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Stéphanie Reynaud : La Noblesse de l'enthousiasme

Il y a des visages comme ça qu’on croise et qui vous restent, des regards qui vous retiennent et des voix qui résonnent. Parce qu’on les trouve beaux, parce qu’on les trouve justes. J’avais vu une photo de Stéphanie Reynaud il y a deux ou trois ans, sur Facebook. Depuis je la suivais, virtuellement, découvrant à chaque fois de nouvelles facettes de la comédienne au détour d’une photographie ou d’un court-métrage. Elle a quelque chose d’insaisissable et d’inclassable, c’est rare. C’était beau de la contempler de loin, de se laisser surprendre par l’étendue de son jeu. 

Photo de Sébastien Mathé


On a pu la découvrir sous les traits de Paulina Saulas, l’héroïne tourmentée de « La Jeune fille et la mort », l’année dernière sur les planches. Elle a prêté ses traits à Joséphine dans un portrait déjanté de Napoléon. Elle a fait preuve de folie douce dans des webséries délirantes. Elle a une sensibilité protéiforme, une voix qui se pose sur les mots, qui leur donne un corps et une âme. Il y avait quelque chose d’émouvant à la découvrir sans cesse sous une lumière à chaque fois un peu différente, un peu inattendue, comme sur les clichés des photographes dont elle est le modèle. 



Une rencontre s’imposait, car j’étais intrigué. Par sa trajectoire déjà, et puis par cette manière d’épouser tous les aspects de son art. J’arrive un peu en avance. Sans trop savoir à quoi m’attendre. D’elle, je ne connaissais que les photos, les vidéos, les bribes biographiques que j’ai pu glaner un peu partout. Nous n’avions jamais parlé, juste échangé quelques mots pour préparer l’entrevue.  

Elle arrive. On est dans le restaurant d’un cinéma, à la clientèle clairsemée, à l’heure creuse, où les retraités dorment et où les gens s’activent dans les tours de verre à l’entour. On se salue maladroitement. Et puis on se met à parler. D’abord un peu embarrassés, un peu gauchement, comme deux regards qui s’interrogent. Au bout de quelques minutes, le miracle se produit et le dialogue s’instaure, dans une conversation qui dura près de deux heures, à bâtons rompus, couvrant à peu près tout ce qui me passionne. On parle d’art, de cinéma, on parle du jeu d’acteur. On parle de ce qui fait respirer. De ces moments trop rares où on sent qu’une rencontre a lieu. A la découverte d’une passion, d’un enthousiasme qui illuminent chacun de ses mots. On sourit, on se confie, on se dévoile, comme des créatifs qui respirent le même air. L’harmonie est jolie. Et toujours un peu inespérée.

Photo de Frédéric Boehli

Tu m’as fait souvent passer par plein d’émotions différentes, dans ce que tu jouais, dans ce que tu montrais. C’est rare de voir quelqu’un qui n’est pas réduit à un emploi…

Oui je ne suis pas réduite à un emploi. J’ai la chance et la malchance en même temps de ne pas avoir une notoriété suffisante pour être enfermée dans une case. ça donne une vraie liberté. Mais pour accéder à des projets de plus grande ampleur, il faudrait être connue davantage. Mais je n’ai pas à me plaindre, pour l’instant le théâtre m’ouvre les bras et c’est très bien.

J’ai vu que tu avais commencé par faire des lectures pour la radio, des dramatiques

Ca a commencé à mon cours dramatique sous la direction de Philippe Ferran. C’est intéressant parce que tu as de jeunes directeurs de plateaux, qui laissent l’ouverture aux comédiens de tous horizons (de ceux de la comédie française à ceux aux parcours plus atypiques comme moi), notamment à France Culture. Et on y joue des auteurs vivants et contemporains. Un endroit comme la radio permet ce melting pot, de faire se croiser des gens aux parcours très différents.

A propos de parcours, tu as fait Prépa HEC, école de commerce. Puis tu es devenue actrice. 

