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L'Aventure de Marie Cherrier aux Trois baudets

L’été disposait sa lumière sur Paris. 

Les premières envies d’ailleurs se lisaient dans les regards. Je revenais à peine d’une bouffée d’océan. Etrange de me retrouver peu après mon retour dans les affres des rues congestionnées. Mais Marie Cherrier passait aux Trois Baudets. Je l’avais contactée un mois plus tôt à l’annonce du concert. Pour lui dire que je voulais la revoir, revivre les moments d’avant le spectacle, comme ça avait été le cas quand je l’ai vue la première fois sur scène. En Février il y avait eu un concert, près du canal Saint-Martin. Je n'avais pas écrit à nouveau sur l'évènement. Parce que c’était le même lieu que lors du lancement de Billie, et parce que aussi, égoïstement, je voulais le garder pour moi, sans anticiper les mots dont j’allais user pour retenir le moment. Il me fallait garder ces instants pour moi, l’émotion, sans forcément tenter de les articuler. Cette fois, la période était différente. Retenu et contraint depuis des mois à une activité restreinte à cause de douleurs importunes, je m’étais promis qu’au prochain répit, si j’étais à peu près d’aplomb, j’assisterais à ce concert. Elle a accepté ma demande. 



Je suis arrivé trop tard pour les balances. Mon père m’accompagne, car les concerts de Marie sont aussi devenus des moments privilégiés que l’on partage tous les deux. Un rituel qui ne dit pas son nom (jusqu’à maintenant). On s’aventure dans Pigalle. Quartier que je connais très peu, assez loin de chez moi. Je m’attarde sur les belles guitares exposées dans les magasins de musique. Et puis on s’engage sur le boulevard de Clichy, dans une allée piétonne bordée d’arbres et flanquée de Sex shop aux néons clinquants et aseptisés. Le vieux Paris qui tente sans succès d'évoquer sa lointaine mauvaise réputation, comme un gros bourgeois un peu trop outrancier. Je jette un regard de biais sur un banc champêtre. Un vieux discute avec un immense travelo blond trop maquillé. 

Arrivés devant la salle nous trouvons porte close. On s’explique à un interphone crachotant. On nous ouvre l’entrée des artistes. Marie m’appelle, me dit qu’elle arrive. Au premier étage, le resto est encore désert. Curieux mélange de modernité et de tradition, un piano droit en bois clair, des fauteuils cossus qui me font songer à un salon du 19ème siècle, un grand miroir au dessus des banquettes, un bar bien fourni. Le personnel s’affaire avant l’ouverture au public. La promesse du soir, doucement se profile dans cette pièce élégante et écarlate. Marie arrive, portant un grand étui de guitare. Avec un grand sourire.

On se salue. C’est toujours un peu comme si c’était la première fois. ça fait toujours drôle de se trouver devant quelqu’un qu’on aime et à propos de qui on a écrit beaucoup. La transition dans l’existence n’est pas forcément aisée. On se connait bien. On a le sentiment d’une présence, d’une manière d’être et de créer, de ressentir, voisine de la nôtre. Mais la retrouver dans la vraie vie, incarnée, avec un visage et une voix, c’est un peu différent. C’est la réserve qui ressurgit. Le moment est là. On l’a attendu. Il faut le vivre. Et Marie a ce quelque chose d’irrésistiblement vrai, authentique, qui prend toujours un peu de court. Quelqu’un qui ne se cache pas. Quelqu’un qui ne triche pas. Qui vous regarde pour de vrai. Il y a quelque chose d’intense dans chacun ses mots. Dans sa posture, Dans la manière qu'elle a de mener sa barque. Elle a quelque chose d’intimidant. Elle est belle comme un oxymore. Sous la douceur et la bienveillance non-feinte, il y a l’énergie résolue d’un volcan. 


Elle me parle de ses concerts privés, de ce lien particulier qu’elle entretient avec ceux qui la suivent, de cette chaleur et de cette affection que l’on ressent. Elle est pleine des paysages qu’elle a connu ainsi, des visages qu’elle y a croisés, des endroits inattendus où elle a joués. Marie Cherrier porte en elle son petit monde. Le reste, la notoriété, le showbizz, la télé ou l’industrie du disque mal en point, elle en est éloignée. On sent l’équilibre qu’elle a trouvé ainsi à ne pas poursuivre ces chimères et ces miroirs aux alouettes qui n’ont plus tellement de cohérence ou de légitimité. On parle des albums de reprises qui se multiplient pour continuer à maintenir l'industrie moribonde dans son coma artificiel. Marie veut écrire. Pour elle et pour les autres. Sortir de sa retraite relative, avec l’envie, on le sent, d’élargir son horizon. Dans de nouvelles compositions pour elle ou pour d’autres si leurs voix s'y prêtent. La lucidité d’une musicienne qui crée encore et qui ne veut plus s’encombrer des contingences, des empêchements à l’inspiration qui gangrènent la vie des artistes. 

