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Avant les singes de Sibylle Grimbert

Ovni littéraire.

Le terme est devenu si usité qu’il en est galvaudé dans la bouche des critiques paresseux, qui n’ont plus vraiment l’audace de mettre des mots justes sur leur regard fatigué. Et pourtant… J’eus la surprise un matin de découvrir ce livre, Avant les singes de Sibylle Grimbert, paru ces jours-ci chez Anne Carrière, dans ma boite aux lettres. Son expéditrice me dit qu’il pourrait me plaire, ayant décelé mon goût pour l’étrangeté et les choses totalement perchées et rock n’roll. Je souris devant la justesse du jugement. C’était Noël, le cadeau était beau car totalement inattendu. Sur la quatrième de couverture, je vois des références à Philip K. Dick, à Hermann Hesse, notamment, dont j’avais aimé si fort l’étrange Loup des steppes en mes années estudiantines.



OK. Il faudra s’abandonner à une sorte de délire. Je m’apprête à lâcher prise en lisant les premières pages. Je n’imagine pas à quel point ma perception sera troublée et ma compréhension devra capituler, comme cela avait déjà été le cas devant Mulholland Drive de David Lynch ou Le Livre de Dave de Will Self. Se manifeste dans ces pages une excentricité à la Boris Vian, une folie proche du Grand Budapest Hotel de Wes Anderson. J’aime assez ces œuvres qui ont le pouvoir de décourager toute forme de rationalité, quand tout bascule et que les masques tombent.

Le roman commence pourtant assez calmement. Sabine, l’héroïne, se rend à une cérémonie qui honore son mari, Romain, inventeur d’une pillule nommée "yourself". Arrivée à l’hôtel où se déroule l’événement, elle croise une femme, Séverine, qui lui ressemble étrangement. Elle a également la désagréable surprise de s’apercevoir que sa mère Valérie, a été conviée à la soirée pour y remettre un prix.  Des tensions apparaissent déjà entre les êtres, comme des menaces larvées. Au diner d’après le spectacle, les invités ont la possibilité d’essayer « yourself » (médicament censé vous dévoiler tels que vous êtes, sans aucune inhibition). Et la réalité, les rapports entre les gens, leurs souvenirs, leurs manières de se comporter, leur manière d’appréhender l’histoire change du tout au tout. Enfermés dans la même salle, dans un huis-clos halluciné, absolument tout de ce qu’on croyait acquis est remis en question.

Le dérèglement des sens, prôné par Rimbaud et après lui par Jim Morrison, s'enclenche. Il s’agit de s’y convertir, à ce roman. Comme à ceux de Pynchon. Accepter une réalité alternative où peu à peu, tout ce qu’on croyait savoir, devient nul et non avenu. Mais là où pas mal d’écrivains vous plongent dans le grand bain, désorienté et sans somation, l’approche de Sibylle Grimbert est plus insidieuse. Car au début tout est normal. Je m’attendais à une confrontation entre les êtres façon Festen ou la première séquence de Melancholia, lors de ce mariage où tout tourne mal. Mais ici, il s’agit de bien davantage que cela. On est plus proche d'un univers qui déjante à la Las Vegas Parano.

Ici, vous avez pris une pilule. Un trip sous acides littéraire. Un délire comme il est rare d’en lire. Suivons le lapin blanc.

Pendant le repas, certains oubiient d’abord ce qu’est une pizza et semblent le découvrir au buffet qui leur est servi. Bientôt les partisans du met s’opposeront à ceux de l’omelette dont la vision du monde est radicalement différente. On oublie Flaubert et on lui préfère Barjelot, un écrivain fictif, on oublie même Hitler. Quand Sabine qui, seule a encore conservé le sens du monde, rappelle l’holocauste, elle est enfermée comme une prisonnière dans la pénombre des toilettes tant l’énormité de la révélation trahit sa démence supposée. Et elle aussi bascule dans un univers parallèle. Où son passé change de nature, où les femmes qu’elle a croisées auparavant deviennent ses doubles, ses sœurs, les préférées de cette mère qu’elle ne voulait pas voir ici. L’une d’entre elles a réussi dans les affaires, l’autre lui suggère cette autre vie, où elle n’aurait pas abandonné sa carrière de danseuse suite à une chute malheureuse. Elle tente une évasion dans les couloirs de l'hôtel labyrinthique, a des visions d'un futur proche dans les chambres qu'elle traverse et qui offrent chacune un univers différent, un peu comme dans Matrix... comme dans une grande quête à la recherche d'elle-même.

Peu à peu tout se brouille. C’est virtuose, c’est drôle, c'est dérangeant. C’est totalement déroutant également car on finit par se demander si on aura la force de suivre l’auteure dans ce voyage au bout de la folie. A la moitié du livre, un peu sonné, on se demande si on garde le fil. Et oui, étrangement, on le garde. Et on le sert fort contre soi, car on sait pertinemment que ce roman sera une expérience étrange. On se fait à son vertige, à ce tournis étrange comme celui qui vous envahit aux premières ivresses fortes.

Et peu à peu, une sorte de fébrilité, d'appréhension vous envahit. Jusqu’où cela ira t’il ? comment cela finira t’il ? Où débouchera cette désorientation universelle qui a bouleversé les personnages autant que vos habitudes de lecteur un peu pantouflard ? Vers quel univers parallèle ? Vers quels nouveaux chemins ? Que signifie tout cela? D’ordinaire, je ne suis pas curieux des dénouements, il m’arrive même d’arrêter de lire une vingtaine de pages avant la fin. Parce que le roman est passé, parce que j’ai compris sa logique et que je n’ai plus grand chose à y puiser. Ici j’ai été véritablement hameçonné. Accroché comme à une drogue dure.

Car ce livre ne ressemble à rien d'habituel.

Au bout d’un moment, les singes du titre débarquent et s’expriment comme dans la planète qui leur appartenait chez Pierre Boulle. Sans qu'on en soit véritablement surpris. Ces primates-là se prennent nettement moins la tête que leurs homologues humains, ce qui leur confère une supériorité certaine. Ils se contentent d'être, sans trop se poser de questions.

Tout peut arriver.

A chaque chapitre une nouvelle audace et une nouvelle référence. Une liberté de plume absolument ahurissante. C’est surréaliste, c’est ludique, comme peut l’être une œuvre d’art contemporain. Ça explose toutes les conventions, ça finit par vous bringuebaler délicieusement au fil des évènements, tous plus étranges les uns que les autres. C’est brillant et totalement hors des clous.

Combien de versions de la réalité ce livre contient-il ?

Cette oeuvre singulière permet surtout de se redécouvrir aussi en tant que lecteur, de se remémorer aussi que la liberté des écrivains n’est limitée que par la puissance de leur imagination, que l’écriture est une forme sublime de démence qui s’assume. Une irrévérence absolue. C’est grand. C’est totalement original. Et on s’aperçoit que c’est rare aussi, de lire des trucs totalement dingues. Que l’on n’est pas sûrs de comprendre toujours. Comme des rêves qui déraillent et où soudain les personnages ont plusieurs identités. Ces songes étranges et loufoques, effrayants souvent, lorsqu’ils s’étalent et se développent sur toute une nuit.

Ce livre c’est tout ça. Et il vous aura embarqué en traitre, jusqu’à cette humanité qui se délivre et se délite, dont la désorientation est contagieuse.

Vous finissez le livre un peu étourdi et le souffle un peu court.
Comme on se révèle en sursaut,

De toute la folie qu’à la lecture, on a fini par découvrir en nous.

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