C’est ça. J’ai un parcours pas du tout linéaire. Comédienne ou actrice, j’ai toujours voulu le faire. Quand j’étais adolescente à 14 ou 15 ans, quand mon professeur de français m’a demandé ce que je voulais faire, j’ai répondu « actrice ». Et puis je me suis ravisée en me disant que c’était trop « tarte à la crème », que c’était ridicule. C’est un désir que j’ai mis au fond de ma poche pendant des années, en pensant pouvoir rentrer dans des voies conventionnelles, un métier rassurant avec une sécurité financière. En plus je n’étais pas une trop mauvaise élève, donc je me suis retrouvée dans ces cursus là, Prépa HEC, puis Sup de Co. Et ça a sans doute été une erreur de ne pas faire le grand saut plus tôt, mais voilà, j’ai fini par le faire. Je me suis dit que je ne pouvais pas finir ma vie entre quatre murs, quel que soit le salaire. Et le fait de sortir de cette voie, de choisir de devenir comédienne, m’a appris la confiance. Et cela ne cesse de grandir.

C’est drôle. j’ai eu un peu la même expérience. A l’école, je n’osais pas mettre « écrivain », alors je mettais « métiers du livre », pour être plus vague, socialement plus acceptable… On ose à peine envisager ces trajectoires là

C’est trop ambitieux aux yeux de certains. Quand on est très jeune c’est dur de l’accepter. Je te comprends très bien, on a l’impression de se jeter sans filet. Surtout pour les gens qui n’ont pas été élevés dans ces domaines culturels. Pour ceux-là, le chemin sera plus ardu mais passionnant. C’est ce qu’il faut se dire. Au début la famille ne comprend pas, on est seuls avec notre choix. 

Photo de François Barthes


Pour toi comment les rencontres se sont faites? aux cours d’arts dramatiques?

J’ai rencontré des gens rapidement. J’ai surtout gardé des contacts et des rencontres sur le terrain. Tu dépends de la chance et ce n’est jamais fini. Là par exemple, je suis inscrite à un training régulier au théâtre de l’Atelier, avec un duo formé par Anouche Sebon et Bruno Banon qui a vraiment l’amour des comédiens, de la mise en scène. Alors je découvre beaucoup de textes, ma culture théâtrale continue de s’agrandir et on creuse encore des choses. C’est un laboratoire d’acteurs, où on peut titiller ses faiblesses. Et là je rencontre des gens, des comédiens. J’ai envie que tout ça me nourrisse. Pour donner un exemple, j’ai entre les mains la pièce de théâtre d’un auteur contemporain de 70 ans, William Radet, qui écrit comme il respire. Et j’ai flashé sur l’une de ses pièces absurdes et j’ai très envie de la jouer. Donc je la fais circuler. Et un comédien de ce groupe l’a fait passer à l’un de ses metteurs en scène favoris. Je ne sais pas si ça se fera. Mais c’est lancé. C’est comme ça que ça se passe.

C’est important et délicat de faire vivre les mots, de leur donner corps.

Il faut les incarner, les mots. C’est une autre forme d’expression le Théâtre. Le français est malmené, et « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », disait Camus. C’est fort, on a l’impression que les mots sont volatiles, que ça n’a pas d’importance, que c’est une peccadille. Alors qu’il y a une résonance forte, on les grave au fond de notre mémoire comme on peut garder un écrit. On est là pour « mettre les mots dans la viande ». C’est assez grossier, trivial. Mais l’acteur doit faire passer les mots jusqu’au bout des doigts et des orteils, en passant obligatoirement par les tripes.

J’ai le sentiment que tu fais passer ça aussi par les photos, que tu leur inscris des émotions, que tu y joues des personnages.

Oui. J’ai eu la chance de travailler avec des gens talentueux et à chaque fois, je rentre dans leur univers où je ne suis plus du tout la même. C’est une vraie collaboration. J’aime bien aller vers des photographes très différents, ça ne me rassurerait pas d’aller vers des gens qui seraient toujours dans le même genre.

