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Patti Smith à l'Olympia: Cavalière de la tempête

Il est des rendez-vous qu'on ne manquerait pour rien au monde.

Malgré les saisons, les premières grisailles, l'hiver qui impose sa nuit de quelques mois, les douleurs ou les embouteillages. Il y a des rencontres qui s'imposent, des gens qui incarnent votre univers et dont le souvenir s'attarde comme un alcool fort dans votre coeur, une fois qu'ils sont passés trop vite. Des parenthèses dont on se demande après coup si on les a vraiment vécues. On faisait l'effort de porter à leur quintessence chaque seconde et chaque regard, parce qu'on les savait précieux. Des concerts qui ressemblent à des coups de foudre. Aussi accidentels qu'évidents. Aussi éternels que fugitifs. Un défi à la mortalité, au temps, à la cohérence. A tout. Des raretés.

Hier soir j'ai vu Patti Smith à l'Olympia et ça m'a bouleversé.



Bouleversé au point que ma gorge se serrait dans un cri au début de chaque chanson. Bouleversé au point que je ne savais plus très bien si je souriais d'une joie immense ou si je pleurais. Car oui, j'ai senti quelques larmes, presque à mon insu, dans la totalité de l'émotion où j'étais. C'était intense. Plusieurs fois je me suis senti me désincarner, me soulever en même temps qu'un public électrisé. Plusieurs fois j'ai levé les bras. J'ai dansé, je me suis oublié dans la pénombre. C'était cathartique comme une tragédie antique. Plusieurs fois, j'ai balayé le décor, le contexte et tout ce qui ne résonnait pas en moi, pour retrouver mes profondeurs qui s'incarnaient dans cette voix que j'aimais. Plusieurs fois, dans la pénombre, j'ai été moi. Dingue et totalement moi. Je me suis abandonné à ce concert comme on se fond dans une étreinte. Comme on épouse une envolée lyrique.

Parce que c'était elle. Parce que Patti Smith, c'est la confluence de tous mes univers et de toutes mes histoires. Parce qu'elle raconte, plus que quiconque, ma sensibilité. Ce que j'aime depuis que je suis au monde. Les mêmes inspirations, les mêmes lieux, les mêmes gens et la même insolence. On est de la même époque, du même horizon. Orphelins de Rimbaud ou de Jim Morrison. Rêvassant un Paris baudelairien où les poètes déclameraient leur vers dans des caveaux enfumés. Des cafés, des refuges où l'on écrit et où on développe son imagination et son existence (Ce qui est le sujet de son nouveau livre, M Train). Une Amérique qui vibrerait au son de Dylan, de Lou Reed, de Jimi Hendrix, de Kurt Cobain ou de Bruce Springsteen.



Et puis il y a sa voix, inchangée. Cette prestance. Cette énergie de la dame à la chevelure argentée qui arpente la terre avec ses semelles de vent et ses nostalgies depuis plus de six décennies. Elle est magnifique. Être devant elle me fait l'effet d'une décharge électrique. Un électro-choc. J'ai l'impression qu'elle est tout près de moi. Alors qu'elle est à vingt mètres et que je suis un peu absurdement placé comme toujours. Au milieu des gradins, au dessus de la table de mixage et des écrans d'ordinateurs. Un peu à l'écart du monde. L'histoire de ma vie. L'ouvreuse m'assure à l'entrée que la vue est dégagée. Certes, on voit tout, mais de loin. On voit les autres ensemble. Communier, danser. Nous, on observe. Seul dans cette grande allée, ce no men's land réservé aux intouchables. Ils sont de la fête mais pas complètement. Tolérés dans le temple mais loin de l'autel. Le symbole est toujours assez fort.

Je m'en fous. Je danserai. Je chanterai. Je crierai. Comme un dément solitaire. Un ermite hystérique.

J'assiste au ballet des ouvreuses. D'abord tranquille et alangui. Puis surexcité et haletant au fur et à mesure que l'heure avance. Il y a du monde. Beaucoup de monde. Je tente de discerner dans la fosse des visages que je connais et dont je sais qu'ils étaient là ce soir. Je ne les trouve pas. On se retrouvera après. Le souffle court, le visage rayonnant et les mots impuissants à traduire ce qu'on a pu ressentir. Comment enfermer l'éternité dans une conversation?

La pénombre se fait. Les musiciens s'avancent. Habillés, élégants. Comme des bourgeois du XIXème siècle. Et puis la prêtresse apparaît. La clameur s'élève. La ferveur et l'amour. Un grand tout mélangé et palpable. On va faire renaitre les temps qui ont vu la sortie de Horses, son album légendaire sorti en 1975 qu'elle jouera en entier. Elle marquera même une pause pour retourner le disque et passer à sa face B. Elle commence par lire la pochette. De cette voix scandée et inspirée. D'une voix qui pourrait lire l'annuaire et réveiller les morts.



Putain. J'entends la voix de Patti Smith.

