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La plume de Myriam OH: un visage dans la foule

Régulièrement, on m’envoie des manuscrits. Souvent, ce sont des gens que je connais de très loin, de vagues relations qui titillent la muse et qui espèrent que j'aiderai à leur publication (ce dont je n'ai pas le pouvoir). Parfois c’est bien foutu, souvent c’est très mauvais. Une seule fois j’en ai trouvé un beau et émouvant, et j’en ai écrit la préface avec joie quand il a été publié. Mais la plupart des gens font des phrases, s’en enivrent, en se disant qu’ils font de l’art, comme des peintres du dimanche. Je ne m’en offusque pas. Je trouve même ça touchant. Au bout d’un temps, on retrouve les mêmes états d’âme, couchés sur le papier avec les mêmes mots et les mêmes influences. Ou si peu de différences. C’est bizarre comme notre société du réseau social, où chacun se met en scène, a mis en lumière cette standardisation. Tout le monde écrit. Tout le monde fait des films. Tout le monde partage, peu ou prou, les mêmes rêves et les mêmes souffrances. On chante à l’unisson. Dans l’inconscience d’être plusieurs et dans la prétention d’être unique. 



Alors je suis blasé, forcément. Parce qu'on tombe sur le même masque avec un maquillage différent. Je n’aime pas cette époque où tout est possible, où tout est gratuit, parce que le talent est rare, fragile et précieux. Et publier, à présent, est devenu facile. Faire n’importe quoi et le faire savoir également. Mais avoir du style, de la sensibilité, je veux dire une vraie, intemporelle, est toujours aussi miraculeux. Et plus difficile à ressentir et à dénicher au milieu de cette profusion d’amateurs et de velléitaires. 

Quand j’en croise des vrais, des purs, j’en parle.

Un jour d’il y a deux semaines, pris dans la récurrence de douleurs chroniques, je trompais mon ennui en parcourant Facebook. Avec la lassitude mécanique d’un vieillard qui zapperait. Je faisais défiler des photos de voyages, de couples, d’enfants et de plats. Rien de bien exceptionnel. Quelques mots d’esprit m’arrachaient des sourires. Des lieux communs, travestis en pensées profondes pour calendriers hipsters, m’agacaient. Et puis, une phrase. Un mot peut-être. Qui fait sursauter au milieu de la monotonie des interchangeables. 

« À farfouiller dans les bottes de foin par crainte qu'une aiguille ne s'y soit faufilée, nous avons oublié comme c'était rigolo de les défaire et de nous rouler dedans »

Et là, je me dis: « ça, c’est magnifique ». Me reviennent en rafale les champs de mon enfance. Les sensations. Les parfums, les éclairs. Les fulgurances. Pas eu ce genre de flash depuis Tree of life. C’est intime. ça me remue les tripes. J’ai faim et ces mots là me promettent un festin. Je demande à en lire plus. Je déroule la suite. Un corps de texte austère, une ponctuation minimaliste. Un monologue, comme sorti d’un élan, brut de décoffrage. Mais dont l’éclat retient. Elle m’a accroché, moi qui suis si difficile, en particulier sur les choses de l’écrit. Et je découvre encore des bouts de mon enfance, les tablettes de chocolat cachées en haut des étagères…

« Nous n'écoutions pas non plus le monde qui pensait nos épaules trop frêles pour porter tout le poids que la vie nous flanquait déjà dessus : nous étions des super-héros et le chocolat chaud et la brioche du goûter suffisaient à combler nos petits creux et à nous donner toujours assez d'énergie pour repartir à l’aventure. »

La mélancolie et la nostalgie du temps qui passe distillées avec pudeur et élégance. Pourquoi les vieux ne se souviennent que de leur enfance? Pour ça. Quand ils n’avaient pas pris encore assez de coups pour s’habituer aux genoux à terre et aux échines qui, peu à peu, se courbent. Mon Dieu… ces adultes qui « manquent atrocement de poésie ». qui scrutent les silences des enfants pour en extraire et en retenir des « morceaux de terreur ». Je ressens la même solitude qu’elle. Elle a encore la mémoire du vert paradis des amours enfantines baudelairien. Ce désenchantement profond que l'on porte constamment comme un regret et que j’ai rarement vu plus joliment exprimé.

