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Mon chemin vers Wildpath

Tout commence par un message. De ceux qui font naitre un irrésistible sourire et raviver un monde que l'on croyait un peu volatilisé:

"Nico, Wildpath joue à un festival de Heavy Metal à Evreux, on t'embarque?"

La période était morose. Je vivais reclus depuis un mois, convalescent, en dérangement et perclus d'attentes. En début d'année, j'avais découvert ce groupe. C'était chez Caroline Vié qui m'a ce jour-là présenté son époux. Il a décelé chez moi l'amateur de métal symphonique. On avait parlé musique. J'avais vu Slash, quelques temps auparavant. J'ai évoqué mes souvenirs adolescents et chevelus, les disques des Guns N'Roses (forcément), de Skid Row et les concerts de ACDC ou de Metallica. Rien ne rapproche comme la musique ou le cinéma. Jean-Marc Toussaint, puisque c'est son nom, m'a donc fait écouter ce jour-là des chansons de ce groupe qu'il avait contribué à produire: Wildpath.


J'y retrouvais mon goût pour l'ampleur, la grandiloquence. Ce trait que j'ai d'abord aimé chez Queen. Dans les musiques de films aussi. Un souffle que j'avais découvert dans des groupes comme Dream Theater, Helloween ou Angra. C'était une madeleine de Proust. Je me revoyais fiévreux, feuilletant Hard rock magazine, Hard n' Heavy, toutes ces choses que je compulsais comme un malade, dont je sélectionnais scrupuleusement les CD, aidé par l'érudition d'un cousin versé plus encore que moi dans les méandres de cet univers. Mais ma condition roulante m'en avait plus ou moins interdit l'expérience en live. Les salles étaient inaccessibles et je me voyais assez mal au milieu des pogos (ces danses sauvages où les protagonistes se jettent l'un contre l'autre avec ardeur).

En lisant ce message, en esquissant ce sourire, il y avait comme un goût d'irrésistible revanche. Alors j'oubliais mes prudences et mes douleurs, mes chatouilles, mes grattouilles. Au diable tout cela. Car je me souvenais de cette première écoute. De la musicalité profonde qui émanait des morceaux, de ces envolées lyriques toujours maîtrisées, de la structure exigeante de leur troisième album, Underneath. On y sentait des concepts forts et ambitieux, une cohérence, une thématique toujours tenue entre les morceaux. Une orchestration ample, pleine de choeurs, de claviers qui faisaient songer à un grand orchestre. Tout cela ponctué par des guitares virtuoses. C'est comme se perdre dans un grand paysage. Et la voix de la chanteuse, soprano pure et cristalline, qui se posait en contrepoint des explosions furieuses, ressemblait à un bel oxymore. J'avais vibré à cette harmonie, cette intégrité-là. Une puissante ambiance qui vous plonge dans les limbes, dans les maisons hantées, dans des lieux sacrés ou des cimetières gothiques. Il y a toujours un peu de frisson et un peu de sorcellerie quand on s'aventure à l'orée de cette musique. Une aura à la fois sacrée et dangereuse. Une alliance de contraires qui attire comme un fruit défendu.



Nous prenons donc la route sous la pluie. Je songe à "Riders on the storm". Devant l'endroit, sorte de grande salle polyvalente, où se tient l'évènement, je discerne des silhouettes inchangées que je n'avais pas vues depuis longtemps. Des punks, des vestes en jean constellées d'emblèmes de Metallica et de Motorhead, des chaînes, des T-Shirts "Sons of anarchy", des tatouages, de longues chevelures, de belles femmes très maquillées. L'uniforme des passionnés. La dévotion et la fidélité des métalleux à leurs icônes, à leur musique est émouvante. Il ne s'agit pas d'oripeaux, il s'agit d'un mode de vie, des signes de reconnaissance et de ralliement. La douceur étrange des communautés sauvages.


