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Whiplash: de bruit et de fureur

On était samedi soir.
L'épaule et le dos fragiles rendaient mes sorties parcimonieuses.

J'avais accumulé des locations, des pulsions de VOD, des accumulations de vieux conseils. Des films dont on m'avait parlé, que je n'étais pas allé voir à temps, parce que mon humeur ne s'y prêtait pas. Certains dont je n'avais vu que des extraits, des images fugitives qui, finalement n'ont pas tenu leurs promesses. Et puis il y avait Whiplash de Damien Chazelle qui croulait sous les dithyrambes l'année dernière. J'ai tendance à me méfier de ça. Souvent, c'est déceptif. Alors il était là, m'attendant depuis des jours. Et puis ce soir-là, un peu par hasard, par désoeuvrement et avec une curiosité fataliste, j'ai lancé le film.

Et l'orage a éclaté.



L'ambiance est austère, sombre, nocturne et claustrophobe. La plupart du film se déroulera dans le milieu fermé d'une classe de musique qui répète. Un peu à l'écart du monde. Un jeune homme se consacre à sa batterie, dont on sent qu'elle est déjà sa respiration. Le souffle de son existence. Ce quelque chose de charnel et d'indéfinissable qui fait de leurs instruments le prolongement des musiciens, leurs voix véritables, un peu comme les mots des écrivains. Il attire l'attention d'un professeur prestigieux dont on se dispute les faveurs. Il serait honorable de le servir, en apprenant de lui et de son intransigeance légendaire. Le jeune homme est d'abord distingué, sorti du lot. Il se comporte alors comme un amoureux timide, occupé à satisfaire le grand homme et à le conforter dans son choix. Mais il s'avère que le maître est un sadique, un manipulateur, qui le harcèlera jusqu'à l'insupportable dans sa quête de perfection. Le tout jeune homme sous l'emprise d'un tel individu, y sacrifiera presque tout.



Je ne suis pas vraiment un amateur de jazz. J'y ai été initié, je connais les classiques et les incontournables, j'ai quelques disques que j'ai écoutés par curiosité intellectuelle plus que par élan du coeur. Je n'aime pas non-plus spécialement la batterie... je donnerais mon âme au diable par contre, si je le rencontrais au croisement d'une route improbable pour jouer de la guitare. La musique me fascine depuis toujours, son exigence, sa discipline autant que le plaisir qu'elle peut procurer, cette sorte de transe dans laquelle elle plonge ceux qui savent la produire, ceux qui savent l'écouter. Une passion à nulle autre pareille, puisqu'elle associe ce quelque-chose de "sportif" pour soumettre le corps (et l'âme) à ses virtuosités. Whiplash parle de ça. Montre ça comme rarement.

Il s'agit d'un face à face. Une tension insoutenable. ça vous prend à la gorge et ça ne vous lâche pas. Et ce type chauve, asséché, le visage déformé de colère prend soudain des allures d'ogre et de démon. J.K Simmons est exceptionnel dans le rôle et compose un personnage plein de nuances. Ce n'est pas évident, car ce mec est une sorte de psychopathe. Obsédé par le fait de briser ses élèves pour les forcer à se dépasser, ressassant sans cesse l'épisode où le jeune Charlie Parker s'est pris une cymbale dans la gueule après avoir foiré son premier concours. Sa thèse étant que sans cet incident, il n'y aurait pas eu de "Bird". C'est une technique. On teste les limites des gens, on les pousse à bout pour qu'ils se révèlent. Des metteurs en scène l'appliquent, des patrons aussi. Ces formes d'abus qui peuvent certes sublimer mais surtout détruire.

Bizarrement j'ai songé à ces petits chefs, ces managers qui terrorisent leurs équipes et se retrouvent parfois avec des morts sur la conscience. Je m'attendais à un film sur la musique. C'est un film sur cette domination violente, cet abus total qui jouera de toutes les cordes de votre sensibilité. Parce que vous devez vous dépasser, parce que vous devez être autre chose que vous même, parce que vous devez être parfait, comme ces danseurs-étoiles aux corps déformés pour l'amour de leur art. Peu importe la souffrance. On m'avait parlé de ces centres de rééducation trash (je crois que c'était à Cuba), où on soumettait des handicapés à un entrainement spartiate pour qu'ils marchent. ça fonctionnait, parait-il, mais au prix de quelles tortures et de quels traumatismes? L'histoire ne le dit pas... seul le résultat compte.



