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Star Wars: Le Réveil de la Force

"Aller au cinéma"

Expression galvaudée s'il en est. A présent on y va comme on va chercher le pain, comme on prend une douche. Et les films sont à l'avenant, souvent. Assez pour vous décourager de les considérer autrement que comme une musique d'ambiance bien agencée pour plaire au public visé. On s'y rend, le regard las et blasé, pour y remplir un peu de temps perdu d'une main molle parce qu'il fait froid dehors et qu'on a rien d'autre à foutre ce jour-là. Alors on y va, en murmurant "à quoi bon", puisque les grands frissons de notre enfance sont bien lointains déjà. Charlton Heston n'ouvre plus la Mer Rouge. Rocky ne hurle plus "Adrienne". Le Titanic repose au fond de l'eau. Le Parrain ne fait plus d'offre qu'on ne peut plus refuser, et Rhett Butler s'en soucie franchement comme d'une guigne. Les tempêtes sont bien calmées, et on contemple les ombres sur les parois de la grotte avec une morne indifférence. Et l'habitude insidieuse que l'on prend de la médiocrité et des camelots sans âme qui recyclent la même soupe, encore et encore. L'enfance et ses émerveillements sont loin hélas.



A présent, quand on s'y aventure, on ne remarque plus que les dilettantes qui consultent leur SMS à intervalles réguliers en brisant l'obscurité et l'illusion tacitement consentie. Les vieux qui se croient dans leur salon, parlant un peu trop fort. On est même habitués aux campagnes publicitaires monstrueuses faites pour gonfler l'impatience et l'excitation de désirs fatigués. Le nouveau Star Wars s'annonçait donc comme l'un de ces rouleaux compresseurs devenus interchangeables, comme les Marvel ou les Batman annuels, la vacuité des Gardiens de la galaxie. Vite vus, vite oubliés. Même le Hobbit était devenu au fil de sa trilogie une tartine un peu trop étirée pour être consistante.

Hier matin, ma mère, connaissant l'importance de cette mythologie galactique pour moi, me dit "il faut quand même que tu le voies". Je n'osais demander. Je demande déjà trop. Et puis j'avais peur de la déception. Je voulais garder la grâce de cette mythologie et de ses symboles revisités et repris du fond des âges, les figures légendaires que George Lucas avait génialement repris en 1977. Avant d'en trahir lui-même la portée dans la nouvelle trilogie des années 2000, qui en gâchait les enjeux fondamentaux. L'univers échappait à celui qui l'avait créé (et gâché, mais c'est son droit le plus légitime), et tombait dans le giron de Disney, ce qui n'augurait pas du meilleur. On pouvait s'attendre à des armées d'épuration, d'images de synthèse lisses et d'infantilisation. De trucs tout mignons destinés à faire tourner à plein l'immense entreprise de merchandising.

Comme je me gourais... La baffe n'en fut que plus monumentale.

J'entre dans la salle. Une salle que je n'aime pas. En banlieue, près de chez moi, où la moitié des films sont gâchés par une populace impatiente et irrespectueuse. Où l'on textote, où l'on s'invective et où l'on se balance du popcorn. J'ai la surprise de retrouver des amis, venus avec leur jeune fils, dont ça sera le premier film. ça me touche, c'est joli. Le gamin et le père ont des sourires ravis et des T-shirts Star wars. La mère est manifestement un peu moins intéressée mais les contemple attendrie. Le noir se fait.



Les logos apparaissent comme des incantations. Et puis "il y a bien longtemps dans une galaxie lointaine, très lointaine". C'est comme un rituel qui commence. Aux premières notes de John Williams, j'ai le frisson. Au texte qui défile, quelques larmes viennent embuer mes lunettes 3D.  Le charme commence à opérer. Quelques fâcheux tripotent encore leur téléphone pendant une dizaine de minutes. On entend quelques voix. Et puis le silence. Un calme de cathédrale. Recueilli. L'écran vous absorbe comme lorsque vous étiez devant un grand film. Devant King Kong, devant Indiana Jones, devant Ben-Hur, Le Seigneur des anneaux, les westerns de John Ford ou les prouesses de Douglas Fairbanks. Parce que tout ce qui vous a fait aimer le cinéma est là. Devant vous. Passionnément disposé. Comme le plus beau des cadeaux de Noël.