Qui est cette jeune femme? « Myriam Oh » dit le pseudo. J’oublie mes maux. Je lis ses autres textes. A chaque fois, c'est le même étonnement. La même stupeur. Comme quand on découvre réellement quelque chose de beau. Un reflet de vous-même, quelque chose de profond et d’inarticulé que quelqu’un a su traduire en mots. Se dire « oui c’est ça… c’est exactement ça ». La tristesse des mémoires de fin d’études que l’on doit rendre alors que l’essentiel n’est pas là. Les souvenirs, toujours, qui viennent hanter ou parer les solitudes, les secrets de famille... Les réminiscences d'un temps où tout était encore simple. J’en viens à me demander si ça l’a vraiment été un jour, ou si c’est la distance qui rend plus éclatant le technicolor. Elle évoque le courage et l’ardeur des dérapages, ce goût du risque, cette insouciance que l’on a perdue. 

Myriam, que je ne connais pas, hormis par ses textes, se tient toujours entre la constatation, la lucidité et l’absolu que l’on n’a pas tout à fait abandonné. Comme une gueule de bois de l’innocence. On tient l’équilibre parce qu’on sait que le monde a pu être beau même quand on n’a plus l’énergie de lui sourire. Ce désarroi est d’une élégance totale. Avec des images superbes et évocatrices qui vous éloignent du monologue intérieur, de l’autofiction complaisante qu’on voit fleurir partout, pour vous entrainer beaucoup plus loin, vers les rivages des symboles et de la poésie.

Et je m’aperçois qu’en ces temps de « témoignages », de "reportages", on a perdu l’habitude de la transcendance, de la sublimation. Les gens ne parlent plus que de ce qu’ils vivent, que de ce qu’ils ont fait, comme pendant une interminable soirée diapo, plutôt que de ce qu’ils éprouvent. En découvrant ces textes, j’ai fait la connaissance de quelqu’un qui ressent. J’en ai croisés pas mal, des coeurs à nu qui s'expriment. Mais ils n’ont jamais écrit ou filmé avec sa spontanéité. Avec ce qui fait la véritable créativité, c’est à dire des images et des sensations qui sont les siennes, mais qui sont assez grandes pour devenir vôtres.

Alors j’ai lu. J’ai « liké » comme un idiot compulsif. Et puis le lendemain je lui ai écrit un mot, comme un fan, comme je le fais quand quelqu’un m’a touché fort (ils se reconnaitront). Et puis j’ai lu encore. A chaque fois, il y avait quelque chose d’une grande sensibilité. J’ai partagé un texte ou deux, parce que j’en avais des frissons. 

« Le désespoir, c’est comme un bouton d’acné, on assume jamais vraiment de se promener avec dans la rue ». 

J’ai songé à l’innocence de Jeunet mais avec la tristesse des romantiques qui viendrait la compléter comme un oxymore. Et elle déroule la métaphore.

« J'ai mis un pied dans la solitude, comme on se résout finalement à patienter le temps que le bouton sèche, comme on pense n'en avoir que pour cinq minutes en passant dire bonjour à la vieille voisine du dessus. Mais la solitude est pipelette, et elle a toujours assez de café chaud et de muffins au chocolat pour te faire entrer ; et comme elle ferme la porte d'entrée à double tour, descend les volets, et sort les albums photos, tu sais que tu n'es pas prêt d'en sortir. C'est marrant, la solitude. Ça commence par un accord tacite entre ton corps et toi pour fuir le silence déraisonnable du monde ; et ça finit en oreillers déchiquetés parce que tu ne trouves jamais le sommeil à cause de l'appel de la vie qui fait trop de bruit à côté. »

Je le sais tout ça. Je l’ai vécu. Il m’arrive de le vivre encore. A « maintenir l’existence dans une cage de fortune pour essayer d’y comprendre quelque chose » comme un savant fou.  Les miroirs se brisent. Mais il y a toujours ce temps de l'innocence, ce désespoir presque ludique qui nourrit ses phrases.

« C'est marrant, la vie. Ça commence par un cache-cache entre ton corps et toi pour prendre assez de distance et pouvoir en rire après ; et ça finit par des tranchées où tu t'échines à te cacher de tout ce qui pourrait t’arriver. »

J’ai l’impression de m’entendre. De m’entendre, si j’avais su comment le dire. Et au milieu de toute la médiocrité facebookienne, de tous ces destins qui se ressemblent, il y avait quelqu’un pour mettre des mots sur mon malaise et mon silence, me faire découvrir un univers, le sien. 

