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Foo Fighters: Sonic Highways

C'était au milieu d'une insomnie.

A cette heure étrange qui n'est plus tout à fait la nuit, ni encore tout à fait l'aube. L'heure des regards égarés qui découvrent des trésors parce que le monde leur appartient encore. Je lance une vidéo, un peu au hasard dont j'avais vaguement entendu parler. Et Dave Grohl me plonge dans son odyssée américaine. A cette heure où il n'y avait pas encore de chemins prévus ou de programme pour la journée, je me laissais emporter par ces Sonic Highways. D'abord avec une curiosité brumeuse, pour faire passer le temps en attendant que le soleil se décide à se lever ou mes yeux à se fermer. Puis avec une passion dévorante.


Je ne peux pas dire que j'étais vraiment pris au dépourvu ou totalement surpris. L'ex-batteur de Nirvana et actuel leader des Foo Fighters est une sorte de musicologue (version incroyablement cool, rock, énergique), un érudit généreux et enthousiaste qui peut réussir à vous émouvoir, rien qu'en vous racontant l'histoire d'une table de mixage légendaire (ce qu'il avait déjà fait avec l'excellent documentaire Sound city). Il vibre de la flamme des passionnés quand il parle de musique, avec une générosité et une allégresse communicatives. Mais ce nouveau projet ressemble à un pari un peu fou, d'une portée quasi spirituelle: retrouver l'essence de la musique américaine, ressentir l'âme de lieux qui ont pu inspirer toute une tradition (du blues au hip-hop, du country au punk). Il va à chaque fois raconter cette histoire musicale par le prisme d'une cité (Chicago, Austin, New York, Seattle, Nashville, La Nouvelle Orléans, Los Angeles…), en étudier toutes les nuances, toutes les influences et y puiser son inspiration.




Car le projet du bon Dave n'est pas celui d'un encyclopédiste, perdu au milieu de ses vinyles poussiéreux. Il va entrainer son groupe dans sa quête, à chaque fois recueillir les témoignages de ceux qui ont inscrit leurs villes dans la légende (Buddy Guy, Slash, Willie Nelson…). On croisera également les producteurs qui en ont capté l’âme, qui ont aménagé des espaces propices à la composition. Dave et sa bande se nourrissent de ces influences hétéroclites. Et à la fin de chaque épisode, ils en font une chanson, comme une note dans un carnet de voyage, le témoignage de ce que les Foo Fighters ont gardé de leur singulier périple (voyage au coeur de la musique et au coeur d'eux-mêmes). Les morceaux prennent ainsi une dimension initiatique poignante, en crescendo, chargés qu'ils sont des histoires qu’on a entendues, des expressions magnifiques qu’on a pu y glaner (« Do you have blind faith, no false hopes? »). A chaque fois, la musique impose sa liberté comme un grand cri, célébrant la ferveur des créateurs, reliés entre eux par les endroits qu'ils ont en commun, remplis d'ondes sonores qu'ils transforment en art et en points de ralliement.

Cette série documentaire, en plus d’offrir un voyage exceptionnel, nous plonge au coeur d’un processus créatif. En même temps qu’une histoire brillante et subjective de la musique américaine, on assiste à la conception d’un disque. Le privilège est rare.


Ce qui est poignant, c’est la dimension intime, presque cathartique, que prend chaque étape. Cette manière de comprendre et d'entendre de quelle manière l’inspiration de Grohl s'y ressource. Ainsi, le changement de nom du jeune Buddy Guy et sa manière de créer de la musique à partir de rien devient « Something from nothing ». Une ode pleine de rage à Chicago. Car oui il y a là quelque chose de furieux et de menacé. Si on n'en parle pas, si on y prend pas garde, les chansons, les traditions et l’âme de ceux qui les ont nourries peuvent s’évanouir dans l'oubli. Dave Grohl fait ainsi oeuvre de mémorialiste atypique (ce qui m’a fait songer à la manière dont Scorsese l’a fait avec Bob Dylan dans No Direction home).

Mais sa mission n'a pas seulement une vocation pédagogique: il visite aussi ses souvenirs et ceux des membres de son groupe. Il raconte le paradoxe de sa région d'enfance, autour de Washington DC, où se côtoient le pouvoir, la famine et les idéaux auxquels on dresse des monuments (« The Feast and the famine »), la foi qui a inspiré les standards et la musique country (« What did I do?/God is my witness »), le retour à l'essentiel qu’offre ce studio étrange aux alentours de Los Angeles, le calme et la majesté du désert où il a été construit (« Outside »), Seattle et son invitation à repartir de zéro dans un studio souterrain qu'il a investi après la mort de Kurt Cobain. Dave évoque ce moment de manière pudique dans un « Subterranean », bouleversant de nostalgie… Et enfin, on découvre cette rivière souterraine et mystérieuse à New York qui porte en elle le souvenir de Woody Guthrie et de cette énergie que les artistes ont puisé dans la ville. On retient surtout cette manière dont la musique américaine sans cesse se réinvente en partant d’une source commune qui nourrit tous les styles (« I am a river », un joyau). 


