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David Bowie, une élégie

David Bowie fait partie de ma culture personnelle.

J’ai déjà raconté l’histoire à la sortie de The Next Day. Je suis tombé dedans à 16 ans et j’ai découvert des univers musicaux que je n’aurais jamais approchés sans lui. Il y a des trépassés dont je me fous. Des artistes qui ne manqueront pas au monde aussi attachants soient-ils. Et puis il y a des cathédrales, des bibliothèques d’Alexandrie. Et quand l’un de ceux là s’éteint, la perte résonne comme une déflagration dans l’éternité. Le 10 Janvier, ce fut le cas.



J’ai vu des cyniques s’offusquer de la profusion des « RIP » qui fleurissent sur les réseaux sociaux à chaque disparition. Certes. Mais je ne dégaine pas si facilement mon « Repose en paix ». Avec Bowie, c’est un génie de la musique qui disparaît. Un Picasso, un Monet. Un artiste immense. Une influence fondamentale de la culture moderne.

Vendredi dernier j’avais acheté son album aux premières heures qui suivirent sa sortie. J’en recueillais les premiers échos émerveillés. Je ne l’ai pas écouté tout de suite. J’avais des choses à lire, des écritures à finir. Le week-end est passé. Lundi je me suis réveillé tôt. Je mets la radio par cet automatisme étrange qui suit mes reprises de conscience.

« Une nouvelle vient de tomber… David Bowie est mort ».

Je ne réalise pas. J’y crois à peine. J’avais vu les rumeurs de maladie, j’avais mon idée sur les raisons de sa disparition étrange. Mais The Next day et la sortie de ce Blackstar m’ont fait penser qu’il ne voulait plus qu’enregistrer, sans forcément faire de concerts. L’inspiration ne semblait pas être celle d’un mourant, juste d’un homme qui entre dans sa vieillesse et se retourne sur sa vie et en détaille les facettes, avec une nostalgie puissante et harmonieuse.

Je n’ai pas cessé de l’écouter, presque chaque jour depuis vingt ans. Les hommages incrédules commencent. Les journalistes culturels à la voix tremblante. Je suis dans la cuisine. Le nez dans mon café. J’en parle un peu à mes parents. Et puis "Starman" passe. Je sens la tristesse me serrer la gorge. 

Ça y est, j’ai compris. Je me repasse tout ce qu’il a représenté pour moi. J’ai du mal à parler.



C’est traitre la musique. Celle qu’on écoute souvent, qui s’insinue dans votre intimité sans que vous y preniez forcément garde. C’est proche de vous comme une amitié qui, jamais, ne vous a trahi. Un chanteur, c’est un compagnon de route. Et c’est vous qu'il finit par raconter. En même temps que dans ce cas précis, c'est toute une évolution de la musique comme art à travers ses différentes incarnations qui vous revient dans un flash. Bowie a été un professeur. Un initiateur à beaucoup des choses qui m’ont passionné. De la philosophie à la peinture, en passant par la mode. Et puis le traducteur fidèle de bien des états d’âme. L’étrangeté, l’impression de ne pas vraiment avoir sa place au monde, la différence dont il faut se faire une alliée. Si l’univers ne te correspond pas, alors transcende-le dans ce que tu crées.

Je me mets à mon clavier. Rien ne sort. Je suis comme engourdi.

Je songe à la première fois que j’ai écouté Space Oddity sur une platine vinyle qu’on m’avait prêtée. Outside et Earthling aussi, aux influences électro qui m’ont d’abord dérouté et puis totalement absorbé. Heathen qui semblait si bien coller à mon isolement du début de millénaire et annoncer mes chagrins futurs. Et puis les découvertes de Ziggy Stardust, du Thin White Duke et de la trilogie berlinoise. D’un art qu’il a fait total, majeur et multimédia, annonçant et synthétisant les évolutions de notre ère, les donnant à comprendre dans son œuvre. J’ai dû n’écouter que lui pendant toutes mes années de formation, jusqu’à mes 25 ans.  Jusqu'à ce concert à Bercy où sa présence emplissait l'espace, malgré un public un peu apathique. Ensuite, il n’a jamais disparu. Il fait partie de mon langage et de mes codes. C’est ainsi.

