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Vite, trop vite de Phoebe Gloeckner

On oublie un peu vite le chaos de l’adolescence. 

Enfin, les gens normaux, les adultes, ceux qui se croient sages et accomplis autour de cinquante ans, quand les pulsions s’apaisent et que le sexe se fatigue. Je ne sais pas si on apprécierait vraiment d’être mis devant l’intensité de nos quinze ans, ce débordement désordonné de possibles, de rêves, d’avenirs caressés, de fantasmes incandescents et de désirs irrépressibles. Cette envie d’accumuler de la vie parce que les « lendemains » ou la « bienséance », on ne sait pas trop ce que c’est.

J’ai 37 ans en fin de semaine prochaine. A la faveur de belles rencontres, j’ai reçu ce bouquin, Vite trop vite, publié chez La Belle colère, d’une certaine Phoebe Gloeckner dont je ne savais pas grand chose. Entendu une vague rumeur. Une étrangeté et un ovni, comme disent les paresseux cathodiques (si avec ça, je passe à la télé un jour, ça ne sera vraiment pas de ma faute). Je découvre le livre. On ne m’en a dit que quelques mots. Volontairement, je n’ai rien recherché dessus avant. Je sais qu’il a été publié aux Etats-Unis il y a plus de dix ans, qu’il a fait scandale. On me dit qu’il est inclassable, qu’il a des éléments de BD, de roman graphique dedans. ça pique ma curiosité. Mais après Héloïse Guay de Bellissen et ses Enfants de choeur, je ne crois pas tellement à la chance de me prendre un nouvel uppercut. Et pourtant… faut croire que j’ai une gueule de punching ball. Faut s’y faire…

Pour finir l’avant-propos, je dirai que, pour moi, le temps ne passe pas tant que ça. Les fièvres et les espoirs de ma jeunesse sont toujours là, sous la surface et à fleur de peau. La plupart du temps, je leur fais un petit signe quand il leur arrive de passer, car je n’ai pas oublié leur nom. 

J'allais aimer ce livre.



Je me plonge dans cet ouvrage étrange et attirant. Autour de sa couverture, il y a un papier calque en bandeau où est écrit le titre, en surimpression de ce visage d’adolescente. J’ai l’impression d’entrer dans une nébuleuse. De découvrir une audace formelle que je n'ai jamais vue où les genres s'entrechoquent pour raconter un personnage, une intériorité…C’est du rarement lu.

Le journal intime d’une jeune fille. ça pourrait me gonfler. Sauf que Minnie, l’héroïne, ne ressemble à personne. Ce qu’elle écrit également. C’est la première fois, je crois, que je n’ai pas à imaginer le monde d’un roman, mais qu’il s’impose à moi par le style extrêmement direct de ses textes et la justesse de ses illustrations. J'ai l'impression que tout se déroule sous mes yeux. D'emblée, glissés entre les entrées datées du journal, on découvre des dessins. On commence par le plan de sa chambre, et régulièrement, des scènes seront contées en BD. 

Le bouquin m’impose sa forme et son univers, celui d’une ado un peu paumée dans le San Francisco des années 70. ça me déroute de prime abord. Je sais, dès les premières pages que j’écrirai dessus. Alors par un automatisme idiot, je cherche des références, en bon élève. Je pense à Juno. Je pense à American Splendor, ou à Sofia Coppola. Je pense à des romans qui parlaient d'ados... j’essaie de me raccrocher à ce que je connais. Mais force est de reconnaitre que ce bouquin ne ressemble qu’à lui-même, c’est pour ça qu’il me tourneboule, qu’il est désarçonnant, qu’il pousse à se convertir au flux de pensées de sa narratrice. C’est quand on capitule et qu’on adapte notre lecture à ce journal protéïforme qu’il devient assez unique. Il devient une expérience en soi.