Car il y a là quelque chose qui fait songer aux grands régimes totalitaires. Le mythe du dépassement de soi. Et le tyran, on finit par l'aimer. C'est lui qui a raison. On voit le jeune batteur abandonner toute volonté pour se plier à la microseconde près, au tempo de son seigneur et maitre. C'est sacrificiel. Il y a d'ailleurs du sang et de la souffrance, quand il est mis en concurrence  avec d'autres prétendants et doit soutenir un rythme impossible. Juste pour prouver qu'il a mérité sa place. ça ressemble à une histoire d'amour où l'on serait sans cesse testé, sans cesse menacé. Et on sent que le tyran ne le lâchera jamais, lui fera endurer tous les tourments pour qu'il épouse sa vision. Pour qu'il s'y abandonne et s'y oublie.

Et la musique, nourrie de tous ces tourments, devient incandescente et c'est là toute l'ironie de la chose. Car dans la violence et dans la répétition obsessionnelles, on atteint une fébrilité absolue: la pulsation de la passion. Et on écoute, en perpétuelle alerte, dans la crainte que le héros se plante, dans la hantise de la moindre erreur. Je n'ai jamais été aussi inquiet en écoutant un morceau. Le visage du jeune Miles Teller, décomposé de terreur et de douleur, faisant tout ce qu'il peut pour se soumettre, ne pas se faire virer et perdre son idéal. Jusqu'à ses propres limites. Jusqu'à menacer sa propre vie pour honorer sa vocation. Il y a là quelque chose de furieux que les idéalistes connaissent bien. Quand on touche du doigt son rêve et que plus rien d'autre ne compte. Tant pis pour les conséquences. Tant pis pour le bien-être, le confort, le bonheur. Il y a l'absolu. Et paradoxalement, dans cette folie, ce fanatisme qui caractérise les vraies passions, il y a une rédemption. Car le vieux prof, s'il tente de l'inculquer et de s'en faire le héraut, ne vibre pas de cette flamme que rien ne peut éteindre. Beaucoup tentent de la mimer, d'en adopter les us comme lui. Mais bien peu ont la force de s'y laisser consumer et d'en réchapper comme son disciple. Je songe à l'enfer de Dante: "Vous qui entrez ici, laissez toute espérance".



Pendant tout le film, on attend, haletant, la rupture et la défaite du jeune héros. Son abandon, sa capitulation devant les violences dont il est la cible continuelle, dans une relation purement sado-masochiste. C'est un duel dont l'issue ne peut être que fatale. Dans un tout autre univers que l'art, cela serait vrai. Mais comme c'était le cas dans Black Swan, il y a là une sublimation du mal qui n'existe nulle part ailleurs.  Car pendant tout le film, la musique devient la métaphore du combat entre les deux protagonistes. Et on voit les morceaux vibrer, s'enrichir de leur rivalité, à la fin, c'est comme si les instruments vivaient, transpiraient, les gouttes de sueur sur la batterie, les rictus pour maintenir la magie fiévreuse d'un ultime solo. Tout est emporté par ce grand souffle, jusqu'aux confins de la vie, du soutenable. Plusieurs fois, on croit à l'effondrement, à l'évanouissement, voire à la mort de l'élève. Mais la prochaine répétition survient comme une nouvelle incarnation. Il y a de la part du jeune héros quelque chose d'une résilience impressionnante, quasi nietzschéenne. Par delà tout ce qu'on connait.

Lui aussi est antipathique. Il n'a pas d'amis, sacrifie le seul amour qu'il pourrait avoir car elle ne saurait le suivre dans sa quête égocentrique, autistique, de perfection. Même au sein de sa famille, il est arrogant et insultant. Aucun des deux personnages principaux n'est aimable. Et pourtant, par la force de l'interprétation des comédiens et de la musique, on se trouve pris comme spectateurs dans leur démence réciproque. Jusqu'à la séquence finale qui est un crescendo monumental, le paroxysme de leur face-à-face. C'est beau comme du Sergio Leone...

Il y a peu de moyens, peu de décors, une situation assez simple. Un film indépendant classique, de prime abord (et d'ailleurs remarqué à Sundance). Mais tout est nourri de bruit et de fureur, l'oeuvre atteint une épure et une intensité peu communes.

Ce film est un choc comme on en voit rarement, peut-être une ou deux fois par an quand on a de la chance.



Cela ressemble à du fer chauffé à blanc, à des nerfs tendus à l'extrême, jusqu'aux limites d'un sanglot ou d'une bataille. C'est éprouvant, c'est enflammé, ça fait voir et entendre la musique comme un irrésistible piège, comme une machine qui pompe furieusement la sueur, le sang, la vie, de ceux qui s'y consacrent.

Pris dans ce tourbillon de sensations étranges, on en redemande.
Masochistes, sonnés et extatiques à notre tour.

On était samedi soir.

Un orage est passé.

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