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Tristane Banon: Love et caetera

"Chanson d'amour, et caetera..." me suis-je murmuré à la lecture du livre de Tristane Banon, Love et caetera (chez L'Archipel),  comme à la fin de cette chanson de Jean-Louis Aubert, qui n'en finit pas de m'accompagner.

C'est ça... C'est presque ça.



Il y a la coïncidence entre nous... Mais un instant... je m'emballe déjà. Recommençons... J'ai eu avec Tristane Banon une rencontre étrange. D'abord réagissant à une émission où un négligeable tentait de la démolir. j'ai écrit un article qu'elle a partagé sur les réseaux sociaux. On ne s'est jamais parlé autrement que par les commentaires sur son mur virtuel (de ce dialogue étrange qui s'y tisse parfois). Comme des clins d'oeil, et des "j'aime" comme autant de connivences. Il est drôle et spirituel son Facebook, allez y faire un tour puisqu'il est grand ouvert... j'avais aimé son roman Le Début de la Tyrannie, je l'avais écrit de nouveau ici, elle avait apprécié le geste. Ainsi à l'annonce de ce livre, j'ai demandé à être des privilégiés qui en auraient la primeur. Ce qu'elle a accepté. Je reçois ce matin le livre. Mes plans un peu contrecarrés, alors que je terminais enfin Les Bienveillantes, sur lequel j'ai tellement buté pendant des années, et entamais une biographie de Churchill... J'étais sous d'autres cieux. Et devant la simplicité touchante de la dédicace de l'auteure, évoquant ce lien étrange qui, virtuellement, nous avait finalement rapprochés, j'ai mis en pause tout ce que je faisais. Et j'ai commencé Love et caetera.

Chanson d'amour, etc...

A l'heure où les ondes fourmillent de buzz malveillants, de saillies vachardes plus que drôlatiques, où les affreux font passer leur bile pour de l'esprit, où c'est même devenu signe de bon goût, de bonne pensée, voire de belle culture, Tristane Banon choisit de faire des déclarations d'amour sur l'antenne d'une radio nationale. Comme un grand contrepied. Son livre n'est pourtant pas tout à fait un recueil de ces chroniques radiophoniques qu'elle débitait comme des slams soignés et rimés sur l'antenne de France-Bleu, y créant des interférences délicieusement interlopes. Non... Ceci est un autoportrait éclaté, quelqu'un qui raconte sa sensibilité à travers ses admirations, ses passions, ses convictions et quelquefois, ses blessures.



Pas si loin de chez moi. Pas si loin d'ici, de ces cieux où mon Albatros s'entête encore à flotter contre les vents contraires d'une époque qui s'enorgueillit de haïr et ne sait plus aimer. Du moins pas à la télé. Ou à la radio. Ou dans les livres. On est jamais très loin des inquisiteurs verbeux, des 140 caractères assassins, qui s'acharnent dans leur vide, quémandent leur présent.

Tristane, comme on se retrouve.

Avant chaque lettre, un passage est en italique. Où elle raconte, où elle introduit chacune de ses déclarations par un éclat autobiographique. Et puis la musique épistolaire se déploie. Son amour pour les chansons de Damien Saez qui l'a accompagnée de sa révolte dans tant de nuits. Elle peut aussi célébrer la beauté disparue de Alain Delon, vestige anachronique de sa splendeur passée, plein d'un soleil trop ancien... Tristane parle de ses fascinations de cinéma, de ses émerveillements culturels (comme Nicolas Briançon au théâtre), ces figures qu'elle porte en elle comme des étendards, comme des gratitudes... je suis ému par  l'amitié et le dialogue évidents qui s'instaurent avec Karole Rocher, à la simple faveur de son texte...

Toujours cette bienveillance, cette humanité, cette sensibilité, cette douceur. Dire aux gens qu'on les aime avant qu'ils ne sortent de scène (comme elle l'écrit à Jacques Perrin), pas dans le confort convenu de nécrologies qu'ils ne peuvent plus entendre. Et évoquer en passant les querelles dérisoires qui l'ont opposée à Nicolas Bedos. Dérisoires? Peut-être pas tant que ça. Les attaques passent, le mots d'esprit et leur malveillance aussi, il faut parfois une lettre pour refermer la blessure. Et enterrer la hache de guerre. On est cernés de trop nombreux combats pour entretenir de telles rancoeurs.

Tristane Banon dénonce régulièrement le vacarme qu'on fait autour de ces polémiques, de ces inimitiés, de ces rivalités étalées en titres plus ou moins gros... probablement pour masquer l'insupportable chaos du monde. L'écrivaine dresse surtout une série de portraits intimes, décrit des scènes de la vie parisienne, mondaine à l'occasion. Et de sa vie tout court. Elle décrit les autres qui nous apprennent à voir. Par lesquels on se voit. Par lesquels on apprend à supporter notre reflet.