Photo de Emmanuelle Alès


On sent cette envie d’être profondément éclectique… de jouer avec les extrêmes. Entre Paulina Solas de la Jeune fille et la Mort et Jeanne de la Motte (dans un documentaire sur « l’Affaire du collier de la reine »), il y a un gouffre.

C’est sûr, comme la Sarah dans L’Amant de Pinter, que je travaille en ce moment. Le point commun, c’est que ce sont des femmes fortes à chaque fois. Jeanne de la Motte a certes, un petit pet au casque, Paulina Saulas a une partie d’elle qui a été détruite par des actes abjects, mais elle trouve la force de menacer cet homme pour obtenir ses aveux, malgré tout ce qui est mort en elle. Et puis Sarah, sous des allures d’épouse soumise, sait très bien manipuler le désir et son homme.


Avec cette sensibilité multiple, on ressent un besoin d’expression. L’écriture, ou la coécriture, tu t’y es essayé avec une pièce.

Je l’ai co-écrite oui. Seule je n’aurais pas pu. Je suis en train de me faire coacher par quelqu’un pour apprendre à me structurer dans ce domaine, j’ai un peu le cerveau qui fuse dans tous les sens. Faut que je le canalise. Mais j’avais coécrit « Un Chameau dans une tempête de sable ». C’était la rencontre de deux femmes différentes, l’une d’entre elles venant d’une famille bourgeoise, où la réussite est plus importante que tout le reste, le bonheur intime ou personnel. Elle est mariée avec un homme avec qui ça ne se passe pas bien. Elle va rencontrer la maitresse régulière de son mari, qui s’est construite toute seule et entre elles deux se passe quelque chose de très fort. Tout est balayé et tout devient surprenant, jusqu’à un final très inattendu qui pimente la pièce.

Avec cette passion pour le théâtre, as tu envie d’une espèce de troupe autour de toi, que tu retrouverais comme ça, régulièrement?

J’aimerais bien. J’ai toujours été un peu cavalier seul. Je ne sais pas si c’est moi qui dégage ça… ça donne beaucoup de liberté de ne pas avoir de comptes à rendre. J’aimerais plusieurs familles, c’est peut-être ce qui est en train d’arriver avec le Pinter. Il est arrivé justement par un court métrage : il y a une dizaine d’années, j’avais travaillé avec un photographe qui m’a recontactée pour un rôle dans un court-métrage et au dernier moment, un acteur s’est désisté. Giovanni Rocca (mon partenaire dans l’Amant) l’a remplacé. Je suis allée à une lecture, je l’ai rencontré. Le contact est passé. Le court-métrage a connu des problèmes de production. Mais avec lui, il y avait une amitié naissante, et il a vraiment eu envie de monter le Pinter. Après quand il m’a appelée pour reprendre le rôle, je ne savais pas si j’allais le faire. Et puis j’ai rencontré la metteuse en scène, Stéphanie Laferrière. Et ça m’a convaincue. C’est l’histoire d’un vieux couple, qui met en place des jeux de rôles, jouer à être quelqu’un d’autre pour maintenir le désir dans son propre couple. C’est ce dont il faut prendre le plus soin, ce désir, c’est capricieux. Et ils démultiplient un peu leurs personnalités. ça a été écrit en 62, où le statut de la femme était réduit à rien, et c’était subtilement féministe.

Dans le rôle de Sarah, photo de Sébastien Mathé


J’ai vu que tu avais partagé une vidéo de Delphine Seyrig, qui parlait admirablement de ça.

Delphine Seyrig a joué dans L’Amant de Pinter. Elle a été une grande actrice, notamment auprès d’Agnès Varda, d’Alain Resnais de toute cette époque là. Elle a évolué dans un entre deux plus intéressant, hors des stéréotypes habituels de la femme enfant, la maman ou la putain. Et aujourd’hui on a fait un bond en arrière assez effrayant dans les représentations de la femme, notamment dans la téléréalité où on nous présente des poupées gonflables. On est dans la caricature, la super BD XXL, qui ne correspond à rien. ça fascine les foules, ça fera un temps. J’espère que ce sont des coups, parce qu’au niveau artistique ça n’entraine pas loin.

