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Listen to me Marlon

Ça devait être quelque part en 2003.

J’écrivais ce qui allait devenir mon premier bouquin, L’Amérique que j’aime. Et j’y évoquais dans un chapitre l’influence fondamentale qu’a eu sur moi Marlon Brando. Je caressais le rêve de le rencontrer un jour, de lui dire mon admiration, d’avoir une grande conversation et de faire sa connaissance. Je sentais une communauté d’esprit, une connivence, au fil des films, dans tout ce que j’avais glané sur lui, notamment ses mémoires extraordinaires, Les Chansons que m’apprenait ma mère.



Un an plus tard, il mourait et l’idée folle de cette rencontre aussi. Avec lui s’éteignait mon Amérique et je concluais mon livre, publié quelques mois plus tard. Je reléguais mon rêve de conversation au rang des impossibles. Je lui consacrais un long article encore, puisqu’alors j’étais journaliste de cinéma, une longue rétrospective qui détaillait l’acteur de génie qu’il fut. Je pensais en avoir plus ou moins terminé avec lui, avoir tout dit, et tout connaître. A chaque documentaire qui passait, que je regardais avec une dévotion inébranlable, je retrouvais ce que je savais déjà.

J’avais entendu parler de ce film, Listen to me Marlon de Stevan Riley. Présenté à Sundance l’année dernière, il avait semblé y récolter bien des éloges. Ces louanges me parvinrent, éparses. Et la sortie au cinéma me paraissait improbable. Il a dû être montré dans quelques salles dans mon indifférence. J’avais glané des informations parcellaires. L’œuvre était constituée bandes privées, des films personnels, notamment de lui sur son île proche de Tahiti. Je ne m’attendais qu’à des miettes dérisoires pour capitaliser encore un peu sur la légende du grand homme.

Comme j’avais tort…

Avant-hier, un ami me dit qu’il est sorti en DVD, qu’il l’a vu et en a été bouleversé. Le monsieur a du goût, je suis sa prescription. Je reçois le film. Je l’insère dans mon lecteur. Et ébahi, j’ai l’impression que ma rencontre avec Marlon se réalise. Là, sous mes yeux. Je ne l’attendais pas un samedi soir. Je n’y étais pas préparé, à ces mémoires d’outre-tombe. Et force est de reconnaître qu’en un film, on a su rendre ce qu’était cet homme : une sensibilité majuscule et un sens de l’observation hors du commun, une sagesse profonde, une présence absolument envoutante, une intelligence de chaque mot, porteur de ses blessures, de ses passions, de ses tourments, de ses engagements, de ses zones d’ombres, de sa spiritualité, de son parcours d’être humain.




On traverse sa vie. Cela commence par son visage qu’il a fait digitaliser sur un ordinateur, faisant des mimiques pour en rendre l’expressivité et l’enregistrer dans la machine. Il dit du Shakespeare, la tirade de Macbeth : « La vie n’est qu’une ombre qui passe, un pauvre acteur qui se pavane et s’agite durant son heure sur la scène et qu’ensuite on n’entend plus. C’est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien."

Et le fantôme étrange impose sa présence.

D’abord on l’invoque par la mémoire paresseuse des foules oublieuses. L’assassinat commis par son fils Christian dans sa propre demeure. Le scandale retentissant qui s’ensuivit dans les années 90, alimenté par des médias insatiables et vautours, traquant l’ancienne gloire obèse dans sa déliquescence. On le voit défait au tribunal. Livré aux chiens. Lui le reclus, dont la défiance vis-à-vis d’une société du spectacle était devenue absolue. Il s’était retiré du monde. Chacune de ses apparitions était guettée avec avidité, d’autant plus qu’alors s’étendait sur sa vie l’odeur du sang et de la mort. Le suicide de sa fille quelque temps plus tard allait achever de faire de son crépuscule un enfer. Et de poursuivre un malentendu et une relation hostile avec la presse, qui durait depuis le milieu des années 60. Lorsqu’il avait été le premier à s’engager, dénonçant la ségrégation dont étaient victimes les noirs (jusqu’à soutenir les Black Panthers) et soutenant la cause des Indiens, premiers habitants d’Amérique, alors maintenus dans leur indignité par la grande légende nationale (on se souvient qu’il a envoyé une jeune femme refuser son Oscar pour le Parrain pour défendre cette cause).



