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Le Louvre à toute allure



De longue date on avait prévu cette sortie.

Un vieil ami et moi, avec qui la complicité est évidente et s’organise autour de la culture et des livres depuis plus de 25 ans. Il connaît ma fascination pour Paris, m’y emmène régulièrement depuis toujours, ne sous-estimant pas, comme beaucoup, ma difficulté à sortir, et le prix ruineux des taxis pour m’y rendre. Avec le handicap, chaque sortie pose avant tout ce genre de problèmes et il me faut bien en peser l’importance, l’investissement (physique, financier, émotionnel) non négligeable que tout cela impose. Il me faut en avoir vraiment envie. C’est ce que ceux qui n’y sont pas confrontés ignorent, et même, souvent, ce que ceux qui me connaissent occultent. Une sortie pour moi n’a rien d’anodin et peut poser pas mal d’inquiétudes et de préventions ubuesques dont le commun des mortels est heureusement préservé (y aura t’il des marches ? des toilettes ? Pourrai-je évoluer sans être bloqué à un moment ou à un autre ?). Lui me soulage de ce fardeau très régulièrement, comme mes parents, ou quelques amis précieux qui l’ont instinctivement senti. Et avec qui je n’ai pas même à partager ce genre de souci.



Nous voulions nous rendre au Louvre. Je n’y étais pas allé depuis deux ans. Lui depuis plus longtemps encore. On a tendance à en atténuer le souvenir souvent. A se dire qu’on le connaît, qu’on y est déjà allé des dizaines de fois, qu’on s’y repère. On a le regard blasé et proverbial des parisiens. Je ne suis pas retourné à Paris, ma ville quoique j’en dise et peuplée de beaucoup de mes souvenirs, depuis les attentats de Novembre. La sortie était prévue juste après, et aucun de nous deux n’en avait le courage et le cœur. Occupés l’un et l’autre à d’autres choses, on a laissé 2015 s’éteindre. J’avais un nouveau fauteuil roulant. Le Louvre offrait un terrain de jeux classieux pour tester la chose. Comme dans ce film de la Nouvelle Vague où trois jeunes gens à la beauté et l’énergie insolentes traversent le vénérable musée à toute vitesse.

Je ne m’y attendais pas : c’est précisément ce qu’on a fait.

A travers les vitres de la voiture, je vois les militaires sur les trottoirs, des troupes de policiers, comme un rappel permanent et diffus que quelque chose a changé en France. Au bout d’une heure, on parvient à trouver une place, de haute lutte, dans un parking dont l’ascenseur ne mène pas au niveau de la rue. Une fois encore, je bénis mon ami d’être auprès de moi, je me bénis moi-même de n’avoir pas pu passer le permis, étant incapable d’affronter ce genre de galère. Nous sommes contraints d’emprunter la pente dangereusement abrupte pour retrouver le monde de la surface, le même que les voitures s’engouffrant dans ce sous-terrain. On aboutit sur la Place Vendôme et ses sapins scintillants, enfin libérés d’un habitacle où notre patience fut mise à rude épreuve.

Et le tour de manège commence.

Mon comparse me pousse dans la rue, car j’ai encore trop peu d’entrainement pour en compenser les dévers et en négocier les obstacles. Il s’émerveille de la légèreté de mon destrier. Nous filons à toute allure jusqu’à l’entrée de la galerie marchande, attenante à la Pyramide. Je me sens comme dans une scène de poursuite dans un film, voyant arriver un peu trop vite les passants sur moi. C’était Bullitt sur les trottoirs de la rue de Rivoli. Je découvre mon fauteuil dans ces conditions, frissonnant d’aise comme un gamin dans un grand-huit.