Parce que dans la tête et dans le corps de Minnie, un volcan gronde. Une quête de sensations extrêmes, d’absolus, de frissons. Elle entame une liaison avec le compagnon de sa mère, Monroe. C’est malaisant, et déjà hors des clous. On est déjà dans l'inavouable (on est pourtant prévenus dès le début qu'il faudra s'accrocher). Elle se jette dans le sexe avec une curiosité insatiable. Toujours aux frontières du glauque et des pulsions morbides. Parce que c’est ainsi qu’elle apprend, en flirtant avec le danger, l’interdit. Elle va s'adonner aux drogues, suivre des gens pas toujours recommandables, avoir des expériences interlopes, baiser souvent et parfois avec n’importe qui. C'est un voyage au bout de son corps, pour essayer de rencontrer quelqu’un qui la voie véritablement. Elle se cherche ainsi, elle se perd parfois. On se demande comment ça va finir. On se demande si elle se remettra de ses vertiges et de ses inconsciences. De tout ce qu’elle découvre avec ingénuité, de tout ce qu’elle déchaine.  Les catastrophes qu'elle frôle. Elle est hors-normes, elle est incorrecte, elle est aussi innocente que provocatrice. On a peur du retour de bâton. Elle est sans boussole.

Elle partage les lettres d’un ancien beau père attentionné et angoissé pour elle, un certain Pascal (seul homme qui semble la traiter normalement, comme sa fille). Il aimerait bien la voir réussir ses études, se fixer, se conformer. Même s’il y a dans ce conformisme au moins autant de tristesse que dans ses excès à elle. Son journal devient une sorte d’éducation sentimentale trash, immorale, érotique, artistique. Elle est un être en devenir qui cherche à s’approprier son corps dans des étreintes parfois ardentes, parfois sordides, des ivresses vertigineuses ou désaxées, des amours et des pulsions violentes comme des chocs thermiques. 

On retrouve ce désespoir, ce désarroi, cette fringale d'expériences qu’on a tous ressentis si on a eu 17 ans. On est très sérieux quand on a 17 ans, même quand on ne l’est pas. Parce qu’on en demande trop, parce qu’on attend tout. Parce que c’est l’âge où sourdement, on lance des défis à la vie et à la mort. Le seul moment où on en a la force et le courage sans que ça devienne forcément pitoyable ou destructeur. C’est l’âge où ça passe encore. C’est un présent dangereux et perpétuel, car on le croit sans conséquences. De ces conséquences qui font peur et vous feront condamner vos dérapages un peu plus tard…



On la suit. On ne la lâche jamais. On frissonne avec elle. On espère. On a peur. On a hâte. J’ai lu lentement ce livre. J’aurais pu le dévorer. Vous savez, comme ces gens qui lisent au kilomètre sans rien absorber et qui se disent grands lecteurs… moi je ne l’ai jamais été. Non, un livre comme ça, ça s’intègre. ça résonne. ça force le souvenir et impose son intégrité, son authenticité. Par sa forme même, on s’arrête sur les dessins, les différentes expressions qui structurent le récit et rendent ce personnage si proche. L'inattendu est qu'on s'identifie. On est devant une adolescence sans fards, avec son désordre, cette symphonie dissonante de pulsions éclatées. Quand on vieillit, on lui trouve une cohérence -au besoin, on l'invente-. C'est joli d'imaginer a posteriori une trajectoire et des lignes mélodiques à tout ce bordel. Mais il ne s’agit pas ici de mémoires bien rangées. Gloeckner ne triche jamais avec son sujet et nous entraine avec une sincérité résolue, explosive. On se sent comme devant une peinture fauve, sur le motif, un truc étrange qu’on ne comprend pas bien d’abord, mais qui nous émeut fort. 

On entend souvent parler de coup de coeur, c’est plutôt un coup au coeur, ou un coup de pied au cul ou dans les couilles. Ce « souviens-toi » qui vous saisit à chaque page. Oui j’ai été comme ça, oui j’ai éprouvé cette fascination pour les gouffres, oui j’ai eu l’envie de cette sexualité décomplexée, de cette débauche désordonnée. Seulement j’étais froussard comme beaucoup. Je me contentais d’observer mes héros qui avaient tous en commun d'avoir brûlé leur destin. Minnie agit. Et c’est en cela qu’elle apparait vénéneuse, autant qu’innocente. Souvent, elle est celle qu’on n'a pas osé être, et quelque part, on le regrette.