Elle rayonne. Si elle n’était pas là quand nous sommes arrivés, c’est qu’en se baladant dans la rue, avec ses musiciens, ils ont tourné des vidéos. Comme ça, spontanément, sans forcément se concerter. Presque pour tromper l’attente en attendant de revenir à la salle. Alors « Manouche » et « Complotiste » (un inédit dont elle avait l’idée depuis longtemps, mais dont elle a trouvé le ton en écoutant un disque de Brassens), se sont retrouvés filmés comme ça, parce que le moment s’y prêtait et que la lumière était bonne. On sent cette aisance. Cette envie de facilité, à faire tomber les barrières et à simplement saisir l’instant pendant qu’il est là. Tout est encore à réinventer et à écrire. On sent que ce n’est pas pour lui déplaire.

Un moment passe encore. Mon père et moi devisons sur une banquette en regardant finir l’après-midi. Marie nous a proposé de la rejoindre au diner. On a hésité. Est-ce notre place? Les musiciens ont probablement besoin de se concentrer avant le concert. Mais on est là. Le moment est beau. On verra bien. J’ai accepté. Le repas commence sur un ton léger. On sourit. On parle musique. On déconne un peu. Et puis d’autres arrivent. Les proches. La famille. Marie me présente. Certains connaissent mon nom et ont aimé mes mots. ça me touche. Je ne me sens pas étranger ou incongru. Et moi qui n’ai pas la conversation facile, moi le timide qui sort assez peu de sa réserve, je me détends. Les regards sont chaleureux. Personne n’est laissé de côté. Je rencontre son père, Ben aussi, l’admirateur dévoué de Marie depuis dix ans, qui anime le forum qui lui est consacré (et qui lui a envoyé mon premier article sur elle), la soeur de Marie aussi, graphiste dont j’admire le talent (évidemment je ne lui en souffle mot, je viens d’éprouver à quel point il est dur de répondre à « j’aime beaucoup ce que tu fais »). Il y a là quelque chose de familial et d’intime.

Le concert approche. La tension monte d’un cran. Marie d’abord souriante, a changé de visage. Elle pense aux chansons qu'elle va jouer principalement extraites de L'Aventure. Elle continue de participer aux conversations, mais elle veut rejoindre sa loge. Le set sera court. 40 minutes. Deux autres groupes jouent avant elle, Marie clôt la soirée. L’ambiance change un peu. Toujours des sourires mais on est ailleurs. On discute encore un moment. Puis je décide de descendre dans la salle, parce que ce temps est celui de l’attente. Avant le lever de rideau. 

On arrive quand le groupe Rovski s’installe. Sa musique d’une grande élégance, que je découvre, sur le côté de la scène, en backstage, un point de vue inconnu. Cela crée une proximité étrange. On voit tout des visages, du boulot des musiciens, de leur implication. De l’effort que ça demande. On voit tout. Je suis touché par l’ensemble, clavier, voix, violon et une belle section rythmique. Je me laisse émouvoir par ces chansons feutrées et intimistes. Mélancoliques avec des textes ciselés, ouvragés. Je m’en souviendrai comme d’un bel inattendu, notamment de cette chanson qui s’appelait « l’emballage » et que j’ai trouvée fort belle. De ces clins d’oeil à Barbara. Un univers assez littéraire qui m’a charmé.

Et puis Marie Cherrier fait son entrée. 

Je devrais y être habitué, du moins être prévenu. Mais Dieu que la métamorphose est belle. Pas vraiment une transformation d’ailleurs, mais quelqu’un qui déboule sur scène comme une bourrasque, emporte tout sur son passage et incarne toutes les parcelles de son univers. Quelqu’un qui est complètement elle. C’est rare de voir des gens être totalement eux, totalement à leur aise, et envoyer le reste au diable. On est tous tellement bourrés de préventions, d’appréhensions et de désir de rester bien à sa place. Quelqu’un qui explose le cadre et les conventions, c’est pas si courant. Pourtant, c’est ce qu’elle fait. Elle envahit la scène et s’empare du présent. ça a quelque chose de spectaculaire. Elle a le sourire décuplé, les hautes bottes conquérantes et la silhouette résolue. Elle s’incarne à chaque chanson. Dès les première mesures de « l’Odyssée ». Elle s'immisce dans vos veines comme une ivresse. Elle va se révéler à chaque morceau comme une fulgurance.