On touche à l’âme, on touche au sacré, à une histoire qu'on invoque, dont on n’a pas forcément conscience à l’écoute d’une chanson. On n’imagine pas vraiment les gens qui l’ont inspirée, ni l’époque où elle a été enregistrée. Parfois, on ne sait même pas qui étaient ceux qui l’interprètent. On ne les valorise plus assez. A présent, la musique est un peu partout, elle est un peu nulle part aussi. On l’écoute en cuisinant, en vaquant à ces occupations, en faisant autre chose. Il y a là quelque chose de sacrilège. Un peu à l'image ces vieilles boutiques pleines de caractère, peu à peu remplacées par de grandes enseignes franchisées dans les rues de New York, mutation glaçante comme une offense permanente à un inestimable patrimoine. Bientôt le monde ressemblera à un grand aéroport si on n'y prend pas garde, avec le même décor reproduit en série et à l'infini. Evidemment les rues sont plus propres, pimpantes et beaucoup plus sûres, plus accueillantes, rassurantes et ouvertes au tourisme de masse (ce cancer du monde moderne). Et le vieux studio où jouaient Hendrix, Kiss, David Bowie ou Patti Smith, ressemble déjà à un vestige insoupçonnable. Ailleurs, dans un entrepôt plus ou moins à l’abandon où était tournée l’une des plus grandes émissions de musique live aux Etats Unis, on trouve un piano où Ray Charles et bien des légendes ont joué, relégué dans un coin sous une bâche. On peut aujourd'hui louer cette salle pour y organiser des soirées ou des mariages.

L'histoire doit être retenue et respectée. Elle doit avoir ses lieux de pèlerinage et d'apprentissage. Dave Grohl porte en lui cet engagement: maintenir tangibles ses inspirations.  Si les traces s'effacent, le souvenir aussi.

Il y a là quelque chose de profondément mélancolique. Un sentiment d'urgence. Johnny Cash est mort. B.B King vient de s'éclipser. Bob Dylan est vieux. C’est un lieu commun que de dire qu’avec eux, c’est une époque qui s’évanouit. Et quand on découvre les lieux qu’ils ont éclairés de leur grâce, on a envie de les invoquer, de célébrer leur souvenir, leur héritage et ainsi les maintenir en vie. Comme dans ce « Préservation Hall » où Dave choisit d’enregistrer à la Nouvelle Orléans, un bâtiment délabré qui vibre encore des souvenirs de Louis Amstrong, du Jazz, de cet ouragan aussi, qui a failli tout emporter. L'esprit d'un lieu ne doit jamais être négligé. 


Ce que j’ai aimé par dessus tout dans la démarche de Dave Grohl, c’est cette manière de tout évoquer, faire un grand patchwork, mais tout en conservant son intégrité musicale. ça a donné ce très bel album qu’est Sonic Highways des Foo Fighters. Ces documentaires aussi, tellement émouvants, tellement instructifs, dont les images vous poursuivent longtemps... ça fait partie de ces choses que l’on décrit avec des mots excessifs à nos proches pour qu’ils les voient. Pour qu’ils comprennent à quel point l'art est important pour nous, à quel point il faut encourager, les marginaux, les créatifs, leur fournir un havre, une communauté, une « congrégation » où leur talent puisse s’épanouir. Et forcément, ces endroits sont toujours des secrets, un peu à l'écart des cartes et des voies toutes tracées et très fréquentées, dans ces autoroutes sonores que les musiciens empruntent, génération après génération, pour raconter l'histoire à leur manière. Joignant leurs voix à celles de leurs glorieux ancêtres.

Si l’on a ce talent qui nous pousse à agir comme une nécessité, à créer parce que c’est notre respiration, alors il ne faut pas se compromettre et faire autre chose. Cet épanouissement Dave Grohl le célèbre à chaque chanson, à chaque épisode. C’est inspirant, bouleversant, revigorant, innocent et romantique aussi. Mais c’est surtout profondément intègre. Il s’agit de garder une mémoire, une sorte de "sacré", sans cesse menacé par la « modernité » qui balaie tout, ces mémoires troublées par ce temps qui va de plus en plus vite. Ces documentaires et le disque qui en résulte, nous rappellent d’où vient la musique que l’on chérit chaque jour. Ils nous restituent surtout une partie de notre âme et de nos grands frissons. Et ça, c’est primordial. 

Il est des insomnies que l'on aurait manquées pour rien au monde.

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