Live fast, die young. And fuck.

Il y a l’enfance dont ce personnage ne semble pas encore tout à fait sorti. Sa tristesse intense, la mélancolie qu’elle tente de perdre dans les étreintes qu'elle accumule. Il y a son isolement aussi. Cette mère souvent absente et presque indifférente. Cette solitude qu’elle tente de combler avec ses BD, avec ses amis, avec ses pulsions, avec cet amour déviant qu’elle éprouve pour Monroe... Au bout d’un moment, on a peur pour elle. Parce qu’elle n’a pas de limites. On aimerait lui dire de faire gaffe à ne pas faire n’importe quoi, à ne pas s’abimer. On sent sa fragilité souvent malmenée, par sa soif de chair, par sa soif de désordre et de dérèglement des sens. J’ai entendu parler d’elle comme d’une sorte de nymphomane. Peut-être. Mais ce qui me frappe toujours dans ce genre de trajectoire, c’est que l’amour physique est sans issue. Et que l’accumulation des aventures sans joie a quelque chose d'inquiétant. Un peu comme dans Shame.

Peu à peu, c’est cette mélancolie qui vient primer sur son euphorie et sa provocation, son inconséquence, sa légèreté et son audace. La narratrice dresse une peinture lucide de ses semblables. La dimension autobiographique de l'oeuvre est évidente. Mais c'est bien davantage que cela. Parce que c'est l'un des plus beaux livres sur cet état de "transition", cette incertitude que l'on ressent à l'adolescence. Va t'on trouver en soi la force de s'en sortir et de se définir?

Minnie pourrait devenir artiste. Peu à peu elle compose des BD. Peu à peu, sa sensibilité s’éveille. Elle pourrait tout aussi bien devenir une femme brisée. On ne sait trop ce que le destin lui réservera, tout au long du livre. Est-ce une vie qui commence ou une descente aux enfers? C’est incertain, c’est ambigu. On espère sans cesse que ses emportements et ses passions trouveront de quoi se canaliser. C’est ce qu’on souhaite à tous les enfants auxquels on s'attache. On veut les sauver. On veut qu’ils se sauvent eux-même, pendant qu’il est temps et que la fatalité ne les a pas repérés. 


Je me souviendrai de cette singulière héroïne comme de quelqu’un que j'ai connue à l’état brut. Jusqu’à sa sexualité crue et sans complexes. Elle s'insinue en vous, avec ses traits, avec ses mots, tels qu’on les voit dans les dessins qui parsèment le texte, avec son monde et ceux qui le peuplent. Sans jugement, sans morale, sans crime et sans châtiment. 

Elle m'a simplement rappelé à quel point c’était étrange d’être jeune, à quel point il était délicat de devenir quelqu’un, de se choisir une voie, à quel point c’était beau de déborder de possibles, de désirs, de fantasmes et de fébrilité. A quel point c’était bien de ne pas savoir comment tracer l’avenir. Et d’oser aller dans la marge d’un monde qui ne nous correspond pas. En s’essayant aux vraies ivresses, aux vraies douleurs et aux vrais dangers, pendant qu'on peut encore les effleurer, quand on est encore légers et pas encore vaincus. Quand on sait vivre vite, trop vite. Ou du moins qu’on s’en croit capable.

Au delà du sexe, de la drogue, du choc, c’est une nostalgie inattendue, presque une tendresse que j’ai ressentie à la lecture. Ce n'est pas le journal trash d'une fille perdue. C'est autre chose. C'est bien davantage. 

C’est un fix : un concentré d’adolescence dans tout ce que ça peut avoir de contradictoire, de fiévreux, de dangereux, d’intense et de puissant. Avec le temps on émousse ça : le souvenir de ce temps où on a été insouciants, sombres, joyeux, désaxés, détraqués, désespérés, immoraux, suicidaires, romantiques, sulfureux comme des rock-stars.

C'est comme une piqûre de rappel où vous revient en rafale tout ce que vous avez ressenti, éprouvé, désiré, quand vous n’étiez pas encore faussé.

C’est beau comme un destin qui s’offre.

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