Je ne raconterai pas le film. Juste mon expérience. Les retrouvailles émouvantes avec ce monde qui a fondé notre imaginaire, pas trahi, pas galvaudé ni édulcoré, et même à bien des égards beaucoup plus sombre qu'il ne fut naguère. On retrouve le souffle de l'Empire contre-attaque et on oublie nos ricanements nerveux devant la Menace Fantôme. On est au cinéma. On voit le bien et le mal rejouer leur éternelle confrontation. Celle qu'à la préhistoire, on devait déjà se raconter au coin du feu en ouvrant des yeux écarquillés. Celle qu'on doit déjà deviner sur les murs de Lascaux. D'un seul coup on prête à nouveau toute notre attention aux symboles qui nous ont toujours fascinés, les ombres magiques sur les parois de la grotte et leurs évocations fantastiques.

Le réalisateur J.J Abrams a fait grande oeuvre. Contre toute attente. Et plusieurs fois je m'oublie et je souris comme un idiot. Parce que le souffle épique est là. Celui qui m'a fasciné de Homère à Peter Jackson. Les enjeux aussi, ce nouvel ordre tyrannique et fascisant, les résistants qui ressemblent à des héros de chevalerie. C'est magnifique. Magnifique comme quand tout un imaginaire recouvre sa cohérence et regagne une profondeur qu'on lui croyait perdue, sacrifiée sur l'autel des dieux du grand profit. Les batailles spatiales font songer à des chevauchées fantastiques, de vertigineuses audaces visuelles et cette impression organique, véritable, "épaisse" que l'on ressent devant l'authenticité de chaque décor, devant chaque costume, tout chargés qu'ils sont de leur passé glorieux. La force est éveillée certes, mais se souvient surtout d'elle-même. Enfin. C'est d'une intégrité bouleversante.



Je songe aux Contes du Graal, à Excalibur. Je songe aux voyages d'Ulysse. Je songe à tout ce que George Lucas n'avait pas fini d'explorer. Je songe au plaisir que je ressentais gamin devant les premiers Spielberg. Certes, il y a de la nostalgie, de l'émotion profonde à revoir Harrison Ford prêtant ses traits à Han Solo ou Carrie Fisher en princesse Leia anoblie par le temps, du plaisir à déceler les clins d'oeil à ces légendes fondatrices qui font partie de l'histoire du septième art à présent. Si ce n'était que cela, ça ne serait pas grand chose. Une émotion un peu gardée sous vide, un peu facile. Non... Il y a là quelque chose d'haletant, de bondissant comme dans les films de cape et d'épée, comme dans les romans pulp. On rit. On s'émeut. On pousse des soupirs de stupeur. Ou des "waow" murmurés devant des duels où des rebondissements spectaculaires. Comme les incorrigibles gamins que l'on a jamais cessé d'être.

On avait perdu le souvenir de ce que c'était "d'aller au cinéma", à trop souvent s'y rendre comme à une commodité banale.

Il y a du sacré là dedans. Du mystique, du vibrant, du recueillement, ô mes frères. Et ce film-là est à la hauteur des attentes que l'on n'osait plus nourrir. Des émotions que l'on n'avait plus ressenties depuis l'âge tendre. De ce qu'on a cherché dans les livres en grandissant, les frissons épars qu'on a glanés dans la poésie, dans la métaphysique, dans le théâtre antique et les romans. Tout est là, dans un premier degré qui désarmerait le plus fieffé des mauvais esprits.

Ce film est ce que Star Wars n'aurait jamais dû cesser d'être.

Tout vous convoque et tout vous invite à vous joindre au voyage, à vous lier à ce monde et au sort de tous ces héros qu'ils soient nouveaux ou non, parce qu'ils correspondent tous à l'image qu'on s'en fait, aux archétypes des grandes histoires qui nous fascinent depuis toujours.

Je ne m'attendais pas à pareille célébration.
Ce réveil fut aussi un peu le mien.
Et je songe à ce môme dont c'était le premier cinéma.
Moi aussi, ça me l'a rappelé mon premier ciné.

Et oui... c'est quand même sacrément bien,
D'aller au cinéma.

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