Et je me dis alors que c’est rare de rencontrer quelqu’un qui sait écrire à ce point. Qui ne se cache pas derrière des tics, des poses, des élégances classiques que l’on peut glaner dans les romans quand on sait les lire. Il y a là une plume, une sensibilité. Un Style. Un vrai. Et c’est rare, le style. Aussi rare qu’une belle photo ou qu’un beau film. On a tendance à se dire qu’on y est devenus insensibles, tant on en est gavés, jusqu’à l’écoeurement. Pourtant… Pourtant quand on tombe sur une pépite, ça vous fout les larmes aux yeux et la chair de poule. ça vous fait vous exclamer « Mais comment savait-elle ça? Comment l’a t’elle trouvé? ». Comme quand j’ai écouté Hélène Grimaud la première fois en fin d’après-midi, que j’ai entendu son souffle au milieu d’une sonate de Beethoven. Il y avait là une grande découverte artistique.

Mais elle n’est pas publiée. Alors c’est étrange, je le sais, de s’enflammer comme ça, pour quelqu’un qui n’est pas -encore- esclave des chiffres de vente ou d’une quelconque notoriété. J’hésitais. Je lui ai dit mon admiration pour son travail, tout ce que ça faisait résonner en moi, comme je les trouvais beaux, ces textes. Je ne lui ai pas dit à quel point ce genre d’adhésion de ma part était rare. On me dit que je ferais mieux de faire ma promotion plutôt que celle des autres. C’est gentil, mais c’est faux. Quand on admire les autres pour de vrai, autant le dire, plutôt que de se draper dans je ne sais quelle concurrence absurde… La vie n’est pas une course et on s’en fout bien, de l’ordre d’arrivée.

C'est un autre de ses textes qui a fini par me décider à écrire cet article, à lui en faire la proposition. A me dire que peu importe tout ça, ce qu’elle fait est magnifique. Si je peux contribuer à la faire connaitre, j’en serai ravi. 

« Pour toutes ces fois où nous avons préféré tourner le monde en dérision, en nous pensant bien de l'humour et de l'esprit ; alors que nous ne supportions pas l'idée qu'il puisse tourner sans nous. » 

Encore un secret dévoilé. Dans cette époque qui rit de tout et qui ne sait plus ce qu’elle aime, ce en quoi elle croit, au milieu d’un cynisme, d'une mauvaise foi qui a tout envahi. On tente de transformer nos regrets en réussites, nos ruptures en nécessités, nos manquements en triomphes. Pour se persuader qu'on existe.

« Pour tout ce temps perdu sur notre petit balcon à regarder le monde tourner et la vie passer, dans une chaise à bascule une couverture sur les genoux en buvant du café froid (...). Pour toute cette fatigue qui nous colle aux pattes ce matin sans que nous ne sachions d'où elle vient, les yeux collés à nos écrans. À ne prendre des nouvelles de la mort de l'amour de la vie qu'à travers les journaux télévisés et les réseaux sociaux, plutôt que de prendre notre téléphone nos baskets ou un avion pour voir comme le monde ne ressemble en rien à ce qu'on nous a dit de lui et comme il tourne bien moins en rond que nous. »

Au fond l’écriture, d’où qu’elle vienne, est un sursaut. L’art. ça vous ramène à ce qui vous émeut, à ce qui vous a émerveillé, à vos convictions, aux blessures profondes qui ne se refermeront jamais... et c’est tant mieux, car après tout, c’est enrichi d’elles que l’on regarde le monde. Si le coeur est brisé -et fatalement, avec le temps, il l’est-, Il bat. C'est celui de nos souvenirs. Celui de notre mémoire. Celui de nos chers disparus. Celui de nos amours perdus. 

Bien sûr que tous les gens se ressemblent, sur Facebook et ailleurs. Bien sûr que l’on partage tous les mêmes sentiments, les mêmes manques, les mêmes douleurs. Mais il en est bien peu qui savent les afficher, les partager, les transformer en quelque chose d’un peu plus grand qu’eux-mêmes. Beaucoup essaient. Je n’ai pas le coeur de leur dire qu’ils n’en ont pas l’envergure. Après tout, qui suis-je pour leur reprocher? Ne peuvent-ils pas me retourner la politesse? 

En lisant Myriam, sans qu’elle m’ait rien demandé, sans qu’elle m’ait rien soumis et sans la connaitre, j’ai su pourquoi l’écriture, je l’aimais, je la respectais si fort, je la plaçais si haut. Quand elle ne sert qu’elle-même et qu’elle prend sa source au coeur, sans désir de reconnaissance, d'une démonstration ou d’un accomplissement quelconque, elle touche à la noblesse et à la vérité la plus pure. 

Bien loin de la rumeur de tant d’instantanés, on a la sensation de l’universel. 
Et forcément, parce qu’elle résonne au milieu du vide, 
Elle vous retient. 

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