Il y a une dissociation qui me fascine chez les comédiens, entre ce que tu es et ce que tu joues. Et je me demande toujours comment ça se passe à l’intérieur, si tu as des flashs ou des déclics.

C’est le privilège des acteurs cette dissociation. A force on ne s’en rend plus compte. Ca arrive quand on répète ces flashs, quand tu sens que tu as pu dire une phrase d’une façon très juste. On ne se prend pas pour un génie de l’art dramatique, mais là, tu sens ce qui sonne bien, dans ton corps, qui d’un seul coup est en harmonie. comme dans ces passages où tu te penches pour parler à l’oreille de l’autre, et tu sens que c’est le bon mouvement qui va avec ces répliques. Il se passe ces petits moments de grâce. Quand tu joues, il faut mettre le cerveau en off, d’une certaine manière. Être très vigilant à tous les signaux qui viennent de toi, de ton partenaire, de ton environnement, mais il y a quelque chose de très intellectuel qu’il faut oublier, pour être dans la sensation totale. On est les vecteurs de ça. 

Est-ce que tu cherches une collaboration totale avec un metteur en scène ? On a vu des directions fusionnelles ou violentes, parfois manipulatrices?

Non je ne recherche pas ça forcément. Mais je ne crains pas ce rapport extrêmement fusionnel qui peut mener au conflit, si ça reste dans le travail. J’ai lu qu’un acteur refusait de travailler avec Kechiche dont il ne supportait pas la manipulation. On a tout entendu sur lui, je ne peux pas juger quelqu’un que je n’ai pas rencontré. Mais tant que je n’ai pas vécu d’expérience malheureuse avec un réalisateur, je suis ouverte à différentes manières de travailler. Le manipulateur pervers, si ce n’est pas dans le privé (où ça peut être destructeur), je n’en ai pas peur. Je ne l’ai jamais vécu comme ça. Je pourrais vivre même une direction violente à la Pialat. Peut-être ne pourrais-je le vivre qu’une fois. La confrontation n’est pas quelque chose qui me fait peur. Je n’aime pas ça. Je déteste même le conflit, mais parfois c’est un passage obligé pour accéder à des émotions. Quand il faut aller au feu, j’y vais. Tant pis. Parce qu’on peut se le permettre dans la création, tant que ça peut amener quelque chose, tant que c’est justifié… Dans l’absolu si c’est quelque chose qui sert le rôle. Je ne le vis pas pour être traumatisée par ça ou trouver ça atroce.

En Paulina Saulas, photo de Woytek Konarzewski 


Justement quand tu épouses la trajectoire d’un personnage comme dans « La Jeune Fille et la Mort », comment tu le construis?

Ca a été une belle aventure assez étrange. Je l’avais jouée deux ans plus tôt, produite par ma compagnie de théâtre, avec un metteur en scène qui est une crème. Il avait une vision très juste du personnage, qui rejoignait assez la mienne à l’époque. On l’a travaillée pendant neuf mois d’une manière idyllique. Et il la voyait comme donnant l’impression d’être plus fragile que celle que j’ai incarnée l’année dernière. Elle était à la fois fragile et forte puisque quand ça basculait et qu’elle reprenait la situation en main au bout de son arme à feu, c’est quelqu’un qui déchainait une force incommensurable. Et deux ans plus tard je croise ce metteur en scène, Massimiliano Verardi, qui a besoin d’une reprise de rôle dans l’urgence et qui ne voulait pas la même Paulina. Il avait vu ce que j’avais fait. Il y avait d’autres coupes dans le texte, donc il a fallu se le ré-approprier. Et lui souhaitait qu’elle soit plus forte en apparence. Le même personnage mais pas la même personne. Et j’ai dû tuer la première Paulina pour faire naitre celle-là. Il fallait renier certaines choses, estimer que ça n’était plus valable. Comme travail d’actrice, ça a été génial. Et je passais après une comédienne qui l’avait incarnée de manière plus froide, avec une personnalité très différente de la mienne. L’image qu’on dégage, on ne la contrôle pas. J’ai dû gommer ma fragilité pour aller vers ce qu’il voyait. Il y avait toujours le même danger, la même folie qui n’était pas négociable dans les deux cas. Dans la première version il y avait un effet de bascule, parce qu’on la voyait d’abord fragile et apparemment dominée par son mari pour ensuite renverser les apparences. Dans le deuxième, c’était moins le cas. Mais j’ai voulu garder la femme borderline, qu’on ne sache pas trop si elle est complètement folle ou si elle a toute sa raison. Après, son discours est très structuré, on comprend qu’elle raisonne, mais ne contrôle pas ses nerfs, brisés par son histoire.