Et là, j’étais devant mon écran. Je voulais écrire quelque chose. Et rien ne venait. J’avais les larmes aux yeux. Pas celles qu’on force pour être dans le ton. Celles qu’on retient pour n’être pas ridicule aux yeux du monde. C’est vrai quoi. Tu ne le connaissais pas, ça ne veut rien dire aux yeux des bons vivants qui commençaient à s’agacer sur certains forums, qu’on en fasse autant autour d’un vulgaire musicien. Avec les arguments glaçants des cœurs pétris de leur fière indifférence, leur insensibilité travestie en bonne conscience, « il n'allait pas vivre éternellement, il y a des enfants qui meurent, des guerres… » (dont ils n’ont rien à foutre non plus, mais ça fait bien de le dire). Je ne peux m’empêcher de mépriser cela, parce que je sais la sincérité et la profondeur de la peine que je ressens alors.



Moi l’émotion me fait mal au ventre. J’écoute tristement ces chansons. Ce Blackstar. Qui prenait un tout autre écho. Comme une sortie savamment orchestrée, un cadeau d’adieu et une mort dont il faisait une œuvre d’art, une nouvelle nuance, mystique et sombre, de ces accents gothiques que l'on devinait déjà dans sa production précédente. Même cela il a su l’incorporer dans son expression. C’est bouleversant. Et là oui, je finis par me dire qu’il est beau mon chagrin. Parce que c’est d’art dont on parle et d’un artiste qui signe sa vie comme on signerait une toile définitive. Il retrouve les saxos qu’il avait déjà utilisés auprès de Brian Eno ou dans son singulier album de mariage, Black Tie White Noise. Et puis il y a ce romantisme élégant, ce dandy qui raconte sa sensibilité et les derniers feux de son existence, l’annonce de sa fin, sa métamorphose en étoile noire dans une prophétie ouvragée, raffinée, aux accents de symphonie hors normes et de Free Jazz. L’incroyable mise en scène de son dernier clip, "Lazarus" où il donne à voir sa disparition.



Plus tard, je revois son visage dans des nécrologies qui s’organisent. Je pleure un ami, à la fois lointain et très proche. Ça m’arrive assez peu de m’y autoriser. C’est une partie de mon apprentissage et de mon existence, la voix qui m’a longtemps accompagné. C’est une référence incontournable qui s’en va. Je suis souvent arrivé trop tard et n’ai pas eu à subir ce genre de deuil étrange. Là je me le prends de plein fouet. Je sais dès lors que je ne pourrais pas l’évoquer à chaud. Ça se mélange, ça brasse trop de choses. Encore maintenant, après quelques jours, je me demande si cet article est une bonne idée, s’il ne faudrait pas un livre. Peut-être un jour. Pas maintenant. Laissons passer les vautours.

Je reviens inlassablement à Blackstar. Avec une sorte de stupeur émerveillée.
Je le trouve sublime. C’est tout.

L’un des plus grands artistes de notre temps est mort.
Et non il ne reposera pas en paix. Parce que ses chansons battent fort dans mon cœur.
Il vivra comme vit encore Michel-Ange dans son David, Vinci dans sa Joconde, Beethoven dans sa neuvième.
Et je me souviens de ce mec qui à la mort de Kubrick disait qu’il allait falloir s’habituer à vivre dans un monde où on attendrait plus son prochain film.
C’est ce genre de perte que j’ai ressentie ce matin-là. Et que j’ai eu du mal à encaisser. Parce que cette attente et cette curiosité avide faisait partie de ma vie.

Et pourtant en écoutant son ultime album encore une fois ce matin, il me faut bien reconnaître que tout est accompli.

Et que sa sortie de scène est magnifique.

Adieu.

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