Nous entrons dans le musée. Mon ami m’a dit n’avoir jamais vraiment vu le Radeau de la Méduse. Moi c’est l’un de mes tableaux préférés, de ceux dont j’ai souvent détaillé le symbole, comme une métaphore de la condition humaine (ceux qui espèrent et s’agitent à la pointe du radeau pour être sauvés par le petit voilier à l’horizon. Et les autres, les résignés au pied du mât de fortune, vieux, tristes et songeurs sur un amas de noyés). L’œuvre m’a toujours fait un effet spectaculaire.



Dans son voisinage, il y a les grandes œuvres de Delacroix dont a parlé Baudelaire avec tant de passion, la barque cernée de démons où évoluent Dante et Virgile, la Liberté guidant le peuple, les sensuelles femmes d’Alger, la mort de Sardanapale au milieu des corps nus de ses femmes… La salle est fascinante et écarlate. On s’y attarde un peu. Je flâne pendant que mon ami fait quelques images. J’ignore les tableaux officiels d’un Napoléon en majesté pour m’attarder sur le stupre et le pêché, représentés dans toute leur sensualité, dans tout leur danger vénéneux.

On décide de si diriger vers la Joconde. Les badauds agglutinés par dizaines patientent pour voir la noble Mona Lisa. Un employé m’indique que je n’ai pas à faire antichambre. Nous sommes directement placés sous son auguste regard. Mitraillés de photos par les malheureux qui attendent encore leur moment de complicité avec le chef d’œuvre. Je ne m’attarde pas vraiment. Ce genre de privilège, même s’il est appréciable, me plonge toujours un peu dans l’embarras. Nous observons les Noces de Cana, chacun de ses convives figé dans une expression et un mouvement criant d’authenticité par Véronèse. On ne se lasse pas de ce genre d’émerveillement, même quand on se figure que nos regards en sont rassasiés.




Puis nous débouchons sur la Grande Galerie, cet étrange et immense couloir du temps qui vous plonge de la peinture médiévale à la Renaissance. Images fugitives de temps rendus immortels. Nous allons vite. Car je me roule avec une aisance déconcertante, en ces lieux aux sols lisses, et que pour la première fois de ma vie, je découvre ce que c’est de marcher côte à côte avec un compagnon, de converser avec lui sans être hors d’haleine à cause de l’effort. Si l’extérieur et ses trottoirs me sont encore largement hostiles, l’intérieur est un délice de liberté et d’aisance. Ma vie est définitivement faite de contrastes violents.

Nous nous mettons en tête d’aller voir les antiquités grecques. On se retrouve devant d’anciennes peintures byzantines magnifiques que l’on a la surprise de découvrir. Des œuvres murales somptueuses de Botticelli qui me font étrangement songer à celles qu’on doit voir à Pompei. On demande notre chemin.



Un employé nous ouvre une porte de communication insoupçonnable.

On se retrouve dans un autre monde. Celui du grand siècle et des joyaux de la couronne. J’apostrophe mon ami avec une voix d’enfant ravi d’être à Disneyland… « La vache… mais c’est la galerie d’Apollon ! ». Je ne l’avais pas vue depuis l’enfance, ou en tous cas depuis fort longtemps (m’attardant la plupart du temps lors de mes dernières visites sur les peintures et dédaignant les autres formes d’art, auxquelles je suis moins sensible). Cette visite a la saveur de la première fois où mes parents m’avaient emmené au Louvre. On s’esbaudit devant le scintillement étincelant d’une multitude de diamants et de pierres précieuses.

La salle est un peu plus clairsemée. La foule que nous avions fendue auparavant s’est éparpillée. Je goute à ma nouvelle liberté de mouvements dans ce cadre somptueux. Je retraverse la salle de part en part après l’avoir contemplé une fois, m’émerveillant de mon aisance. Lui s’amuse à me lancer dans une impulsion qui me donne de l’élan. Nous rions comme deux garnements.