Comment tu vis avec un tel personnage que tu as joué soir après soir?

Alors voilà ce que j’ai appris avec le second metteur en scène. Je suis sortie très fatiguée de la première production parce que je ne m’étais pas épargnée. Cette « protection », je ne l’avais pas du tout apprise. J’avais joué pendant six mois tous les lundis soirs, et j’étais prise ensuite sur le court-métrage « Famille clown », juste après. Et je suis arrivée éreintée, j’avais des cernes de dingue, le rôle m’avait rongée pendant six mois, je n’avais pas pris de distance, je ne m’en étais pas protégée. Et grâce à l’expérience superbe de pouvoir reprendre ce rôle, c’est là que je l’ai appris. C’est le fameux paradoxe du comédien: ce n’est pas parce que tu es ému toi-même que tu vas avoir plus d’effet sur les gens. J’avais une grosse appréhension à me replonger dedans, je l’avais dit au metteur en scène, j’avais peur de ressortir sur un brancard à la fin d’Avignon. Et il m'a dit en deux ou trois phrases que la comédienne précédente parvenait à s’en détacher dès la fin de la pièce. Il fallait s’économiser comme elle. J’ai eu une hygiène de vie de marathonienne, le théâtre l’exige, sinon tu ne tiens pas les 23 dates. Et là, j’ai acquis ça. Merci Paulina Saulas!

Tout ça va à l’encontre du mythe romantique où l’artiste doit se confondre avec son oeuvre.

Une actrice n’est pas forcément obligée de se faire hara-kiri ou de s’ouvrir les veines pour émouvoir. Il y a même des acteurs qui vont te toucher et te dire « mais je n’ai rien ressenti à l’intérieur ». Ca a l’air malhonnête, mais c’est vital. Pendant des années, j’ai admiré Adjani, qui n’a jamais fait semblant ou très peu, mais qui a failli y laisser sa santé. C’est dangereux parce qu’on y laisse des plumes. J’aime bien comparer Adjani et Huppert qu’on oppose souvent. Les deux facettes d’une même médaille, le chaud et le froid géniaux. L’une ou tu te demandes si elle va en revenir tellement c’est expressif; et l’autre où tu sens que tout se passe à l’intérieur, mais il y a quelque chose d’animal.

Jeanne de la Motte me fait songer à cette expressivité. J’ai aimé te voir épouser sa folie…

Ca me fait plaisir que tu me le dises. C’était une expérience particulière, tu joues devant une caméra et sur fond vert. Et j’ai voulu aller loin dans la folie, ce qui n’a pas plu à tout le monde. C’était ce que j’étais à l’époque et où j’en étais comme comédienne, et dirigée dans ce sens. L’historienne la décrit comme « hystérique et folle ». Après, on peut objecter que ce n’est pas un jeu aussi extériorisé. Mais c’était dans un documentaire, avec beaucoup de passage explicatifs, et à un moment donné, il fallait qu’il y ait de la force et de la violence. C’est très compliqué comme première expérience, c’était casse-gueule… ça a été formateur, parce que j’étais un peu novice sur le plan télévisuel. Donc je l’assume jusqu’au bout. Tu es vraiment sur un fil et au moindre faux pas tu risques le ridicule. Moi j’aimerais bien que ce personnage revienne dans ma vie. Dans un film… Un truc d’époque à la Chéreau dans la Reine Margot.