On arrive à temps. Juste à temps. Le groupe est prêt à monter sur scène. On me présente. On échange des sourires et des salutations. On pénètre dans la salle encore plongée dans la pénombre. Le groupe est sur scène, règle ces instruments. Intérieurement je jubile. Et puis la musique commence. Dans le fracas. D'abord, je ne ressens que les vibrations. Mais je découvre en live l'harmonie de ce groupe aux influences multiples. C'est du métal certes, mais il ne demeure pas renfermé sur lui-même. Je suis sensible aux ruptures de tons, aux intermèdes au milieu des tempêtes, à l'oeil des cyclones. Et à chaque morceau il y a de cela. On a tendance, toujours, à présumer des musiques que l'on écoute. A retrouver des réflexes et des habitudes. Et bien sûr que je reconnais les riffs gras et saturés, les arpèges précieux. Mais ce qui me touche finalement, c'est le raffinement des compositions, en dépit d'une sono approximative. La voix de Marjolaine Bernard qui impose sa présence irréelle et onirique. J'aime l'orchestration qui s'éloigne par moments des rivages métalliques pour se faire plus aérienne, électronique, plus froide parfois. Elle revêt à l'occasion l'accent mystique de chants grégoriens (grâce au clavier de Alexis Garsault). Ce mélange des genres, cette alchimie étrange préside à leur dernier album en date, Disclosure et les rend plus inclassables que jamais.



Car Wildpath avec cet opus a affirmé son émancipation. Loin des cadres trop rigides d'un genre où il serait si confortable de s'installer. Les étiquettes, les bannières sont rassurantes. Elles sont aussi sclérosantes. Et ce qui frappe dans la musique du groupe c'est son ouverture à différentes traditions.  Parler de Heavy metal serait étrangement restrictif. A l'écoute, on songe évidemment à la musique classique. à une dimension opératique. symphonique. Mais l'atmosphère est généreuse et s'ouvre à bien d'autres nuances. Du gothique à l'industriel, un soupçon de techno, parfois la mélancolie d'une sonate ou d'un chant sacré. On traverse des traditions et une foule d'humeurs.

On s'abandonne à l'instant. Parfois les bras et les cris, les corps du public se déchainent et se désarticulent en battant la mesure. Et puis il y a le recueillement, l'écoute attentive des solistes. L'expérience est complexe. Dionysiaque. Les traditions s'entrecroisent. Des images s'imposent, médiévales ou techno-punk. Avec des coups de foudre. Souvent extraits de Disclosure, comme "unborn", qui commence par des vocalises fantomatiques entrecoupées de riffs qui annoncent la progression du morceau, les arpèges du piano, la voix comme une complainte... Tout se confond et se développe. Les rythmes changent et se déploient, des choeurs s'immiscent comme une arrière pensée permanente. Tout garde son énergie et sa cohérence. Les guitaristes (Olivier Caron et Matthias Bouysson) sont impressionnants de technique. C'est l'unité du groupe, sa cohésion qui s'impose. Il n'est finalement pas si courant de voir des musiciens jouer véritablement ensemble, dans une communion qui se ressent fort.




C'est cela que l'on retient et c'est cela qui touche. On ressent à quel point la musique est en mouvement, en perpétuelle correspondance (au sens baudelairien). A quel point en composer signifie les contenir toutes. Il s'agit d'émotion de frisson. Il s'agirait d'abattre les chapelles. Et quelqu'un qui ne connaitrait rien des codes du metal symphonique pourrait aimer Wildpath, car il s'agit d'authenticité. Un magma d'influences qui vous fait tantôt songer à des Requiem, à des solos de Satriani, aux rythmes et aux riffs de Metallica, aux romans gothiques du XIXème, à Gustave Moreau, à Ennio Morricone, à Nightwish, à Iron Maiden ou aux films de Tim Burton.

Tout ça, c'est aussi ma culture.
Il était bon de la conjuguer à nouveau au présent.
Je me suis laissé embarquer.

Site officiel du groupe: http://www.wildpath-metal.com

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