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Une aurore avec Eva Cassidy

Un matin, beaucoup trop tôt, je trompais l'insomnie en attendant l'aurore.

Je regardais un documentaire From Austin to Boston, des musiciens sur la route des Etats Unis, avec ce sentiment de communauté entre les êtres que les tournées favorisent. L'une des chanteuses de The Staves, joli trio d'harmonies féminines, se met à entonner "Songbird", chanson que j'aime depuis longtemps, sans vraiment la situer. Je fais une recherche sur internet. Je tombe sur la version d'une certaine Eva Cassidy. Je suis émerveillé. Comment une telle voix, qui combine en elle la puissance de Susan Tedeschi et la douceur cristalline de Joni Mitchell avait-elle pu m'échapper?



Alors je plonge, comme à chaque coup de foudre. Pas la peine de résister, elle m'a eu dès la première note. Qui est cette femme? Au petit jour, avec ce privilège étrange dont on jouit à présent de pouvoir découvrir n'importe quel artiste en quelques secondes, j'enchaine ses titres. Parce que sa voix est d'une pureté et d'une intégrité rares. Comme quelque chose de précieux et de sacré. De fragile aussi. Il y a assez peu de moments dans une vie de mélomane où on a vraiment l'impression de se laisser emporter, d'échapper à la pesanteur le temps d'une chanson. Là, il y avait de ça. Quelque chose d'une désincarnation. Et avec si peu. Juste sa voix et une guitare la plupart du temps. Rien d'une diva, rien d'une prouesse vocale étourdissante. Juste un diamant de justesse, d'évidence et de sensibilité.

Au fil des titres, je m'aperçois qu'il s'agit de reprises. "Imagine", "What a wonderful word", "Over the rainbow", "Autumn Leaves" ou "Danny Boy"... Des standards dont on s'imaginerait facilement saturés tant ils squattent nos tympans depuis toujours, tant ils sont sous-entendus. Et à chaque fois, elle les ressuscite, avec cette émotion raffinée et précieuse. Cette fragilité. Cette absence de prétention aussi. Elle est là. Sa voix est sublime et surgie de nulle part. Après le superbe "Songbird", je ressens frisson sur frisson. Avec l'appréhension vague que le disque s'arrête. Elle me transporte. Comme rarement.

C'est curieux me dis-je alors. Qu'un tel talent me soit inconnu. Qu'elle n'ait pas fait carrière, à ce que je sache, aux Etats-Unis. J'aimerais la voir en concert. Je sais déjà que j'écrirai un article. Parce que c'est marrant le hasard. Parce que je la découvre presque par accident. J'aime infiniment ce genre de rencontre.




Alors je me renseigne.

Je découvre la vie de cette femme, racontée par ceux qui l'ont croisée, cette fille maladivement timide à la voix superbe. Qui ne court pas après la gloire. Qu'aucune maison de disques ne veut signer tant elle est inclassable. Elle pouvait passer avec une aisance insolente du folk au blues, du R&B au gospel. Elle engendre autant l'émerveillement que la perplexité. Elle chante dans les petits clubs locaux, enchantant ceux qui l'écoutent. Elle sera la choriste de quelques artistes, apparaitra sur leurs enregistrements. On la remarque. Elle commence à enregistrer, et à vaincre une réserve que j'imagine immense tant elle est souvent mentionnée. Elle refuse d'être cataloguée. Elle est de toutes façons inclassable. Qu'elle reprenne Cindi Lauper, Sting ou Louis Armstrong, c'est d'abord elle qu'on entend. Sa notoriété s'étend peu à peu, dans le Maryland, là où elle vit. On commence à la reconnaitre. A la solliciter. Elle commence à être distinguée comme chanteuse de jazz. Certaines maisons de disques montrent de l'intérêt mais ne la signent pas tant elle échappe à leurs catégories trop étriquées. Elle sort tout de même un album live parce que son producteur croit en elle depuis toujours, depuis qu'il lui a fait enregistrer sa première démo.

Et puis une douleur à la hanche. Le point de côté qu'elle attribue d'abord au boulot qui est le sien alors (elle repeignait des murs et passait son temps sur des échelles). La musique au fond, elle ne la fait que pour elle-même, pour son plaisir. Pour ceux qui veulent bien l'écouter. Mais très tôt elle s'est méfiée de la gloire. Ironiquement, dans ses dernières années elle a gagné en aisance, semble prête à s'avancer enfin sur le devant de la scène, à la place qui lui est destinée depuis toujours.

Le cancer ne lui en a pas laissé le temps.

Je découvre avec un certain effarement qu'elle est morte il y a presque vingt ans, au début de sa trentaine. Et que la voix qui emplit ma chambre est celle d'une défunte. Là, dans la lumière pâle du petit matin. Elle est comme un spectre gracieux qui aurait choisi de me visiter.




Je songe à l'ironie du sort. Je songe à Sugarman. Je suis étonné d'être tombé sur ce destin. Un peu secoué. J'éprouve le regret aussi de la découvrir de façon posthume. Sa voix prend peu à peu cette dimension de plus, comme un souvenir endeuillé. Rempli de blues, de country, de jazz, de ces grandes traditions américaines mélangées. La variété dans ce qu'elle a de plus noble. Elle est de ces chanteurs qui coupent le souffle, et font couler une larme qui portent leur nom. Pas par la vulgarité de quelques vocalises. C'est même le contraire. C'est d'un naturel désarmant, un magnétisme qui émane de son interprète, comme à son insu, avec une forme de pudeur. Et cela transcende tout. Même la vie. Même la mort. Il y a quelque chose de céleste et de protéiforme. A certains moments, elle me fait songer à l'innocence soul de Michael Jackson dans son enfance, à la mélancolie de Sarah McLachlan, à la pureté de Joan Baez.

Entre le sanglot, le sourire, le spirituel et le coeur brisé. Quelque chose en équilibre entre toutes ces nuances et qui les synthétise dans une alchimie superbe accompagnée d'arpèges de guitare, de piano. Etrange de découvrir quelqu'un si fort, en si peu de temps. Et dans un élan désordonné, célébrer son talent, son souvenir et sa mémoire. Un hommage paradoxal en même temps qu'une découverte inattendue.

Ce matin, j'ai entendu sa beauté. Et je suis assez reconnaissant à la fortune de l'avoir mise sur ma route, cette voix pleine de tant de consolations. Ressentir aussi la perte de quelqu'un qu'on vient à peine de rencontrer. C'est comme une promesse demeurée en suspens. Son absence a rempli la chambre à un tel point qu'elle en est devenue douloureuse. Comme dans un roman d'Emily Brontë.

Un matin, beaucoup trop tôt, avec cette voix ressuscitée dans mes enceintes,
Cette voix qui s'attardait comme un rêve au réveil.
De celles qui ne s'oublient pas et qui vont donner leur lumière à la journée.

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