu'il fallait qu'on se parle, que j'étais bouleversé. Elle m'a convié chez elle, pendant toute une journée, pour entrer dans son univers et rencontrer sa famille. On a parlé de tout, de l'écriture, bien-sûr, de littérature, de cinéma, de musique. L'une de ces après-midis qui donnent l'impression de contenir une vie entière. Comme à la lecture de son livre. C'était comme une continuation.


J'avais lu ce roman en me forçant à ne pas aller trop vite. A la fin, j'étais sonné. Parce que ça résonne. Parce qu'il traite d'une malédiction, de la maladie d'Alzheimer, qui touche comme une fatalité toutes les générations de femmes d'une même famille. Mais c'est bien davantage que ça. C'est un livre sur l'existence qui nous file entre les doigts, tous ces pans de souvenirs et de mémoire qui d'un moment à l'autre peuvent s'effacer avec le déclin et la disparition de ceux qui les incarnent. 

J'ai connu des deuils et des ruptures diverses pendant l'année qui vient de s'écouler. Comme tout le monde, à un moment donné, on est bien obligé de perdre l'insouciance, l'inconséquence de l'enfance et de se résoudre aux vrais enterrements qui viennent de commencer (comme dirait Brassens), et aux vieillesses qui sont d'interminables naufrages (comme dirait De Gaulle). C'est la vie. Il faut trouver en soi le courage de la regarder en face. Et plus encore celui de l'écrire. Et que ça touche juste. 

En effet, on s'identifie fort à l'héroïne de Caroline Vié. La plume est élégante, le style gracieux, le récit trouve un équilibre admirable. Dépendance Day est en cela un beau et grand roman traversé d'un souffle et d'une sensibilité littéraire raffinée. Il ne s'agit pas d'un témoignage. 


Je garde en tête son héroïne, Morta, la narratrice à la première personne de "Dependance Day", son adolescence égoïste, encore insoucieuse du sort qui guette les femmes de sa famille. Cette nostalgie rebelle des années où rien n'a de conséquence, où elle peut faire les 400 coups avec son amie Véronique, que sa mère Clotho, évidemment désapprouve. Même si elle voit sa grand mère Lachésis décliner (surnommée Lala: "une maman sévère à qui ce sobriquet allait comme une coiffe bretonne à un boeuf de labour"). 

C'est pourtant dans l'inquiétude que commence le récit, que son atmosphère s'installe. Dans la salle d'attente d'un médecin, ornée de ces ignobles posters stéréotypés qui rendent plus cruelle encore votre condition de mal-portant. Car Morta vit dans la hantise d'oublier. D'oublier qu'elle est une romancière à succès, d'oublier son nom, ses amours, sa vie. Elle ne sait quand tout cela va s'abattre sur elle. Elle sait seulement qu'elle est prochaine sur la liste. Elle se surveille. Les médecins pourront la croire frapper d'hypondrie à sa manière de traquer ses symptomes, son coeur qui s'emballe... C'est juste qu'elle voudrait que quelque chose d'autre l'emporte. Tout sauf ça.

Et la nostalgie, celle de l'ancien temps, des prises de becs lors des repas de Noël entre le père communiste et le grand-père Gaulliste (les familles se ressemblent toutes), tout cela n'apparaitra que sous forme de réminiscences dans son introspection. Comme des sourires au milieu d'un piège qui doucement se referme sur elle. Lala, Clotho, Morta ont des noms qui n'apparaissent pas dans le calendrier (pour satisfaire aux convictions d'un aïeul farouchement anticlérical). Elles sont baptisées d'après les Parques antiques, qui tissent le destin des hommes. Et à travers ces trois femmes va se jouer la même tragédie, sans cesse recommencée comme un mythe de Sisyphe.

D'abord, c'est l'auguste grand-mère qui va disparaitre, doucement s'éclipser pour devenir cette version altérée et humiliée d'elle-même. Se perdre dans l'oubli. Peu à peu, on ne va plus la reconnaitre. Elle ne sera plus convenable, elle ne sera plus sociable. On ne saura plus comment s'occuper d'elle. Cet effacement, beaucoup de ceux qui ont connu des proches en leur dernier âge en sont familiers. 
Ce n'est plus à sa grand-mère qu'on parle. Celle qu'on respectait, celle qu'on craignait. Les vieux, on les traite comme des enfants. Parfois, on parle d'eux en levant les yeux au ciel comme s'ils n'étaient pas dans la pièce. Et d'une certaine manière, ils n'y sont plus. Ils sont dans les limbes, dans un rythme qui n'est plus celui des vivants. D'abord ces derniers s'en émeuvent, puis ils s'en agacent. Car on est devant tout ce qu'on s'entraine à ne pas voir: la dégénérescence, la maladie, la dépendance, la perte de conscience et la mort.

C'est ce que Morta découvre, assez tôt: l'inhumanité hospitalière, l'indignité hypocrite des maisons de retraite où sont placés ceux dont on ne sait plus que faire. D'abord avec sa grand mère. Cette disparition lente et étrange d'avant la mort, jadis appelée gâtisme et maintenant Alzheimer. Mais cela fait partie de l'histoire familiale. Une famille fantasque et attachante : un père communiste convaincu et coureur de jupons invétéré, une complicité profonde entre Morta et Didi (Diogène), son frère, un rapport fusionnel avec sa mère Clotho. La vie passe. Morta écrit des romans. Elle se marie. Elle a du succès. Jusque là, tout va bien, mais l'important n'est pas la chute.