Car il y a la chaleur. La main tendue là où on ne l'attend pas. En lisant ce qu'elle dit de Eric Naulleau, ami loyal, noble et d'un grand secours quand elle en avait besoin, au sein d'un cirque médiatique et des bassesses qu'on y soupçonne. Il est de ces gens qui vous rattrapent quand vous tombez... on se dit que, décidément, il faut dépasser l'image et les mirages cathodiques. Les préjugés. Et célébrer scrupuleusement les gens de valeur, ceux qui tiennent leur parole, ceux qui sont là pour vous consoler, pour vous sauver d'un mot, d'un geste. Ceux qui font redécouvrir la rareté des vraies belles amitiés.

En creux, on ressent une auteure qui se dévoile à travers l'exercice. L'absence de son père suggérée plusieurs fois, la force de sa mère et son hypersensibilité à elle. Et cette joie aussi, d'avoir été parfois entendue par ceux qui comptent à ses yeux, ceux à qui elle adresse ses "bouteilles à la mer".

Enfin il y a la jubilation des mots quand ils sont ressentis. Quand ils sont vécus. Le passage à l'écrit n'efface pas sa voix, car on l'entend nous les dire. Je ne sais pas si c'est mon souvenir brumeux qui me ramenait le débit de la narratrice sur les ondes, ou le jeu des assonances qui donne envie de battre la mesure de ses emportements. Cela ressemble parfois à des poèmes en vers libres ou à un flux de conscience, des chansons faites pour être lues. Faites pour être dites. J'hésite... Finalement, je ne choisirai pas. J'ai lu et entendu. Deux temps contradictoires qui se réconciliaient : celui de l'écrit qui peut s'attarder, celui de la parole qui peut accélérer. Entre réflexion et récitation. Elle orchestre des moments poétiques et légers, malicieux souvent, enflammés, engagés et bouleversants parfois. Equilibre inattendu et si délicat à trouver.



Au fond, à chaque lettre, j'ai ressenti cette proximité. Cette envie de lui écrire à mon tour, à Tristane Banon. C'est quelqu'un dont le verbe encourage à reprendre la plume. Je ne saurais l'expliquer. On partage le même monde et le même temps. C'est étrange. C'est très différent du Début de la Tyrannie... Pourtant l'effet est le même. Cette même reconnaissance dans ses mots, dans ses réactions, dans ses révoltes aussi. Ces références d'une génération, la nôtre. La sienne, la mienne. Celle de ceux qui sont les enfants de Charlie Hebdo. Elle dresse une galerie de portraits singulière pour dire son intériorité. Je la lis, elle que je ne connais pas, comme je retrouverais une amie, comme lors de ces soirées où l'on se confie jusque très tard, à quelqu'un qui vous connait par coeur. "On ne lit que pour se retrouver" ai-je glané, je ne sais plus où. En croisant de nouveau le chemin de Tristane, j'éprouve ce sentiment-là. Je lis un chapitre. J'y découvre à chaque fois un instantané de présent sensible, une photo d'état d'âme. J'écris ce que je ressens ici, parce que c'est proche, parce que ça touche. Comme un dialogue imaginaire.

A la vérité, j'avais peur comme lecteur d'une compilation de chroniques, certes joliment troussées, mais ça ne fait pas un livre. Et là, je vois une sorte d'autobiographie étrange, une sensibilité qui s'écrit et se devine avec le nom des autres. Multiple, éclatée comme un puzzle ou un tableau cubiste. un kaleidoscope littéraire. Défendant des gens qu'on n'attendait pas forcément sous sa plume (l'éventail est large et hétéroclite: de Carla Bruni à Albator en passant par Pete Doherty ou Jacques Chirac). Et étrangement, je m'y suis retrouvé. Dans ce magma de références, cet amour renouvelé chaque semaine pour un nouveau sujet, un nouveau modèle, il y a quelque chose qui me correspond profondément. Une curiosité. Un empressement et un désordre peut-être. Une invitation à ne pas s'en tenir à ce qu'on entend dire, mais à ce qu'on ressent.

Rien n'est plus risqué que d'exposer ses admirations. L'attaque est plus facile. L'amour, sous toutes ses formes, vous mettra à nu, avec toutes vos faiblesses et vos contradictions. Tout ce que vous êtes, tout ce que vous pensez et que vous ne laissez pas forcément voir. Cette forme d'adhésion sans réserves, cela fait l'effet d'un soldat qui monterait seul au front. Et le coeur à nu. Ce que je fais souvent ici. Ce qu'elle fait dans son livre.

Les cyniques ricaneront sans doute. Puisque cette époque est la leur, qu'ils en profitent encore.
Mais il y a de l'innocence et une belle franchise, une honnêteté désarmante dans ce livre, presque à contre-courant de ce qui excite les mirettes blasées, assoiffées qu'elles sont de tant de jeux de massacre.

Quand j'ai délaissé Winston pour retrouver Tristane, j'ai eu l'impression d'ouvrir la fenêtre et de respirer profondément.
Oui l'amour existe encore et peut raconter une âme en toute sincérité.
Quand on dit à quelqu'un qu'il est beau, on se raconte.
A travers ces élans du coeur, j'ai connu Tristane Banon. J'ai su qu'elle était proche du mien.

C'était comme une parenthèse aux tonnerres. On se pose et on s'aime. On se découvre. C'est noble, c'est intime, c'est émouvant, c'est honnête, c'est joli.
Et ce répit là avait quelque chose de délicieusement bordélique et de magnifique.
Juste magnifique.

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