Elle égrène les titres de L’Aventure, très bel album où elle s’est recentrée. Et ils prennent toute leur envergure ici. Elle n’avait pas retrouvé ses musiciens sur scène depuis Février, et on ressent l’allégresse qu’ils éprouvent à jouer de nouveau ensemble, après ses voyages en solitaire. « Je dis du vent » gagne en engagement et en protestation (tout en évoquant cette résignation au « rien » à laquelle bien des créateurs doivent se rendre pour vivre de leur art). « Voilà » est un grand élan de liberté rieur qui prend ici tout son souffle. « L’hiver s’en fout » est décidément magnifique. Peut-être la plus belle des chansons sur le souvenir que laissent les amours anciennes. Et la belle image que l’on retient d’elle, seule en scène avec sa guitare pour évoquer cette nostalgie si poignante. De même que la merveilleuse déclaration à son amie « Juju », jolie vision d’avenir, en hommage à celle qui vient de se marier et à la course du temps qui passe. Il est beau et apaisé ce futur-là. Riche de la force des amitiés que rien ne brise.

« L’Aventure » apporte l’accordéon, le rythme du voyage et de la déclaration d’indépendance. Marie est capable de grands emportements sur scène, toujours juste et entière, que ça soit dans les ambiances intimistes ou des rythmes plus furibards, comme celui de « défilé », ou de cette explosion rageuse et Rock qu’est « ça dort » en fin de concert. J’aime aussi quand Marie s’abandonne à cette fureur là. Et puis il y a les personnages qu’elle sait convoquer en elle, avec une puissance d’interprétation fascinante, comme le taulard sans rédemption de « Dites moi ». 

On embarque à chaque fois. On a envie d’applaudir et de l’ovationner. D’ailleurs au fur et à mesure, le public se laisse embarquer et se décoince. C’est joli quand on sent que ça part, que ça prend. L’endroit s’y prête. L’humeur aussi. Je vois les sourires dans le public. Je vois la sueur et tout ce que les musiciens donnent d’eux-mêmes. Je vois ce que ça a d’exigeant, de presque violent, de passionné, de sensuel, d’expressif. Jamais je ne l’ai ressenti d’aussi prêt. Ce qu’il faut donner pour faire naitre l’émotion. « Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare » disait Aragon dans la bouche de Brassens. C’est un privilège incroyable que de le voir d’aussi prêt. De témoigner de cette vérité là. De chaque mesure, de chaque instant. A chaque seconde il faut sonner juste. Être là. Complètement là. Je crois n’avoir jamais éprouvé de respect plus grand que devant cette offrande.



Alors forcément, des moments comme ça, on aimerait bien qu’ils durent. On sait que le temps file. Que parfois il passe comme un rêve et qu’on doit transformer ces parenthèses là en souvenir. Alors on retarde l’échéance le temps d’un rappel avec une intransigeance enfantine. Comme quand on était bien et que le jeu finissait toujours trop tôt. On crie « une autre ». On se brûle les paumes à applaudir trop fort dans cette ultime supplique. Elle nous offre « Manouche ». Elle sent qu’on est là, avec elle, sur le même bateau. Elle sent que tout a conspiré pour atteindre ce moment là. Alors elle se rapproche. Elle veut célébrer cette communion là. Elle débranche sa guitare, s’éloigne du micro. Et chante avec le refrain murmuré de son public. C’est beau comme une étreinte.

Et la lumière se rallume. Il faut reprendre sa vie, après les moments suspendus. On ne sait jamais trop comment se dire au revoir avec Marie. On ne sait jamais trop quand on va se revoir. Je la retrouve dans le Hall où elle est accaparée par d’autres. Je croise les amis d’avant le concert. Je resserre la main de son père dont le sourire et la bienveillance pour ma petite écriture me touchent. On discute un peu avec Ben, on échange des impressions. Et puis je m’approche de Marie. Je lui dis « C’était vraiment bien… j’écris demain ». Et on se quitte. Elle encore un peu dans le concert et moi avec mes mots tout emmêlés dans la tête. 


Dans la rue, un rabatteur tente de nous attirer dans une boite à strip-tease. On décline l’invitation sous les néons artificiels, d’un Paris qui se parodie. Parce qu’on a eu un ilot de vérité, d’authenticité et de talent. Même si la vulgarité nous assaille de partout, il reste des exceptions. Et des gens à l’écart des sentiers battus qui valent la peine d’être débusqués. Marie Cherrier a depuis le début pour moi un petit côté Gavroche. C’est ce qui m’a accroché en premier. 

C'est quelqu’un que l’on remarque au milieu des ombres. Quelqu’un qui donne envie d’écrire, quelqu’un qui donne envie de créer. Et d’espérer, de croire encore en l’art. Parce que c’est tout ce qu’on a et que cela peut engendrer de si belles rencontres et de si beaux voyages. 

De ceux qui sont de vrais compagnons d'existence.


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