A la sortie, nous tombons sur la Victoire de Samothrace, dressée fièrement en haut d’un escalier solennel, comme la figure de proue qu’elle est. Je m’en souviens. Lui la voit pour la première fois, je crois. Il y a de l’innocence et de la candeur dans cette excursion. Nous ne sommes pas de méticuleux consommateurs d’audioguides. Et pourtant la joie d’être là a quelque chose de libérateur et de rafraichissant.

On en vient à adopter une spontanéité absolue, une flânerie improvisée comme un morceau de Jazz. Je vois que mon vieil ami est heureux de me voir ainsi libre et suivre sa marche en étant autonome. Il n’en dit rien mais je le connais. Le moment est profondément émouvant.

Nous nous égarons donc avec délectation. Traversons les appartements du Grand Siècle, croisons le regard hautain de Louis XIV, le mobilier de Versailles, et les pièces méticuleusement recréées qui vous donnent l’impression de déranger l’intimité de quelques fantômes, de la traverser comme un voyeur.



Et puis sans la chercher, l’Egypte ancienne nous rappelle à son souvenir. D’abord par des sculptures qui ressemblent à des figurines, des ustensiles du quotidien, valorisés dans des vitrines. Et puis soudain, des fragments de murs couverts de hiéroglyphes, des petits Sphinx. Et le Scribe accroupi. Magnifiquement éclairé et mis en valeur dans cette partie du musée que je ne connaissais pas. Je me souvenais de l’aile monumentale qui a été inaugurée il y a quelques années, consacrée à l’Egypte des Pharaons, que j’avais découverte avec ma petite cousine lors d’une nocturne assez merveilleuse. Et puis j’y étais retourné plusieurs fois au fil du temps, avec des amis ou mes parents, pour leur montrer le caractère impressionnant de la chose.

Mais il y a là quelque chose de plus intimiste et de plus précieux. Tomber dessus par accident a quelque chose de délicieux.

De la même manière, on finira, après quelques dédales d’ascenseurs par se retrouver à l’étage que nous convoitions à l’origine : celui des antiquités grecques. Je m’arrête devant les courbes de la Vénus de Milo et lui présente mes hommages. La salle offre une perspective étonnante, vertigineuse. On voit Athéna, on voit l’Olympe, on voit Poséidon. Auparavant on avait aperçu des armures de Soldats grecs qui m’ont fait songer que Socrate avait dû porter la même. On arrive dans une cour immense. Les fresques d’un temple recréé sous un puit de lumière et une mosaïque monumentale au sol.




Nous sommes égarés. 
Dans le Louvre et dans le temps.

Nous le redécouvrons comme des explorateurs portés par leur enthousiasme. Des moments inattendus et irréels, somptueux. Un étage entier consacré aux arts de l’Islam, des mosaïques encore, des tapis anciens et ouvragés, des sculptures, des portes, dans un endroit tendu de noir, où les œuvres sont éclairées comme des apparitions (à la manière du Musée des arts premiers, si mon souvenir est bon).

Le soir tombe. 
Bientôt, il sera temps de partir.

Je suis mon compagnon d’armes dans une salle étrange et déserte. Une reproduction d’église copte au sous-sol, qui impose la déférence des premiers temps du christianisme. Je me roule seul. Je me sens transporté. Au fil des traditions, des pensées, des croyances et des divinités qui ont peuplé les siècles.

J’avais oublié à quel point il était magnifique ce musée.
Dans la pyramide et dans cet ascenseur cylindrique étrange, exposé aux yeux de tous, au cœur d’un escalier en colimaçon, je me sentais profondément ému.
Sur le verre du bâtiment, une pluie fine continuait de tomber, en même temps que s’assombrissait le soir, et que cette journée, peu à peu devenait un souvenir.
En rentrant à la maison il y aurait du champagne et du cassoulet, dans l’une de ces fêtes que la vie improvise parfois.



C’était un beau début d’année.
J’avais découvert en moi une liberté de mouvements encore très imparfaite, mais grisante.
Et à l’évidence, j’avais eu la joie
De retrouver Paris.

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