Un jour Clotho a des comportements étranges, plus excentriques qu'à l'accoutumée. Et c'est le début. La menace, un moment suspendue s'abat. Et les enfants doivent se charger de leurs parents, qui descendent de leur piédestal. Et l'on découvre que l'existence recèle en elle des trésors de sadisme insidieux, presque de l'humour noir. Elle devient une blague à vos dépens. Alors on commence à consulter. A diagnostiquer, à faire face (comme on dit dans les reportages télé). On est pris dans le cauchemar soviétique des médecins et des auxiliaires de vie qui finiront par régir, conditionner et rythmer votre vie (avec compétence ou non). Morta et son frère tentent de bien se comporter, apprennent " l'hilarité, qui est compagne de l'insoutenable.".

On assiste à la disparition, petit peu par petit peu, de l'être qu'ils ont aimé. Comme une décomposition. Jusqu'à ce que Clotho ne se souvienne de rien, pas même de ses rejetons, pas même d'elle-même. Et la plume de Caroline accompagne cette gravité. D'un style que l'on sent chargé de son propre vécu. Même si parler ici d'autobiographie ne serait pas judicieux: les personnages et les situations sont composites, certes inspirées de ses propres expériences et de ses souvenirs, mais recréés pour le roman. 

L'auteure y fait preuve d'une lucidité implacable: "Alors ce n'était que ça la vie ? Un truc plaisant parfois, souvent désagréable, insignifiant surtout où surnagent des joies, des chagrins et une absence.(...). Une fois  le bovarysme de l'hyperactivité envolée, il ne reste plus rien que le temps de penser". Mais alliée à cette lucidité, ce pessimisme diront sans doute les abrutis, il y a ces grands moments d'absurde que peuvent inspirer les pompes funèbres, leurs usages de mauvais goût et leur esthétique ubuesque (les "fun space" dédiés aux cendres des chers disparus, les effets "Big Lebowski" à leur dispersion).

Et puis il y a ceux qui restent. Morta, son époux et bientôt sa fille. Cette hantise qui perdure. Cette condamnation qui ne dit pas son nom. Qui vous prend à la gorge jusqu'aux dernières pages du livre. En partageant l'intimité de la narratrice, vous y retrouvez la vôtre. "Avec la fin de l'innocence vient le début des crampes  d'estomac" dit-elle. Et ce roman nous rappellera ces moments où l'on s'est pris toute la réalité bête, méchante et dérisoire du monde dans la gueule, sans vraiment l'avoir cherché. Juste parce que c'était inscrit en nous.




Dépendance Day renvoie à ce que l'on tait. Aux secrets de famille, aux maladies héréditaires, aux destins auxquels on n'échappe jamais vraiment, aussi fort qu'on le veuille. Ce qui ne vous tue pas ne vous rend pas plus fort. Vous continuez de respirer c'est tout, en espérant ne pas rencontrer votre perte au prochain coup du sort. Demain, les choses n'iront pas forcément mieux. Tout ce qu'on a c'est le présent, un peu de ce passé qui tient chaud parfois, qui fait mal souvent, comme ces photos que les vieux accumulent sur leurs commodes sordides, surchargées de babioles qui n'ont de sens qu'à leurs yeux. On se confronte à cet avenir qui fait peur, à ces lendemains qui déchantent.  A ce jour où la faucheuse, déguisée en blouse blanche vous parlera comme à un bambin demeuré en faisant votre toilette, effaçant d'un seul geste tout ce que vous avez pu être.

Mais il y a aussi autre chose: la littérature qui offre à l'héroïne, auteure de romans policiers, un exutoire à sa douleur et à ses épreuves. Cette sensation aussi, au terme du  roman et de son épilogue magnifique, d'avoir éprouvé les effets de cette bonne vieille catharsis, qui depuis l'antiquité, a décidément fait ses preuves. 

J'ai donc ressenti l'envie de retrouver Caroline Vié au terme de ma lecture. Comme une urgence, parce qu'on avait trop de choses à partager. J'ai toujours au coeur ce désespoir qu'elle sait rendre noble et nuancé de sourires. Certes son sujet n'est pas facile, dans ce monde où l'on ne dit plus les choses, où tout s'aseptise, où on cache les disgrâces sous le tapis. ça fait du bien d'avoir un livre qui les regarde en face et qui les pointe de fort belle manière. C'est devenu très rare.

Alors de ce livre, et de ce dimanche, dans cette maison, pleine de cinéma, de musique, de culture et de tout ce que j'aime dans la vie, j'ai gardé l'importance des instants où on se parle pour de vrai et où les âmes se répondent, où les esprits se rejoignent et s'enrichissent d'émerveillements mutuels. Les vrais amis sont ceux à qui on peut parler de tout, même des choses graves, même de la mort et de la douleur. Et puis on passe à autre chose en se projetant un extrait jouissif et spectaculaire du 2012 de Roland Emmerich. 

Chez Caroline Vié, il y a tout ça. C'est contradictoire en apparence. 
Mais quand on constate que tout cela se traduit harmonieusement dans son livre, c'est tout simplement beau.

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