Je ne m'attendais pas à ma réaction. Viscérale. Violente. Il y a des gens qui font partie de votre vie, qui ne vous quittent pas, dont la voix s'est instillée dans votre âme, sans forcément que ça soit conscient, calculé ou obsessionnel. Ils sont là. Ils ne vous lâchent pas. Comme s'ils étaient de votre sang, de votre chair et qu'ils avaient rythmé vos battements de coeur les plus importants. Vos emballements, vos amours, vos passions et tout ce que vous êtes. Tout ce que vous êtes devenus à la faveur du temps et de vos découvertes. "Gloria" commence. La reprise de Van Morrison. Avec cette introduction hypnotique "Jésus est mort pour les pêchés de quelqu'un mais pas les miens". La révolte gronde et se soulève encore en même temps que la silhouette là bas sur la scène vibre de chaque mot, de chaque note. Elle chante, déclame, crie, danse et exprime tout avec une ivresse chamanique. Une énergie mystérieuse qui échappe au temps, à l'espace et à l'apesanteur. On danse avec Dionysos. Elle a la grâce fulgurante d'une métaphore.

J'ai toujours eu le regret un peu irrationnel de n'avoir pas vu Jim Morrison. Mais j'ai vu le charisme intact de sa plus fidèle disciple. L'auteure de Just Kids, livre qui m'avait tellement transporté il y a quatre ans. Quelque chose se passe. Un frisson traverse le public. On est dans une célébration. Pas celle d'un album mais celle d'un esprit. D'une violence et d'un espoir aussi. Je n'oublierai jamais les explosions successives de "Free Money". Cette transe qui balaie tout sur son passage comme une tempête. Et toujours on la suit. Comme lors de l'onirique "Break it up", chanson née d'un rêve qu'elle a fait où elle errait dans la forêt, arrivait dans une clairière. Là gisait une sculpture de marbre où elle a reconnu la figure de Morrison. Elle enjoignait la pierre à se briser. Et Jim l'a fendu pour se révéler en ange et s'envoler dans les airs.

Elle célèbre en permanence sa mythologie intime. Entonne un "happy birthday, dear Arthur", pour célébrer l'anniversaire de Rimbaud. Elle est là toujours. Ne perd jamais le contact. Sème des extraits incandescents de "Bateau ivre" au milieu de "Land". S'interrompt quand elle voit une spectatrice faire un malaise, lui demandant si tout va bien en lui proposant un peu d'eau. L'émotion est belle. Elle est surtout grande et généralisée. Elle vous traverse comme un éclair à chaque chanson. Jusqu'à cette élégie mélancolique qui vient clore Horses, où elle énumère le noms de ses chers disparus. On s'y retrouve, dans ce recueillement aussi. Envoyant un signe à tous ceux qu'on a perdus et dont on portera le deuil jusqu'à ce que ceux qui nous suivent portent le nôtre.

On vous aimait, tendres fantômes.

J'ai surplombé une mer de bras levés et frémissants d'émotion pour finir. Je me suis souvenu des amants qui ne se lâchent jamais vraiment parce que la nuit leur appartient. "Because the night"... j'ai frappé dans mes mains à m'en flinguer (encore) l'épaule. J'ai hurlé un cri de liberté avec les autres en brandissant le poing, "People have the power".

C'était un moment déchainé.

J'ai ressenti fort. Comme rarement. Comme jamais peut-être, la proximité avec cette artiste qui me ressemble si fort. J'ai joui sans entraves devant cette incarnation de sa génération qui recouvrait sa rage en brandissant sa guitare électrique en arme absolue dans la reprise finale de l'hymne des Who.

J'ai vécu la parenthèse de toutes mes forces.
J'y ai apporté tout ce que j'avais, tout ce que je suis et tout ce que j'ai été.



Je me suis mêlé à la foule compacte qui se pressait à la sortie. J'ai retrouvé mes amis. On avait vécu une grâce, un entracte à nos vies, quelque chose d'inclassable. On avait dansé sur ce volcan qui s'appelle Patti Smith. On avait épousé son grand souffle inespéré. Anachronique, généreux et indomptable. On était sorti de nos gonds et de nos routines. On avait arraché le masque et on était redevenus simplement vivants. Dansants. Hilares. Emus. Rayonnants. Extatiques.

Le moment est passé. Il sera de ceux qu'on ne reproduit pas. Parce que les orages sont toujours des surprises. On savait que nos existences allaient devoir reprendre, nos obligations nous emporter ailleurs.

Mais le fix d'authenticité et d'intégrité s'attarde encore ce matin. On aimerait remonter le temps, en se disant qu'hier, on ne l'avait pas encore vécu. On en a rêvé toute la nuit. Alors on se pose et on écrit, pour au moins le garder dans un texte comme un joyau chéri.

Hier dans le taxi qui me ramenait à la maison un peu après minuit, je me disais "J'ai vécu ça".
Et je frissonnais encore un peu.

J'ai eu du mal à m'endormir.

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