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Jeanne Added : Be Sensational

Un matin sans préméditation. Comme beaucoup, ces temps-ci. 

Une veille de vacances où tout appelle ailleurs, aux préparatifs, aux valises, à la planification d’une semaine en voyage. La douleur à l’épaule s’est réveillée. Intense et imprévue comme un coup de poignard redouté. Je m'installe à mon bureau. J’enfile mon casque comme un antidouleur. Un peu chiffonné, un peu grimaçant. J’ai aperçu Jeanne Added l’autre jour à la télé. J’écoute une chanson en streaming. Je m’échappe. Je fais l’emplette de l’album. Je l’écoute d’une traite, comme on dévore un livre. J’ai voyagé, déjà, la veille du départ. Le paradoxe me fait sourire et la douleur s’estompe doucement. Juste le temps du disque.


Souviens-toi de ce moment… Souviens toi de ce moment…




« Be sensational ». Le titre de l’album est évocateur et résonne comme un contrepoint bienvenu à ma matinée convalescente. « A war is coming » résonne comme un chant indien résigné. Le début d’un trip. Quelque chose de punk et d’électronique dans l’ambiance. Et la voix qui ressemble à une protestation, une réponse au silence des cieux et au désarroi des hommes jetés sur la terre, sans espoir de fuite. Et puis surviennent des choeurs aériens et inquiétants. Un chant martial chargé de menaces funestes et de désarroi. Je suis déjà accro.

L’aventure continue. Je songe aux beaux derniers albums de Charlotte Gainsbourg. Mais toujours avec ce sentiment d'urgence en plus, cette désillusion énergique, la menace sourde qui plane sur chaque morceau. La hantise de la disparition. Un présent dans lequel il ne reste que le rythme pour transporter les esprits désenchantés. Toujours ce crescendo, toujours ce vertige. Ce quelque chose de sacré et de nostalgique, une odyssée dans le souvenir et dans les regrets, les sombres rêveries, les « feux d’artifices qui pourrissent », quelque chose d’un romantisme gothique à la Björk ou à la Emily Brontë (« Look at them »). Mélancolie majuscule, paradoxale, galvanisante. A la mémoire de tous les arbres auxquels on n’a pas pu grimper. Le souhait de cieux plus radieux. La perte enfin, et la nostalgie des baisers qui nous manqueront jusqu’à nous tuer au bout de notre inanition (« Miss it all »). Tous ces remords qui nous assassinent quand nous nous rendons insensibles et aveugles au présent. Hantés que nous sommes par les mêmes images, les mêmes démons.



« Be sensational » est une supplique amoureuse pour ceux qui veulent encore se sentir capables de transcendance. Pour voir en l’être aimé celui qui vous devine, dans tout ce que vous cachez. Celui qui saura décoder vos silences, vos faiblesses, saura vous les pardonner, sera digne de votre dévotion. Celui qui saura voir à quel point vous pouvez être magnifique, quelqu’un qui vous rattrapera dans la chute. Dans les violons inquiétants, les orgues anxieux, on espère timidement au milieu des ténèbres. « Lydia » recèle cette même inquiétude, prise dans un rythme frénétique, l’euphorie de tout ce qu’on projette dans un seul amour, la folie que cela recquiert, le sentiment de se perdre aussi. L’ombre de la mort intimement liée aux mots d’amour haletants qui tentent de la nier dans un débit de mitraillette. « Back to summer » est une parenthèse étrange, new wave et insouciante, on songe à des corps entrechoqués dans une lumière de boite de nuit. Une trêve aux hivers. Une place à l’oubli chorégraphique et à la peau qui se perle de fièvre dans l’abandon à l'instant. La rupture de ton parait presque incongrue... 

Ensuite on revient à l’harmonium, aux nuées obscures qui sont les sommets de ce singulier paysage, les esprits qui s’égarent. L’urgence du temps qui vient à manquer. La nuit qui tombe sur les attente de pardons, éveille les folies (« Night shame pride »). Et toujours, l’envie de s’envoler, de renaitre à nouveau, quitte à risquer tout. Attendre la pointe de la prochaine aube; appréhender l’insomnie qui s’annonce avec ses cohortes de pensées contorsionnées et confondues entre elles.



« Ready » ressemble à un nouveau chant de bataille, intime, sur des accords étranges et une voix profonde. Les défenses sont prêtes dans l’attente de l’attaque, de la prochaine offense que l’existence nous réserve. On entend la confiance de ceux qui se sont protégés, où qui se croient assez forts pour survivre au prochain combat. Le rythme s’élève comme une marche inexorable, les sons électroniques viennent distiller l’orage. Dans l’appréhension et dans l’attente d’un ennemi pas encore identifié. Une lente montée d’adrénaline. Se donner du courage avant la prochaine explosion. L’angoisse subtilement suggérée dans la manière dont le morceau s’éteint. « Suddenly » chante enfin l’insatisfaction, la frustration des amants qui ne savent plus retrouver les premiers états de leur intimité, de leur complicité, l’insouciance de leurs premiers temps. Et l’inexorable érosion des grands sentiments. Cette chanson d’amour en conclusion de l’album prend des accents épiques. La chronique d’une défaite annoncée.



Dans cet album court quelque chose de sombre certes, mais aussi de profondément énergique, revigorant, jusque dans ses dernières mesures qui évoquent un bel et grand espoir. Portent en elles une promesse de fraternité, de renouveau et d'éternité.

Les ténèbres sont belles parfois. La musique inattendue de Jeanne Added était celle que cette matinée appelait, répondant curieusement à mon paysage intérieur, dans un très beau moment de correspondance totale. 

J'y ai trouvé la B.O de tout ce qui chargeait mes pensées ce matin. 

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