Il a craché dans la soupe assez tôt, dénonçant le cynisme d’un système hollywoodien tout entier dévoué à l’argent et pas du tout consacré à produire quelque chose d’artistiquement valable, critiquant les réalisateurs dont la plupart étaient totalement incapables de diriger leurs acteurs. On allait lui faire payer cette liberté de ton. Cette rébellion pour la rébellion qu’il a incarnée comme personne, dans L’Equipée sauvage, annonçant à lui-seul la révolution culturelle des années 50 et inventant l’allure des grands héros du rock n’roll.

Tout ça, on le sait, quand on connaît Marlon.

Dans ce film, il y a tout cela et il y a autre chose. Quelque chose d’inédit. Il y a sa voix. Il y a ses mots. Il y a son monde qui prend devant vous une incarnation troublante. On vous offre une traversée du miroir. Le reflet vous l’avez, vous le connaissez, on le connaît tous. La brute irrésistible du Tramway nommé désir, la détresse solitaire du héros de Sur les quais, le charisme et l’autorité hallucinante du Parrain, le cœur mis à nu du Dernier Tango à Paris, l’apparition irréelle à la fin d’Apocalypse now… c’est Brando, l’acteur définitif, qui fait tout passer sur son visage, ses silences, la suavité de sa voix, sa gestuelle. C’est le mythe. Et ici, on l’entend détailler chacun de ses personnages avec un sérieux et une sincérité rares. Et qu’il n’a jamais laissée transparaitre en public.



Ici c’est l’homme qui parle. Comme à lui-même. Dans des séances d’autohypnose qu’il enregistrait pour apaiser ses tourments, sa colère. Il évoque son enfance. Des bouts d’interviews où il convoque le souvenir de sa mère, sans doute la femme qu’il a aimée le plus, une femme brisée par l’alcool, et qu’il aimait avec tout le désespoir des enfants qui ne sont pas payés de retour. Qui ne savent pas ce qu’est l’amour. On connaît son père, coureur et brutal, qui le cognait, qui battait sa mère. On imagine cet enfant sauvage, introverti et tourmenté qui allait quérir un peu de sérénité au pied d’un orme géant. On voit le jeune homme, débarquer comme un vagabond à New York. Il y découvre sa vocation. Parle avec passion de son art de comédien (quand je ne l’avais entendu en parler qu’avec cynisme et désenchantement). La manière dont il était fasciné par la dissimulation que trahissait chaque visage et chaque mot. La manière dont sa professeure Stella Adler, va l’initier à la méthode de Stanislavski et lui permettre de catalyser l’énergie dont il déborde, exprimer son vécu, ses névroses, sa folie dans des rôles qu’il rendra incandescents et profondément personnels, comme si, à chaque fois, ils racontaient un peu de lui-même.

L’homme allait saisir ce moment qui était le sien, cette brève parenthèse des débuts où toutes les portes s’ouvraient pour lui sans que la célébrité le paralyse encore et ne fausse son rapport au monde et aux autres. Il avait l’énergie, la beauté, une sensualité et une imprévisibilité à laquelle rien ne résistait et surtout pas les jeunes femmes. Il en a profité. On l’entend dire qu’aucun bonheur ne vaut celui-là : être en pleine possession de ses moyens, faire bonne chère, baiser, absorber tout de toutes ses forces, traverser New York à moto au milieu de la nuit à toute vitesse pour aller hurler d’enthousiasme et d’extase dans le rythme sauvage d’une boite à Harlem. Il dégage une santé insolente. On ressent cette force vitale. Et la nostalgie qu’il en a dans sa voix.



Et puis il évoque son art. Celui des gros plans où le visage devient le paysage, où chaque tic, chaque nuance, devient une émotion dont il faut rendre la vérité comme un escroc sublime. Il pousse cette supercherie jusqu’au grand art, fasciné qu’il sera toute sa vie par le simulacre et le mensonge. Il soutient que tout le monde est acteur, puisque tout le monde cache ses intentions véritables. On dit une chose en en pensant une autre. Les rapports humains, tous sans exception, semblent dominés par cette hypocrisie. On ment par convenance, par amour, par intérêt ou même par habitude. Certains finissent par jouer la comédie en permanence et prendre l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes pour la vérité, alors que souvent ils jouent faux et poussent le personnage un peu trop loin, sans que personne ne prenne la peine de leur dire. J’en connais beaucoup. Ils ne se reconnaitront pas.

