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Lorenzaccio ou le Péché des princes

Une invitation à aller voir Lorenzaccio ou le péché des princes m'attendait dans ma messagerie. Le destin a ses tours. Le matin même, j'évoquais Musset et les enfants du siècle dont je m'étais senti si proche à l'adolescence. Mais avec le temps, les mots s'effacent comme la mémoire. On garde la sensation, une nostalgie inarticulée, bien enfouie en nous, au milieu du fatras de nos influences et de tout ce qu'on traverse. Le printemps retrouvait sa douceur. J'avais invité une amie proche à me rejoindre. Avec toute l'appréhension qu'on a avant un spectacle. Comme un gouffre d'inconnu et de confiance auquel il faut s'abandonner. Je n'avais que ce message et ne savais pas vraiment à quoi m'attendre.



A l'entrée, je vois la metteuse en scène, Eve Laudenback. Elle me parlera après le spectacle, autour de la table d'un bistrot, avec cette flamme des passionnés, de cette oeuvre qui l'a accompagnée depuis le lycée et qui fait partie intégrante de sa sensibilité, qui l'a même fondée. On sent l'implication, devant un texte difficile à adapter, contradictoire parfois, un mélange des genres délicat à tenir et à donner à voir. Entre satyre, intrigue politique, désarroi aussi d'une jeunesse et d'un monde dépouillé de ses idéaux. Elle voulait en faire sa première mise en scène. Pour l'heure, on m'indique le premier rang dans cette petite salle. Juste sous le nez des comédiens. On se sent exposés, presque responsabilisés. A chaque fois, j'ai le trac. C'est empathique, je suppose. Mon amie me murmure des légèretés pour me détendre. Merci à elle.

Je n'avais pas relu la pièce avant de venir. Sans doute l'avais-je parcouru dans un lointain passé, quand on l'enfonce par obligation dans les têtes blondes en espérant que le germe prenne. On entend souvent des idioties. Comme quoi l'oeuvre serait moderne. On nous vend les classiques de cette façon grotesque. Mais en voyant les mots s'incarner dans la voix des acteurs, je me suis dit que c'était précisément le contraire de la modernité. C'est l'éternité, celle de la belle langue. De ce français que l'on parle tous comme par réflexe, avec une sorte d'évidence, une sorte d'insensibilité même, qui retrouve ici ses lettres de noblesse. Des hauteurs qu'on a finalement peu l'occasion de côtoyer dans la médiocrité des instantanés et des informations dont on est cernés de toutes parts. Le refuge est dans les livres. Probablement au théâtre aussi. C'est beau d'avoir l'occasion de se le dire. De le ressentir en vrai, devant un spectacle vivant.



L'installation est minimaliste d'abord, déroutante. Quatre comédiens pour incarner la pièce. Et l'imagination, on le sent, une forme de fougue un brin foutraque et touchante, palliera au manque de moyens. Après tout, l'action se déroule à Florence au temps des Medicis. On imaginerait facilement une superproduction. Les intrigues s'y prêtent. Les meurtres, les complots. Une certaine idée aussi de la débauche, propre à Musset, viveur mélancolique s'il en est, à la fois désespéré et assoiffé d'existence, orphelin d'un Idéal qu'il ne peut plus atteindre, découvrant le grand spleen.

Cependant, La mise en scène est surprenante. On utilise des marionnettes, une voix off vient ponctuer les actes, on entend parfois quelques notes de musique. Une comédienne, Johanna Leira, doit par exemple à elle seule assumer les rôles de toute une famille, tous les fils de Philippe Strozzi. Un petit tour de force.



Une ambiance à là Gondry donc. qui fait qu'on s'accroche aux acteurs, qu'on se laisse embarquer par les mots, leur force évocatoire. Par les penchants lubriques d'Alexandre, personnage concupiscent et tyrannique, incarné avec un vice fantaisiste, presque comique d'abord. Pierre Pirol, qui l'interprète, le rend subtilement malsain, glauque et visqueux. C'est une lecture intéressante. On l'imagine souvent en grand séducteur, débauché et beau. Ici, on songe aux immoraux qui évoluent depuis l'empire romain dans les hautes sphères du pouvoir. Ce tyran ne pense qu'à son plaisir et à satisfaire ses sens. Quand la révolte et la détresse du peuple grondent, il y est parfaitement indifférent. Certaines choses ne changent jamais.

Lorenzo va apparaitre d'abord comme l'ami drôle et apparemment aussi irresponsable que lui, le compagnon de débauche qui épousera sa décadence. Il est campé avec énergie et expressivité par Nicolas Malrone.  Le début est allègre. Presque une comédie. Et puis on est témoins de la désespérance de la famille du noceur. Il semble tout entier absorbé par son mode de vie dissolu. Enfin Philippe Strozzi apparait, voulant la république pour sa cité et l'assassinat de celui qui est sourd aux douleurs de ses sujets. Incarné par le très charismatique Thierry Charpiot, impressionnant de prestance dans le rôle de ce patriarche peu à peu brisé. Le vrai dessein de Lorenzo se fait jour : il va se joindre à cet idéal, sera ce "Brutus", même si sa réputation le déconsidère. Et qu'il ne pourra y récolter aucun laurier.



Imperceptiblement, on se laisse transporter dans cette Florence troublée du XVIème siècle. Comme dans une rêverie. Et les masques tombent, les impressions premières aussi. La misanthropie du héros désemparé finit par devenir universelle, dans des tirades toujours émouvantes, déchirantes même, au milieu d'une existence où l'on ne sait plus croire en rien. Où tout devient futile, où tout est menacé de ridicule et de disgrâce. Jusqu'à la gloire. Jusqu'à la vengeance. Tout est vain. Mais il y a dans cette vanité, dans ce constat désabusé quelque chose de lumineux : une vitalité têtue qui ne se rend pas. Même si rien n'a de sens, il faut vivre. Même trop, même mal. Parce que c'est tout ce qu'on a. Et ça, c'est finalement le coeur de la condition humaine, le coeur de tout ce qui nous anime.

La personnalité puissante de l'auteur transparait à chaque réplique, par des éclats, par des images d'une beauté fulgurante, encore sublimée par le jeu des comédiens. Le texte vit dans cette mise en scène. Pleine de surprise, d'inventivité (notamment quand des têtes se glissent dans un tableau pour animer les silhouettes peintes, quand un homme d'église de dos devient un bouffon de face). Il y a un peu de tout, différentes ambiances, de la comedia dell'arte à la tragédie pure, à l'image de ce texte protéiforme, ici coupé pour des raisons de durée, sans qu'on en perde l'âme.



A la fin de la représentation, je ne savais trop qu'en penser. Je suis quelqu'un qui a besoin de laisser agir, à chaque sortie de théâtre. Ma comparse me dit, "on va en parler". Enfin, l'impression s'est dessinée.

Ce qui m'a retenu d'abord, c'est ce texte vibrant, vivant, aux images qui m'ont transporté. J'ai aimé aussi sentir que ce projet, Eve Laudenback le portait en elle depuis un moment, comme une part d'elle-même. Un peu à la manière dont jadis, j'avais l'impression en lisant Baudelaire de voir se dérouler mes pensées les plus intimes et les plus secrètes. J'avais retrouvé les tourments de ce XIXème siècle que j'ai aimé avec tant d'intensité, qui a tant fait partie de moi, de mes emportements.

Revenu chez moi, dans la quiétude de mon lit et à l'heure tardive, j'ai relu du Musset.

(Lorenzaccio ou le péché des princes jusqu'au 4 avril à la Comédie Nation à Paris)

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