Dans le rôle de Jeanne de la Motte


Joséphine dans « la Vie secrète de Napoléon » est à l’autre extrême, dans l’irrévérence et le délire.

C’est une friandise à la Monty-Python. ça n’a aucune prétention à être une reconstitution fidèle et certains commentaires sur youtube ne l’ont pas compris. C’était fait par des canadiens qui aimaient cet esprit là. C’était sans dialogues, que des mimiques et de la pose avec un Napoléon excessif. Et c’était ma première expérience avec une équipe anglophone. Et j’ai vu que c’était possible. J’ai voulu suivre un stage de Peter Chase, pour gommer les gros défauts à l’oral. Mais il faut garder notre spécificité comme Français. Même Marion Cotillard a encore une trace d’accent, parait-il, alors qu’elle a un anglais parfait.

Mais elle est souvent dénigrée notamment sur les réseaux sociaux. Toi tu t’en sers beaucoup pour exposer ton travail (ce qui m’a permis de te connaitre), mais que penses-tu de ces sortes de campagnes de dénigrement, dans les commentaires ou sur twitter?

L’anonymat permet de voir se défouler toutes les frustrations. Ne pas avoir une trop grande notoriété préserve de ça. Mais si demain je suis un peu connue, il n’y a pas de raisons que j’y échappe plus qu’une autre. Je n’aime pas beaucoup cette mentalité, cette aigreur de masse qui décrédibilise internet. Alors que cet outil de communication peut apporter énormément. Dans certaines vidéos, les commentaires sont désactivés, justement pour arrêter ce déversoir de haine, du genre « elle a une sale gueule ». Au moins avoir des critiques constructives, ça peut faire avancer. On peut se planter. Mais bon rien ne justifie de supporter la cruauté gratuite. Mais Internet demeure un média superbe pour proposer son travail, la liberté que ça permet.

J’ai la démarche inverse sur l’Albatros à ne parler que de ce que j’aime. Réapprendre la « noblesse de l’enthousiasme ».

Je comprends très bien. Si je n’ai pas aimé un truc je ne vais pas aller perdre mon temps à le démolir. « La Noblesse de l’enthousiasme », j’adore l’expression... ça résume assez bien tout ce que j’essaie de faire!

Photo de Lionel Roy

La conversation continue un peu. On s’attarde. On prolonge le moment. On s’aperçoit que le dictaphone ne tourne plus. On se parle. Avec la sensation d’avoir évoqué un univers, une vocation multiple et pleine de souffle, passionnée. De ces échanges qui nourrissent qui grandissent et ouvrent le regard sur la noblesse de quelqu’un qui a eu le courage de choisir son chemin, hors de la prudence, hors des conventions. 

Je venais de vivre une parenthèse de grâce, de celles que j’aime, où les gens sont à la hauteur de ce qu’on imaginait, de ce qu’on avait projeté sur eux. Et l’échange a été beau et riche. De ces moments où on a le sentiment d’avoir refait le monde. Je me souviens de la flamme et des sourires de Stéphanie. De quelqu’un qui vit et qui fait les choses. Qui n’a de cesse de se réinventer aussi, de parfaire son art sous toutes ses formes. Il a été passionnant de partager un moment sa trajectoire et sa sensibilité. 

Le soir tombait. J’allais voir un film. Son « au revoir » fut chaleureux et riant. J’avais plein de mots et d’images en tête. Je débordais de ce monde de création que l’on venait d’évoquer, de cette énergie, de cette générosité aussi qui émanaient d’elle. 

Il y a des gens comme ça, qui vous laissent un profond sentiment d’allégresse et de gratitude. Le sentiment d’avoir été là, d’avoir saisi le présent (ou d’avoir laissé le présent nous saisir), d’avoir été vivant, d’avoir laissé la parole se déployer, les mots trouver leur sens et leur intensité.

Un peu comme des acteurs sur la scène d’un théâtre. 

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