Cette conscience, cette obsession permanente du mensonge, ce sentiment ambivalent qu’il lui inspire, devient le cœur du film. On le voit s’en servir comme personne, avec un sourire ravageur quand il enjôle chacune des journalistes qui défilent devant lui, en séducteur infaillible (ce qui m’a fait murmurer un « oh le salaud ! », un brin admiratif, tant son aisance était déconcertante). On le voit en détailler le processus à travers le cinéma : ces projections fantasmatiques, ce noble réconfort que les gens vont trouver dans les salles pour oublier leur peine. Le mensonge peut être beau comme une catharsis et soulager d’un fardeau.

Mais que devient-on quand on se sert de sa vérité pour nourrir ces projections ? Que fait-on quand c’est vous qu’on traque à chaque rôle, ou l’image qu’on se fait de vous ? Comment garder le contact avec la réalité et garder l’équilibre quand vos semblables deviennent hystériques à la simple mention de votre nom ? Alors qu’il a goûté cette facilité avec toute l’extravagance de sa folle jeunesse, elle va devenir sa prison. Et le menteur professionnel va se mettre en quête de sa vérité. Commencer son odyssée métaphysique et spirituelle. Vers l’authenticité. Vers le silence, vers la vérité qu’il a décelée sur le visage des tahitiens. Il va tendre un miroir à l’Amérique qui ne va pas aimer le reflet qu’elle va y découvrir. Il va cristalliser les rancoeurs, les haines et les mauvais procès. De prince, il deviendra indésirable et on déversera sur lui, sur sa vie privée, toutes les ordures qu’on trouvera, véridiques ou non. On ne s’intéressera plus à l’acteur, on s’appliquera à démolir l’homme. A l’isoler.



Il opposera à tout cela une nonchalance de façade, même si pour la première fois, dans ce film, on entend à quel point il fut blessé par l’opprobre. Et à l’intelligence de sa voix off, des extraits de films qu’il a parfois sauvés par sa seule présence (je songe aux Révoltés du Bounty) et sa manière d’exiger des réécritures pour que son personnage ait une réelle raison d’être (je songe à Apocalypse now), à son travail minutieux de préparation et d’immersion dans la peau d’un personnage, s’oppose l’amas de sottises caricaturales et sensationnelles étalées en une des journaux.

Je repense au malaise qui fut le mien devant Amy Winehouse et la manière dont elle fut traitée par la presse anglaise. Brando fut également ce genre de bouc émissaire. Des sensibilités extrêmement raffinées, des artistes d’exception livrés à la vulgarité du temps. Jusqu’à l’écoeurement. Jusqu’à ce que tacitement, on exige un sacrifice. Jusqu’à ce qu’ils deviennent des sortes de victimes expiatoires. Parce qu’ils étaient une étincelle de génie véritable dans un monde qui ne sait supporter que le tyrannie des médiocres et des étiquettes faciles à colorier.

On le comprend enfin, cet homme, dans toutes ses facettes, privées et publiques (son enfance brisée, sa carrière, sa séduction, ses enfants, ses drames). Dix ans après sa mort. On peut l’entendre enfin. Raconter tout cela avec ses mots, de sa voix douce et sage. Raconter ses démons, son art, son passé, la sérénité qu’il pouvait atteindre parfois dans la méditation. Sa lucidité immense. Son impressionnante justesse dans sa perception du monde et de ses semblables.



Découvrir ce film, c’est se trouver face à un diamant brut.
Se plonger dans une introspection, une intimité d’une richesse et d’une densité incroyables.

Je me suis retrouvé face à mon héros définitif.

J’ai surpris dans sa voix pas mal de mes pensées.
J’ai aimé l’écouter.

Et finalement, dix ans plus tard et devant ce film, il était près de moi, à converser, à me montrer toutes nos connivences. A me dire que je n’étais pas seul à avoir mes valeurs, mes jugements, mes enthousiasmes, mes aspirations, mes errances et mes désenchantements.
A me montrer qu’au fond, on admire souvent que ceux qui nous ressemblent.

J’ai fini par rencontrer Marlon Brando, en toute sincérité.
Comme c’était mon souhait le plus cher.

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